‹ Œuvres diversesChapitre 231 sur 281 · A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLOMY, APRÈS UNE RETRAITE ANNUELLE · texte numérisé non relu

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLOMY, APRÈS UNE RETRAITE ANNUELLE

Votre sainte curiosité vous fait désirer savoir quelque chose de ma solitude. Vous dites que vous vous êtes trouvée chétive en la vôtre; et moi, ma chère fille, je me suis trouvée toute pauvre et imbécile, mais pleine d'espérance de vivre toute à Dieu, moyennant sa sainte grâce.

Les souffrances intérieures que Dieu vous fait sentir sont des récompenses de vos travaux passés, et non pas des punitions. Dieu, par cette voie de désolation intérieure, veut conduire votre àme à un plus grand et plus relevé degré de perfection, et surtout à un parfait dénûment de toutes sortes de satisfactions, afin que vous ne preniez plus de contentement qu'en

1 Extrait d'un manuscrit des contemporaines de la Sainte conservé au monastère de la Visitation de Thonon.

Dieu seul et non en ses dons. Et, partant, c'est la volonté de Dieu que tous demeuriez contente dans tous vos mécontentements. Dieu vous avait tout donné, il vous a tout ôté : qu'y a-t-il à dire, sinon : Fiat voluntas tua!

Vous vous êtes tant de fois donnée à Dieu, et lui avez tant dit qu'il ôtât de vous ce qui n'était pas lui; maintenant il Fa fait, il vous a enfin prise au mot, qu'y a-t-il à dire? Il retire ses dons sensibles; il les a retirés pour ne laisser en votre âme que Lui seul, il l'en faut bénir et demeurer patiente et souffrante, sans regarder ce que vous avez fait, ce que vous faites ni ce que vous ferez; mais, au lieu de tout cela, pratiquez ce que le Bienheureux nous a dit : « Regardez Dieu et le laissez faire. »

Ah! chère Epouse de Jésus! courage, fille de notre Bienheu~ reux Père, consolez-vous dans la volonté de Dieu, et croyez assurément que votre foi, votre espérance et votre amour envers Dieu sont plus grands et plus purs en vous que jamais ils n'ont été ; mais c'est un amour de souffrance , et général dénûment de toutes sortes de satisfactions. Demeurez donc en cette assurance que je vous donne de la part de Dieu et du Bienheureux qui nous a tant de fois répété que le chemin des croix est le meilleur; ainsi, ne vous mettez plus en peine de ce que vous ne sentez rien.

La foi sans les œuvres ne peut suffire. Ce n'est pas le sentiment de la foi ni l'espérance qui nous sauvera; mais ce seront les œuvres appuyées sur la miséricorde de Dieu. Vous avez donc ces très-chères vertus théologales en effet, et vos œuvres le font paraître dans la fidélité que vous avez à observer la loi de Dieu et nos règles. Faire ainsi, ma chère fille, c'est avoir la foi de la bonne sorte, puisque les sentiments d'affection aux vertus ne sont point en notre pouvoir, mais oui bien l'opération d'icelles; et c'est ce que Dieu demande de vous à présent, pendant qu'il vous tient dans cet état de générale souffrance intérieure et dans la privation de toutes sortes de lumiè-

res et connaissances; mais dans tout cela l'opération des vertus est à notre pouvoir; et c'est à quoi vous vous occupez à présent, et Dieu se contente, puisque par cette voie vous accomplissez sa très-sainte volonté; et cela suffit dans le général martyre intérieur que Dieu vous fait souffrir. Ne regardez donc plus vos peines ni votre embrouillement, ni les effrois et craintes que tous ces travaux vous causent, quoique vous les sentiez si violents et effroyables. Au lieu de cela, regardez Dieu en patience et le laissez faire, dit notre Bienheureux Père : c'est une grande leçon. Demeurez donc ferme en pâtissant, sans réflexion sur tout ce qui se passe en vous, laissez-en le soin à Dieu sans le regarder; c'est le sacrifice de votre Isaac que Dieu requiert de vous, non de le sacrifier une seule fois, mais continuellement par une perte de vous-même en lui. De sorte que vous n'avez plus à faire que de dire de temps en temps quelques paroles vocales, surtout celle-ci qui est, et doit être votre unique : Mon Dieu, je remets mon esprit entre vos mains, ou bien : Mon Dieu, mon esprit est entre vos saintes mains, je ne vois donc plus ce qui s'y passe, mais je vous en laisse le soin, et ne veux plus prendre garde à rien qu'à vous seul. Ma lumière est de n'en avoir point; ma joie est pour le ciel et je n'en veux plus d'autre; ma richesse est dans la privation de tout bien sensible à l'esprit humain; ma paix est dans la guerre; ma tranquillité est dans le brouillement; le feu de mon amour envers mon Dieu est dans le buisson des épines piquantes qui me transpercent de toutes parts, sans espérance d'aucune fin ni consommation de mes travaux ; mais tous les jours ils sont plus ardents. Le feu donc brûle dans le buisson de mon cœur environné d'épines, par la mortification et souffrance, sans apparence d'aucun soulagement ou consommation en cette vie. Et mon soulagement est de n'en avoir point; ma mort c'est de ne mourir point; ma richesse est la pauvreté et nudité de la croix où mon Seigneur est mort tout nu de consolation du

ciel et de la terre : voilà mon chemin, je n'en veux plus d'autre. Mon Seigneur m'avait donné beaucoup de biens sensibles à l'esprit, il me les a ôtés : qu'il en soit à jamais béni! Amen.

Continuez à faire vos protestations à Dieu trois fois le jour, et vos exercices à l'accoutumée.

