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SA RÉPUTATION DE SAINTETÉ

Ad qulnquagesimum primum articulum respondit :

Je dis que c'est une vérité assurée et publique, que notre Bienheureux a été tenu pour saint durant sa vie, et plusieurs parlant de lui le nommaient saint; les docteurs, les religieux, les curés et une infinité d'autres personnes le qualifiaient ainsi; d'autres l'appelaient: homme divin, homme Apostolique et Bienheureux. Universellement il a toujours été tenu en estime d'un grand Prélat, irrépréhensible en ses mœurs et actions, grand homme de Dieu, qui avait plus que de l'humain; et que l'esprit de Dieu habitait en lui, qu'il n'avait son semblable. Et, bref, je ne saurais ici rapporter ce que chacun en disait.

Pour moi, dès le commencement que j'eus l'honneur de le connaître, qui fut en l'année 1604 qu'il prêchait le carême à Dijon, je l'admirais comme un oracle, je l'appelais saint du fond de mon cœur et le tenais pour tel. Il vit un jour dans une de mes lettres que je le qualifiais de saint, il me manda que je ne le fisse plus, que la sainte Eglise ne m'avait point donné de pouvoir de canoniser les Saints. Je l'avais en telle vénération que

quand je recevais de ses lettres , je les ouvrais et les lisais à genoux, et les baisais par révérence et dévotion, et recevais ce qu'il me disait, comme provenant de l'esprit de Dieu.

Monseigneur l'archevêque de Bourges mon frère, et feu monsieur le président Frémyot mon père, l'avaient en telle vénération et estime, que nonobstant la répugnance qu'ils avaient de me voir quitter leur maison, mes enfants et ma pairie, lorsque je leur proposai ma retraite, en leur disant que je ne ferais rien que par leur avis et celui de ce grand Serviteur de Dieu, monseigneur de Genève, ils me répondirent: Faites ce qu'il vous dira , car il a l'esprit de Dieu.

Feu M. Favre, premier président de Savoie, duquel j'ai parlé ci-devant, par le motif de la même estime qu'il avait pour ce Bienheureux, laissa sa fille aînée à sa disposition pour l'employer au service de Dieu selon sa direction en notre religion , de laquelle elle est la seconde fille.

Je sais que monsieur le baron de Cusy, homme de rare vertu et piété, lequel tout marié qu'il était menait une vie de capucin, disait, il y a bien vingt-trois ans, que l'on ne voyait jamais monseigneur de Genève qu'avec un visage si doux, suave et lumineux qu'il répandait imperceptiblement la dévotion dans les cœurs.

Je sais que lorsqu'il prêcha à Dijon, il fut admiré de tout le parlement, et était en si grande vénération, que l'on estimait heureux ceux qui étaient à lui et qui pouvaient toujours ouïr les paroles de sapience qui sortaient de sa bouche, l'on s'estimait bien heureux de lui pouvoir parler et de le voir. Quand il partit de Dijon après son carême prêché, il vint faire son dernier adieu au logis de monseigneur Parchevêque de Bourges, qui était pour lors à Dijon en son abbaye de Saint-Etienne, car ces deux bons prélats avaient peine de se séparer. Il se fit dans la grande cour de ladite abbaye une assemblée extraordinaire d'une grande affluence de peuple qui le voulurent encore voir et qui rendaient

DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 229 tous des témoignages non pareils de leur amour et estime envers ce Bienheureux Prélat, et Ton me dit qu'il y en avait qui disaient qu'il ne le fallait pas laisser retourner à cheval, qu'un tel personnage devait être remporté sur les épaules des hommes jusqu'en sa maison, et des bonnes gens qui s'animèrent pour le vouloir faire. D'autres criaient, et je l'entendis, qu'il était un grand larron, qu'il emportait les cœurs de tous ceux de Dijon , comme en vérité il faisait; car chacun l'avait logé bien avant dans son cœur. D'autres disaient qu'il le fallait garder, et chacun se fût estimé heureux de pouvoir contribuer pour son entretien.

Il passa une fois par le comté de Bourgogne, à Dole, Besançon et autres lieux; et il ne se peut dire les honneurs qu'on lui rendait partout, et l'estime que l'on faisait de son éminente vertu et piété.

