‹ Œuvres diversesChapitre 204 sur 281 · SA VERTU DE RELIGION · texte numérisé non relu

SA VERTU DE RELIGION

Ad trigesimum octavum articulum respondit :

Je dis que c'est une chose véritable et publique, et que chacun peut témoigner, que notre Bienheureux possédait en un degré très-éminent la vertu de la sainte religion catholique , apostolique et romaine. Il avait en très-grand respect tout ce qui regardait le culte divin dont il faisait les actions avec une profonde révérence, gravité et dévotion , ayant devant ses yeux la grandeur de celui qu'il servait. Aux fêtes principales de l'Église on le voyait en une jubilation non pareille , ayant sans doute ses pensées plongées dans les divins mystères que l'Eglise représente; il y célébrait les Offices sacrés portificalement avec une si profonde attention, un si grand recueillement et une majesté si humble, qu'en vérité il ravissait les assistants. J'ai vu et reconnu cette vérité devant que je fusse religieuse.

Il avait une particulière inclination de prêcher aux grandes fêtes, pour exciter son peuple à les célébrer dévotement, et leur faire entendre les mystères que la sainte Eglise nous représente en icelles , pour les animer à la vénération d'icelles.

Il célébrait la sainte messe tous les jours, comme déjà a été dit, avec une profonde dévotion. Quand il portait le très-Saint Sacrement aux processions, il le tenait là contre sa poitrine sans quasi siller les yeux; et avait son visage si abstrait et pacifique qu'on voyait clairement combien son cœur était joint et serré à celui de son Sauveur; chacun l'admirait en cette action et en recevait de la dévotion.

Un jour qu'il avait porté ce divin Sacrement par toute la ville, en la procession de sa fête durant une chaleur extraordinaire, non sans une extrême fatigue qui nous fit appréhender

que sa santé ne fût intéressée, nous envoyâmes savoir comme il se portait, il nous écrivit : "Or, il est vrai, j'ai été un peu » las de corps; mais de cœur et d'esprit, comme le pourrais-je » être après avoir tenu sur ma poitrine et tout joignant mon » cœur un si divin épithème, comme j'ai fait ce matin tout au » long de la procession? Hélas! si j'eusse eu mon cœur bien » creux par humilité et bien abaissé par abjection, j'eusse sans » doute attiré ce sacré gage en moi, il se fût caché dedans moi; » car il est si amoureux de ces vertus , qu'il s'élance à force où » il les voit. Les passereaux trouvent un repaire, et la tourte- » relie un nid où elle met ses poussins, dit David. Mon Dieu, que » cela m'a attendri quand on a chanté ce psalme ! car je disais : » 0 chère Reine du ciel, chaste tourterelle! est-il possible que » votre poussin ait maintenant pour son nid ma poitrine? Cette « parole de l'Épouse m'a encore bien touché : Mon hien-aimé » est mien, et je suis toute sienne; il demeure entre mes ma- » nielles; car je le tenais là ; et celle-ci de l'Époux : Mets-moi » comme un cachet sur ton cœur. Hélas oui! mais ayant ôté le » cachet, je ne vois point d'impression des traits d'icelui en » mon cœur. » Une autre fois il m'écrivit : « C'est aujourd'hui » le jour de la grande fête de l'Église , en laquelle portant le » Sauveur en la procession, il m'a de sa grâce donné mille » douces pensées, emmi lesquelles j'ai eu peine de réprimer » les larmes. 0 Dieu! je mettais en comparaison le grand -prêtre 3 de l'ancienne loi avec moi, et considérais que ce grand-prêtre v portait un riche pectoral sur sa poitrine, orné de douze pierres » précieuses, et en icelui se voyaient les noms des douze tribus n des enfants d'Israël. Mais je trouvais mon pectoral bien plus » riche, encore qu'il ne fût composé que d'une seule pierre qui » est la perle orientale, que la mère perle conçut en ses enn trailles chastes de la bénite rosée du ciel; car voyez-vous, je » tenais ce divin Sacrement bien serré sur ma poitrine, et m'é- » tait avis que les noms des enfants d'Iraël étaient tous marqués

» en icelui. Ah! que j'eusse bien voulu que mon cœur se fût » ouvert pour recevoir ce précieux Sauveur! Mais, hélas! je » n'avais pas le couteau qu'il fallait pour le fendre; car il ne se » fend que par amour. Si ai-je eu pourtant de grands désirs de » cet amour. » Voilà les saintes pensées que notre Bienheureux avait dans son cœur pendant qu'il portait le Sauveur du monde entre ses bras.

