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ARTICLE CINQUANTE-TROISIEME

SES OBSÈQUES ET LA VÉNÉRATION DES PEUPLES POUR SES DÉPOUILLES MORTELLES.

Ad quinquagesimum tertium articulum respondit:

Je dis que j'ai appris de plusieurs personnes, que quand on sut le trépas de ce saint et Bienheureux Serviteur de Dieu, quantité de personnes de la ville de Lyon accoururent à la maisonnette du jardinier de notre monastère de la Visitation où il était mort; elles se mettaient à genoux autour de ce saint corps, lui baisant les pieds et les mains, entre lesquels monsieur le pré-

sident de Villars, grand homme de Dieu et frère de messeigneurs Pierre et Jérôme, archevêques de Vienne, commença cette vénération, se mettant à genoux aux pieds de ce Bienheureux, et ayant fait sa prière, les lui baisa avec révérence, et demanda ses lunettes à monsieur Roland, aumônier de ce saint trépassé, lesquelles il lui bailla. Plusieurs autres personnes demandaient à ses domestiques quelque chose que ce Bienheureux eût touché, et ils leur en donnaient, ce qu'ils recevaient avec grand témoignage de dévotion.

Son corps étant ouvert pour l'embaumer, on apporta trèsgrande quantité de linge pour recueillir son sang, lesquels étaient pris de part et d'autre et serrés soigneusement, et sont encore gardés avec beaucoup de révérence comme reliques de saint. Son foie fut partagé entre le père provincial des Feuillants et M. Ménard, homme ecclésiastique de grande probité et réputation, lequel nous en envoya une partie.

Son cœur fut porté dans notre monastère de la Visitation de Lyon où il est aujourd'hui gardé avec grande révérence dans un cœur d'argent, où on le voit tout frais, vermeil et mou; il en sort continuellement une certaine liqueur, comme de l'huile, qui détrempe les taffetas dans lesquels Ton le tient plié, et les faut changer souvent pour les donner à plusieurs personnes qui les demandent et reçoivent avec révérence. Messeigneurs les évêques de Langres et de Chàlons-sur-Saône l'ont été voir et révérer avec consolation, dont l'un m'écrivit que ce saint cœur était une des belles reliques de France et admirait comme il était si mou et vermeil.

La plupart des Ordres religieux des plus signalés ont fait instance pour avoir des reliques de ce Bienheureux, en sorte qu'il a fallu que monseigneur l'évêque de Genève, son frère et successeur, leur ait distribué les ornements, chasubles , aubes et autres habits sacerdotaux du Bienheureux.

Les petites pierres triangulaires qui se trouvèrent en la place

de son fiel, comme il a été dit ci-dessus en l'article de sa mansuétude , furent aussitôt saisies par ceux qui étaient présents.

Son chapelet fut dispersé à plusieurs personnes de qualité. Monsieur le duc de Nemours, lequel, le propre jour du décès de notre Bienheureux, l'alla voir, et prit à genoux sa bénédiction pour lui et pour monseigneur le prince de Genevois son fils , eut la médaille dudit chapelet.

Ce saint corps étant porté dans l'église de notre monastère de Lyon, il fut visité d'une grande multitude de personnes, et tandis qu'il y fut exposé, le peuple ne cessa d'y aller; ils se mettaient à genoux devant la châsse où était le corps, faisaient leurs prières, et y faisaient toucher les chapelets et autres dévolions qu'ils laissaient reposer sur le corps, et, bref, le vénéraient comme relique d'un saint.

Comme ses domestiques voulurent emporter ce corps saint à Annecy, ceux de Lyon s'y opposèrent, le firent mettre en dépôt dans le chœur des religieuses avec défense de ne le laisser prendre, ni le donner sans leur congé; de sorte qu'après que ses domestiques eurent fait leurs efforts, ils furent contraints de retourner à monseigneur de Genève son frère pour avoir son testament, par lequel il avait ordonné le lieu de sa sépulture; et l'intention du Bienheureux testateur ayant été reconnue par messieurs de Lyon, ils laissèrent enlever le corps, et le firent mettre entre les mains de monsieur le chevalier de Sales son frère , qui était là exprès pour l'accompagner. Ses domestiques furent contraints de l'enlever assez précipitamment, crainte que le peuple ne les en empêchât, comme en effet du depuis ils se sont fort repentis de l'avoir laissé sortir de leur ville.