Il était en si grande et extraordinaire réputation de sainteté dans Paris, qu'au dernier voyage qu'il y fit, il y fut reçu avec si grand applaudissement et telle joie du peuple, qu'il ne se peut exprimer; il y prêcha, peu de jours après qu'il fut arrivé, dans l'église de l'Oratoire où étaient plusieurs cardinaux, princes, seigneurs et une si grande multitude de personnes de qualité, qu'on n'avait rien vu de tel. L'on s'estimait heureux de le voir, de lui parler, de le toucher, et pouvoir être touché de lui; il fallait qu'il passât par la foule du peuple pour monter en chaire, et ceux qui le touchaient se disaient l'un à l'autre par grande réjouissance : // m'a touché!... Pendant son séjour en cette grande ville, c'était un continuel abord de toute sorte du personnes en son logis, et même au lieu où il allait dire la messe. Chacun Fallait consulter, et accourait-on à lui comme à un oracle de piété, de sainteté et de doctrine, pour être résolu aux affaires plus difficiles, pour avoir des avis de conscience et être enseigné en la voie de salut; chacun le voulait avoir, qui . pour des assemblées et communications d'affaires importantes,

qui voulait qu'il officiât pontificalement en son église; qui voulait des sermons et autres sortes d'assistances spirituelles. Les monastères circonvoisins les plus célèbres en grandeur et en piété, gouvernés par des dames de grande qualité, désirèrent de le voir et d'avoir ses avis pour la conduite de leur communauté.

Retournant de France, notre Bienheureux , ayant été commandé par monseigneur le sérénissime prince de Piémont d'accompagner Madame [Christine] sœur du roi en sa conduite de France en Savoie, il passa par quantité de bonnes villes du royaume, et partout on lui rendait les honneurs incroyables et particulièrement à Bourges, que chacun désirait recevoir sa bénédiction; et des familles disaient qu'elles s'estimaient heureuses, et ne désiraient plus rien puisqu'elles avaient eu la consolation de le voir et recevoir sa sainte bénédiction; et j'ai appris ceci par une personne digne de foi , qui était lors à Bourges.

Messeigneurs les prélats de France l'honoraient avec une estime non pareille, et plusieurs ont désiré apprendre de lui à bien gouverner leur évêché , et depuis le décès de ce Bienheureux ont bien témoigné l'estime de sainteté en laquelle ils l'avaient, vu qu'en corps, et au nom de toutes les Eglises gallicanes, ils ont par lettre publique supplié Sa Sainteté de procéder à sa béatification.

Un des grands prélats de France et des plus excellents prédicateurs du siècle, à ce que l'on croit, monseigneur l'évêque de Nantes, disait que ce Bienheureux était un faisceau de toute sorte de bois aromatiques qui rendait en toutes occasions sa bonne odeur.

Son Altesse de Savoie disait que c'était le saint Charles de ses Etats, il se recommandait fort à ses prières; et dès le décès de ce Bienheureux il a voulu avoir son portrait qu'il tient dans sa chambre, et quand il le regarde, il le salue avec révérence.

Les princes et les princesses de la maison de Savoie l'ont loué et estimé hautement, et dans le Piémont il élait en une estime si grande, qu'après son décès ils l'ont invoqué, et envoyé force vœux à son tombeau.

L'on m'a assuré que lorsqu'il fut malade à Turin chez les révérends pères feuillants, ils dirent à ceux de qui ils avaient emprunté des linges pour le servir : Conservez-les bien , car ils ont servi à un saint; ce qu'ils firent. Ces mêmes pères et leur révérend père général disaient que quand ce Bienheureux présidait en leur chapitre en qualité de commissaire apostolique , ils le regardaient parmi eux comme un ange du ciel , admirant sa douceur, sa patience et perfection qu'ils voyaient être accomplies en lui.

Cette grande estime de ce Bienheureux Serviteur de Dieu s'élait si fort épanchée non-seulement par la France, Piémont et Savoie, mais aussi aux pays étrangers, que l'on écrit de Flandre à notre confesseur que l'on le tenait et parlait de lui comme d'uu saint Jean Chrysostome, d'un saint Jérôme et autres saints évêques.

Environ dix années avant son décès, et l'espace d'environ deux ans, on lui amenait fort souvent des personnes possédées, ou, au moins, qui le pensaient être, lesquelles s'en retournaient guéries, ou du moins fort consolées.