A toutes les processions où il devait sa présence, il y assistait avec tant de modestie et recueillement , que cela suffisait pour tenir les autres en respect. Il a été reconnu quelquefois en celle des pénitents qui se fait la nuit du jeudi saint, pieds nus, et vêtu de noir, comme les autres.

Il ne manquait jamais d'assister aux sermons de la ville avec grande attention; et quand au partir d'iceux il allait prêcher ce qu'il faisait quasi ordinairement , il rapportait souvent quelque chose de ce qu'il avait appris , avec quelque sorte de recommandation de celui qui avait prêché, et ce Bienheureux disait qu'il n'avait rien de bon en lui, excepté qu'il aimait fort à ouïr la parole de Dieu. Aussi nous a-t-il donné pour règle d'honorer la parole de Dieu, de quelque part qu'elle nous soit annoncée, et de ne jamais trouver à redire ni censurer les prédicateurs.

Il allait ordinairement dire la sainte messe aux lieux où étaient les indulgences; il assistait aux prières publiques et bénédictions du Très-Saint Sacrement qui se faisaient le soir, les ordonnant souventefois pour les nécessités des princes et des peuples; il ne manquait point d'aller dire la messe aux églises es jours des patrons ; il y prêchait souvent et assistait aux prières qui se faisaient après le sermon, et partout on voyait reluire son attention et dévotion ordinaire.

Il portait un grand respect aux reliques des Saints. Monsieur le prieur de Quoëx, duquel j'ai déjà parlé, m'a dit qu'il remarqua avec admiration la révérence et dévotion en laquelle le Bienheureux se tint devant les reliques de saint Germain, tandis

que monseigneur de Chalcédoine, son frère, consacrait l'autel de la chapelle, sans que jamais il lui vît tourner la tètey ni bouger les yeux de dessus ces sacrées reliques; aussi avoua-t-il audit sieur prieur que de longtemps il n'avait eu telle consolation.

Comme il prêchait à Grenoble le Carême, les pères Minimes le prièrent d'aller prêcher en leur église le jour de saint François de Paul. Après son sermon, ils lui firent voir le manteau du dit saint François. Le Bienheureux étant à genoux, tout le peuple vint à la foule se jeter sur lui pour vénérer cette sainte relique ; les uns marchaient sur ses jambes et habits, les autres le poussaient et pressaient, et néanmoins ce Bienheureux ne fit jamais aucun mouvement ni action pour les empêcher; ains demeura là avec une profonde révérence sans se remuer, faisant sa prière comme s'il eût été immobile, et ceci m'a été rapporté en la même ville de Grenoble par une personne digne de foi qui était présente et m'a dit que cette action lui donna une grande admiration.

Il honorait chacun selon sa qualité, mais spécialement les ecclésiastiques ; il écrivit une fois : « Je n'approuve nullement » que l'on se serve des prêtres comme des valets de maison, « pour le seul trafic des choses temporelles; car encore que 55 quelquefois la pauvreté le leur permette et fasse désirer, vu 55 qu'ils sont rustiques et gens de peu, si est-ce qu'il ne faut » pas que nous perdions le respect dû à leur qualité et carac- 55 tère. Je vois que partout on les regarde selon leur extraction 55 et condition temporelle; mais je ne le puis souffrir sans mal 55 de cœur. » Une personne lui parlant un jour d'un ecclésiastique dit le petit prêtre; il la reprit de ce mot, lui semblant qu'elle ne le nommait pas avec assez de respect.

Et ceci est vrai, notoire et public.

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