Par les villages où le corps de ce Bienheureux passait, le peuple venait au devant de lui, se mettait à genoux, baisait la châsse ; il y en avait qui se frottaient le visage avec le drap

qui était sur la châsse , témoignant par là l'estime qu'ils faisaient de sa sainteté.

Les églises où on le reposait étaient incontinent remplies de peuple. Madame la marquise de Meximieux, aussitôt qu'elle sut que ce saint corps avait été déposé en l'église de la paroisse de la Valbonne, y accourut avec plusieurs personnes, et le conduisit fort loin jusqu'au port avec toute sa compagnie, et ne bougèrent de là tandis qu'ils purent voir la châsse de ce saint corps l'espace d'une bonne lieue.

Monsieur le marquis d'Urfé, chevalier de l'Ordre de Savoie, courut deux ou trois lieues durant pour aborder ce corps. Incontinent qu'il l'eut abordé, il se mit à genoux, fit sa prière, puis s'étant levé il dit tout haut, qu'il rendait hardiment cette vénération à celui qui le méritait et qu'il tenait pour saint.

Passant au village de Culoz de ce diocèse de Genève , où le peuple de même accourut en afïluence avec grande dévotion , il arriva un cas étrange et digne d'une soigneuse remarque. Monsieur le baron de Cusy , monsieur de Pingon son neveu , et le sieur de Fabri étaient en ce même lieu de Culoz; ce dernier ayant vu le grand honneur que le peuple déférait à ce saint corps, dit comme par dérision : On fait autant d'honneur à ce monsieur de Genève comme si c'était un saint. Aussitôt il lui prit une défaillance et éblouissement, et demeura sans pouvoir parler quelque peu de temps. Etant revenu de cette espèce de pâmoison, la première parole qu'il dit : Je crois, dit-il, que ceci m'est arrivé par la permission de Dieu pour avoir parlé de monseigneur de Genève comme en m'en gaussant.

Il ne se peut dire l'honneur que les habitants de la ville de Seyssel rendirent à ce corps bienheureux , lui faisant une chapelle ardente; et tout le peuple y accourant lui rendait un grand honneur et vénération en baisant la châsse où le corps était, et y faisant toucher leurs chapelets et médailles; et au sortir de la ville ils accompagnèrent assez loin processionnellement le pré-

corps avec plusieurs flambeaux, et en même ordre qu'ils Taraient reçu en leur ville. Ils députèrent particulièrement des plus apparents de la ville qui accompagnèrent le corps de ce Bienheureux avec des flambeaux jusque en cette ville d'Annecy. Approchant ce saint corps de la ville d'Annecy, tout le peuple accourut à la foule pour honorer le corps de son saint pasteur avec tant de larmes et tant de douleur qu'il ne se peut exprimer, bien que la présence de ce sacré dépôt qui leur avait été remis les soulagea un peu. Nous autres religieuses de la Visitation fondions en larmes, et ne pensions pas que jamais aucune joie pût entrer dans nos cœurs, tant la douleur nous avait saisies pour la privation d'un si saint Père et si débonnaire protecteur ! Si que notre seule consolation était en la volonté de Dieu , et en la sainteté de ce Bienheureux, nous confiant qu'il nous continuerait son soin paternel.

Il fut posé très-honorablement dans l'église du Sépulcre dessus le tombeau d'un saint religieux, nommé saint André, attendant que l'église cathédrale fût préparée. Le peuple de toute condition, même les soldats lorrains qui étaient ici en garnison, environnaient ce saint corps. C'était à l'envi à qui baiserait la châsse, ou pourrait toucher quelque chose qui fût autour; ils prenaient les cordes des brancards qu'ils partageaient entre eux.

Ce saint corps fut de là porté à l'église de Saint-François, où se fit l'office cathédral , et y furent faits les offices et cérémonies magnifiquement; et par un instinct particulier l'on fit son dais et le drap mortuaire de taffetas blanc, dénotant par là sa pureté et sa sainteté; et sur le soir on apporta le corps de ce Bienheureux dans l'église de ce monastère de la Visitation où il avait ordonné d'être inhumé.