Le même jour, 3 août, à trois heures après-midi.

Continuant de déposer sur le précédent article, je dis que, entendant le bruit de ce qui se passait de ces possédés, je m'enquis de ce Bienheureux ce que c'était; il me répondit avec une grande humilité et modestie : « Ce sont de bonnes gens qui » sont mélancoliques, je les confesse, je les communie et con- » sole le mieux que je puis. Je leur dis qu'ils sont guéris; ils

« me croient et se retirent en paix. » J'ai ouï dire que plusieurs centaines de personnes ainsi malades ont été guéries par son entremise. La plupart des personnes de ce pays ou des lieux où elles étaient, dès qu'elles avaient quelque affliction extérieure ou intérieure, allaient à lui.

Plusieurs malades impotents, mélancoliques allaient à lui pour être soulagés, pour lesquels il priait Dieu à la sainte messe, les uns s'en allaient guéris, et les autres tout soulagés et consolés. Ainsi l'ai-je ouï dire à des personnes dignes de foi.

Aux mariages auxquels il se trouvait quelque empêchement ou enchantement, on recourait à lui, et tant par les confessions et communions qu'il faisait faire, que par les prières qu'ils faisait, les personnes affligées se trouvaient délivrées ou soulagées.

Les hérétiques mêmes l'avaient en très-grande estime; ceux de Genève le tenaient pour un homme craignant Dieu; ils le regrettèrent fort après son décès , comme ils le dirent à Charnhéry , et que s'ils eussent su n'avoir jamais à faire qu'avec un semblable évêque , ils n'eussent pas fait difficulté de le recevoir, et que l'on voyait bien qu'il ne cherchait pas de vivre en terre, ajoutant qu'il avait été autant ou plus regretté dans Genève que dans Cliambéry. Un avocat hérétique , après son décès, envoya une épitaphe pleine de ses louanges. L'un des ministres de Genève, ayant su son trépas, le loua grandement et dit qu'il n'avait qu'une seule tare; qu'il était trop affectionné à l'Eglise romaine. Un autre hérétique dit qu'il l'eût voulu racheter de son sang.

Un homme de qualité, mais fort mondain, prit une extrême aversion à cej Bienheureux, et lui fit toutes les indignités qu'il put; il fut six ans, à ce qu'il a dit depuis, à épier toutes ses actions pourvoir s'il n'y trouverait rien à censurer; et enfin il fut contraint d'avouer que ce saint Prélat était vraiment saint, irré-

préhensible , et incomparable en la patience qu'il avait eue à le souffrir, auquel du depuis il fit des biens signalés.

L'un des aumôniers de ce Bienheureux, qui était plus actuellement avec lui, dit que nonobstant l'aversion qu'il avait à certaines actions faites, ce lui semblait, avec trop de douceur, il a toujours eu ferme croyance qu'il était saint; et quoiqu'il fût un de ceux qui le contrariaient le plus, il lui portait néanmoins un respect et honneur très-grand et à tout ce qui venait de lui, y étant attiré par un secret instinct qui lui suggérait que le Bienheureux était un vrai saint, duquel même examinant les actions qu'il censurait, il n'y trouvait un seul brin d'imperfection de quoi il le pût accuser légitimement.

Le même aumônier dit que quand ce Bienheureux alla à Milan visiter le corps de saint Charles, quantité d'Espagnols qui l'avaient connu lorsqu'ils étaient demeurés en garnison en cette ville d'Annecy, lui firent grande fête, accourant de toutes paris, et se donnant la joie l'un à l'autre, le vénéraient comme un grand saint.

Des gens d'Avignon et de Lyon le venaient regarder en ce dernier voyage qu'il y fit, sur le récit de sa renommée, et, certes, non-seulement ce Bienheureux était honoré, mais tous ceux qui se renommaient de lui étaient aimés et caressés; l'on estimait heureux ceux qui l'approchaient; et pour moi, Dieu m'en avait donné une si haute estime, que s'il m'eût été possible, j'eusse désiré d'être la moindre de sa maison pour avoir le bonheur de voir ses actions et ouïr ses saintes paroles; car tout cela respirait la sainteté. Plusieurs personnes ont eu ce même désir. Enfin cette estime a continué invariablement. Et ceci est vrai, notoire et public.

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