SUR LES VERTUS
DE SAINT FRANÇOIS DE SALES1
Hélas! mon Révérend Père, que vous me commandez une chose qui est bien au-dessus de ma capacité! non, certes, que Dieu ne m'ait donné une plus grande connaissance de l'intérieur de mon Bienheureux Père que mon indignité ne méritait, et surtout depuis son décès, Dieu m'en a favorisée : car l'objet m'étant présent, l'admiration et le contentement que je recevais m'offusquaient un peu (au moins il me semble); mais je confesse tout simplement à votre cœur paternel que je n'ai point de suffisance pour m'en exprimer.
Néanmoins, pour obéir à Votre Révérence, et pour l'amour et respect que je dois à l'autorité par laquelle vous me commandez, je vais écrire simplement en la présence de Dieu ce qui me viendra en vue.
1 Le Père Dom Goulu, générai des Feuillants, appelé en religion Dom Jean de Saint-Prançois , est un des premiers auteurs qui ait écrit la vie de saint François de Sales. Il la fit imprimer en 1624, dix-huit mois après la mort du Saint. Il avait eu recours à sainte de Chantai pour lui demander des mémoires sur les vertus de son Bienheureux Père. Elle lui répondit par cette lettre qui fut écrite plus de trois ans avant sa déposition pour la canonisation du Bienheureux évêque.
Premièrement, mon très-cher Père, je vous dirai que j'ai reconnu en mon Bienheureux Père et seigneur un don de trèsparfaite foi1 , laquelle était accompagnée de grande clarté, de certitude, de goût et de suavité extrême. Il m'en a fait des discours admirables, et me dit une fois que Dieu l'avait gratifié de beaucoup de lumières et connaissances pour l'intelligence des mystères de notre sainte foi, et qu'il pensait bien posséder le sens et l'intention de l'Église en ce qu'elle enseigne à ses enfants; mais de ceci sa vie et ses œuvres rendent témoignage.
Dieu avait répandu au centre de celte très-sainte âme, ou, comme il dit, en la cime de son esprit, une lumière, mais si claire, qu'il voyait d'une simple vue les vérités de la foi et leur excellence : ce qui lui causait de grandes ardeurs, des extases et des ravissements de volonté; et il se soumettait à ces vérités qui lui étaient montrées par un simple acquiescement et sentiment de sa volonté. Il appelait le lieu où se faisaient ces clartés, le sanctuaire de Dieu, où rien n'entre que la seule âme avec son Dieu. C'était le lieu de ses retraites, et son plus ordinaire séjour : car, nonobstant ses continuelles occupations extérieures, il tenait son esprit en cette solitude intérieure tant qu'il pouvait.
J'ai toujours vu ce Bienheureux aspirer et ne respirer que le seul désir de vivre selon les vérités de la foi et des maximes de l'Evangile; cela se verra es mémoires 2.
Il disait que la vraie manière de servir Dieu était de le suivre, et marcher après lui sur la fine pointe de l'âme, sans aucun appui de consolation, de sentiments ou de lumière que celle de la foi nue et simple, c'est pourquoi il aimait les délaissements, les abandonnements et désolations intérieures. Il me dit une fois qu'il ne prenait point garde s'il était en consolation ou déso-
1 Voir l'article 24 de la Déposition.
2 On voit par là que cette lettre était accompagnée de quelques mémoires qui malheureusement n'ont pas été conservés.
LETTRE SUR LES VERTUS DE SAINT FRANÇOIS. 249 Jation, et que quand Notre-Seigneur lui donnait de bons sentiments, il les recevait en simplicité : s'il ne lui en donnait point, il n'y pensait pas ; mais c'est la vérité, que pour l'ordinaire il avait de grandes suavités intérieures, et l'on voyait cela en son visage pour peu qu'il se retirât en lui-même, ce qu'il faisait fréquemment.
Aussi lirait-il de bonnes pensées de toutes choses, convertissant tout au profit de l'àme; mais surtout il recevait ces grandes lumières en se préparant pour ses sermons, ce qu'il faisait ordinairement en se promenant; et m'a dit qu'il tirait l'oraison de l'étude, et en sortait fort éclairé et affectionné.
Il y a plusieurs années qu'il me dit qu'il n'avait pas des goûts sensibles en l'oraison ', et que Dieu opérait en lui par des clartés et sentiments insensibles qu'il répandait en la partie intellectuelle de son àme; que la partie inférieure n'y avait aucune part. A l'ordinaire c'étaient des vues et sentiments de l'unité, très-simples, et des émanations divines auxquelles il ne s'enfonçait pas, mais les recevait simplement avec une trèsprofonde révérence et humilité ; car sa méthode était de se tenir très-humble, très-petit, et très-abaissé devant son Dieu, avec une singulière révérence et confiance, comme un enfant d'amour.
Souvent il m'a écrit que, quand je le verrais, je le fisse ressouvenir de me dire ce que Dieu lui avait donné en la sainte oraison; et comme je le lui demandais, il me répondit : « Ce » sont des choses si minces, si simples et délicates, que l'on ne » les peut dire quand elles sont passées; les effets en demeu- » rent seulement dans l'àme. »
Plusieurs années avant son décès, il ne prenait quasi plus de temps pour faire l'oraison, car les affaires l'accablaient; et, un jour, je lui demandais s'il l'avait faite. « Non, me dit-il, mais
1 Voir l'article 33 de la Déposition.
» je fais bien ce qui la vaut. » C'est qu'il se tenait toujours en cette union avec Dieu; et disait qu'en cette vie il faut faire l'oraison d'oeuvre et d'action. Mais c'est la vérité, que sa vie était une continuelle oraison.
Par ce qui est dit, il est aisé à croire que ce Bienheureux ne se contentait pas seulement de jouir de la délicieuse union de son âme avec son Dieu en l'oraison. Non, certes; car il aimait également la volonté de Dieu en tout1, mais cela assurément. Et je crois qu'en ses dernières années il était parvenu à telle pureté, que même il ne voulait, il n'aimait, il ne voyait plus que Dieu en toutes choses : aussi le voyait-on absorbé en Dieu, et disait qu'il n'y avait plus rien au monde qui lui pût donner du contentement que Dieu, et ainsi il vivait, non plus lui, certes, mais Jésus-Christ vivait en lui. Cet amour général de la volonté de Dieu était d'autant plus excellent et pur, que cette âme n'était pas sujette à changer ni à se tromper, à cause de la très-claire lumière que Dieu y avait répandue, par laquelle il voyait naître les mouvements de l'amour-propre, qu'il retranchait fidèlement, afin de s'unir toujours plus purement à Dieu. Aussi m'a-t-il dit que quelquefois, au fort de ses plus grandes afflictions, il sentait une douceur cent fois plus douce qu'à l'ordinaire ; car, par le moyen de cette union intime, les choses plus amères lui étaient rendues savoureuses.
Mais si Votre Révérence veut voir clairement l'état de cette très-sainte âme sur ce sujet, qu'elle lise, s'il lui plaît, les trois ou quatre derniers chapitres du neuvième livre de l'Amour divin. Il animait toutes ses actions du seul motif du divin bon plaisir. Et véritablement (comme il est dit en ce livre sacré), il ne demandait ni au ciel, ni en la terre, que de voir la volonté de Dieu accomplie. Combien de fois a-t-il prononcé d'un sentiment tout extatique ces paroles de David : « 0 Seigneur, quij-
1 Voir l'article 39 de la Déposition.