Incontinent après, le peuple y accourut tant de la ville que des lieux circonvoisins , avec démonstration d'une extrême dévotion et vénération, l'appelant Saint et Bienheureux. Chacun faisait toucher des chapelets à sa châsse, mettait des linges

DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 2il

dessus pour les réserver ou appliquer sur les malades; ils baisaient lâchasse, les linges qui étaient autour et le drap de soie qui était dessus; il ne se peut dire la grande dévotion et vénération que chacun lui rendait, laquelle non-seulement continue, mais augmente et accroît journellement, de sorte que notre église, qui n'était quasi point fréquentée, et ne s'y disait tous les jours qu'une messe, l'est maintenant de telle sorte qu'elle ne peut contenir le peuple, lequel souvent demeure dehors, attendant que les autres sortent, de manière que nous sommes contraintes de la faire agrandir; les messes y sont si fréquentes, qu'il a fallu faire dresser des autels pour y satisfaire. Car dès le grand matin jusque bien souvent à midi, et quelquefois après midi, ils sont occupés. L'on y apporte continuellement des vœux, de grandes lampes d'argent, fondation d'huile, comme a fait la duchesse de Nemours, pour y conserver le feu nuit et jour devant le tombeau, qui n'a pas encore été allumé jusqu'à ce qu'il plaise à Sa Sainteté de déclarer Bienheureux ce fidèle et très-humble Serviteur de Dieu.

Entre les vœux que l'on offre en notre église, c'est particulièrement une grande quantité de cœurs d'or, d'argent et de cire ; et particulièrement monseigneur le sérénissime cardinal de Savoie, pour témoigner la dévotion qu'il a au Bienheureux, y a donné un grand et beau cœur d'or pur; et la sérénissime infante Marie, une tête d'argent; et la sérénissime infante Catherine, sa sœur, un riche parement d'autel avec la chasuble de brocadel, et force flambeaux et cierges de cire blanche, des ornements, vaisseaux d'argent pour l'usage de l'église, des linges, comme nappes, aubes, tableaux et autres choses, et tout cela s'offre tant pour actions de grâces des faveurs reçues par l'intercession de notre Bienheureux, que pour en recevoir de nouvelles.

Et le concours y est grand, de marquis, d'ambassadeurs, comtes, barons, seigneurs, dames de qualité, personnes reli- "i. 16

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gieuses, bref, toutes sortes de personnes tant de cette province que d'autres étrangers, chacun s'en retournant auec la grâce obtenue, ou du moins, ainsi qu'assurent ceux qui fréquentent l'église, avec contentement et consolation.

Continuellement on apporte des linges, chapelets et autres dévotions pour reposer dans le cercueil où son corps fut apporté de Lyon *, et l'on ne saurait exprimer la grande tendresse et dévotion continue que le peuple témoigne auprès de son tombeau. Qui le baisent- qui reposent leurs têtes dessus -, qui les bras et les membres où ils ont de l'incommodité. Ils grattent la pierre du tombeau qu'ils portent et gardent avec révérence.

Continuellement on nous demande des reliques de ce Bienheureux. Grands et petits, princes, princesses et gens de toute sorte de qualité les reçoivent avec démonstration d'une grande révérence et dévotion comme reliques d'un saint. Il en a fallu souvent envoyer en plusieurs endroits de la France, de Piémont, de Lorraine, du comté de Bourgogne et autres lieux d'où l'on nous en demande.

L'on a demandé aussi son portrait de tant de lieux que le peintre dit ne pouvoir quasi fournir à autre ouvrage, et les peintres en divers endroits sont occupés en cette sainte besogne. Dans la ville de Grenoble , capitale du Dauphiné , la plupart des maisons se trouvent honorées et heureuses d'avoir le tableau de ce grand Prélat.

Bref, je vois et entends par voix publique et commune que les honneurs que l'on rend partout à ce Bienheureux sont égaux à ceux que l'on rend aux autres saints, étant appelé, tenu, réputé et réclamé de tous et en diverses provinces pour saint. Et ceci est vrai , notoire et public.

1 Ce cercueil est encore précieusement conservé aux archives du lrr monastère de la Visitation d'Annecy.

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