CONSEILS DE LA SAINTE

A UNE AME QUE LA GRACE SOLLICITAIT D'ENTRER DANS UNE VOIE DE SIMPLICITÉ ET d' ABANDON !.

Ma fille, correspondez aux desseins de Dieu sur vous par une totale soumission de tout votre être à sa sainte volonté, particulièrement à cheminer dans la voie qu'il vous conduit; quand vous sentirez que votre nature y répugnera, souffrez cette peine, sans la regarder, ni vouloir en façon quelconque la surmonter, mais tout soudain jetez-vous en esprit aux pieds de Notre-Seigneur, et lui dites : Je suis vôtre, faites ce qu'il vous plaira de moi. Ne retournez nullement sur vous-même pour voir ce qui vous fait peine, ains regardez Dieu tout seul vous délaissant à sa merci, et lui remettant le soin de toutes choses et de vous-même. Enfin, ma fille, Dieu vous veut comme un petit enfant qui se laisse porter et gouverner à sa mère, tout ainsi que bon lui semble; demeurez donc en repos et toute paisible entre les bras de ce tout bon Père Céleste, et ne retournez nullement sur vous pour regarder ce que vous faites, ce que vous sentez, ni ce qui vous arrivera, ne réfléchissez à chose quelcon-

1 Ces conseils furent écrits par la Sainte à la fin d'un livre de Y Imitation de Jésus-Christ . (Arrives du premier monastère de la Visitation d'Annecy.)

que; au lieu de cela regardez Dieu tout simplement, et vous contentez pour toute science et lumière de savoir que Dieu est votre Dieu. Si vous suiviez le dessein de ce bon Dieu sur vous, vous verriez renverser et bouleverser la terre et les cieux sens dessus dessous sans que jamais vous désistassiez de le regarder, rendezvous donc fidèle à sa sainte volonté, et vous récréez avec vos Sœurs le plus que vous pourrez pour observer la règle. Il faut que vous preniez cette résolution qui est de ne point regarder au passé, au présent, ni à l'avenir, mais Dieu seul et sa volonté par de fréquents retours de votre esprit à Lui. Quand la pensée vous viendra que l'Institut périra, répondez fermement : Qu'il périsse! Dieu ne m'en a pas commis le soin... oui bien d'en observer les règles le plus fidèlement que je pourrai.

Il me vient en mémoire ce que Notre-Seigneur dit en l'Evangile de celte femme qui avait perdu sa dragme, elle renversa toute sa maison pour la chercher; ainsi Notre-Seigneur ayant perdu en vous cette première innocence et pureté il remuera tout chez vous pour la trouver. Ne pensez jamais si vos péchés sont mortels ou véniels, car j'ai confiance que comme vous n'avez fait aucun péché mortel, dès que vous êtes en la sainte Religion, aussi, par ci-après, Dieu par sa grâce vous en préservera. Hé î quoi donc, toutes les feuilles des arbres vous feront trembler? vous voulez être si savante, et je veux que vous soyez une ignorante ; qu'il vous suffise de savoir que Dieu est votre Dieu.

Ce bon Dieu veut que vous le serviez et serviez sans appui, sans connaissance , ains que vous demeuriez à la merci de sa miséricorde. Pourquoi, ma fille, voulez-vous avoir une volonté, puisque Dieu vous ôte l'usage et la liberté de la vôtre propre, et qu'il veut que vous n'ayez que la sienne et celle de l'obéissance, en quoi, certes, il vous gratifie incomparablement; mais il veut que vous la suiviez à l'aveugle, sans connaissance, sans discernement, ni satisfaction; il se faut soumettre dans cette insoumission et impuissance de se soumettre, par un très-simple regard

ou acquiescement, sans vouloir voir comme vous le faites, ni penser comme vous le ferez, car c'est ce que Dieu vous soustrait et ne veut pas que vous ayez cette lumière réfléchie, par laquelle vous désirez voir et sentir ce que vous faites; et enfin, Dieu veut que vous ne regardiez en façon quelconque, d'une vue arrêtée et volontaire, chose que ce soit qui se passe en vous, ni hors de vous, et que vous n'arrêtiez votre vue qu'en lui seul.

Portez-vous grandement du côté de la cordialité, n'ayez point peur de faiblir de ce côté-là, attendez que l'on connaisse vos fautes, et que l'on vous reprenne; faites fidèlement ceci, et vous verrez l'œuvre de Dieu.

Vos principales règles de conduite doivent être : Tout ce qui n'est point Dieu n'est rien, et doit être compté pour rien.

Faire tout pour Dieu et rien contre la dépendance totale de ia conduite de sa divine Providence.

Révérer souverainement la très-sainte volonté de Dieu, et la laisser faire et défaire en vous, de vous, et de toutes choses, ce qui lui plaira.

Ne voir que Dieu et votre bassesse et vileté : Dieu, pour s'unir amoureusement à lui en toutes choses; votre bassesse, pour vous humilier incessamment.

Vous reposer et confier en Dieu de toutes choses, vous abandonnant à sa merci pour toutes, toutes.

Avoir une fidélité invariable à conserver tout ce qui est de notre Institut par une ponctuelle observance, sans jamais vous départir d'aucune chose écrite, pour petite ou grande qu'elle soit, sinon lorsque la charité ou nécessité le requerra, car alors il faut quitter la lettre pour suivre l'esprit qui m'est surtout cher et précieux.

Faire pour le prochain tout ce qui se pourra pour sa consolation et profit spirituel.

Dieu vous fasse la grâce, ma fille, de bien observer ces maximes.

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