‹ Œuvres diversesChapitre 230 sur 281 · SUR LE MÊME SUJET · texte numérisé non relu

SUR LE MÊME SUJET

Il faut vivre au-dessus de soi-même, par-dessus tous sentiments, vues et répugnances, regarder Dieu et se joindre à lui par un simple acquiescement, marcher comme à l'aveugle dans cette Providence et confiance, même parmi les tentations, désolations, craintes et toutes autres sortes de peines, s'il plaît à Dieu que nous le servions comme cela. Puisque sans aucune réserve nous nous sommes dépouillées et abandonnées entre ses bénites mains et lui avons confié le soin de tout ce qui nous concerne sans exception, il n'y faut plus penser, mais pratiquer fidèlement les instructions et résolutions dernières de notre Bienheureux Père : de n'arrêter son esprit volontairement qu'en Dieu, ne regardant ce que l'âme fait, ce qu'elle a fait ou fera.

Ne répondez point ni faites semblant de voir ni de sentir les tentations ni les peines, de quelle façon qu'elles soient, ni rien qui se passe en votre intérieur, pour pénible qu'il soit. Regardez Dieu simplement, ou demeurez en lui, ou près de lui, en repos d'esprit et de très-simple confiance, tout abandonnée à son soin, sans en faire des actes ni le vouloir sentir, car Dieu vous veut en un état extrêmement passif, et partant, en tout vous n'avez à faire qu'à vous pacifier, adoucir et tranquilliser.

Ayez une grande fidélité à ne vouloir point être délivrée de cette peine qui vous est donnée de Dieu; soumettez-vous humblement et cordialement à cette sienne sainte volonté ; n'essayez point de vous en tirer ni de vous débrouiller, ni de vouloir savoir ce que c'est : bref, souffrez avec une humble et douce patience les faiblesses, abattements, toutes sortes de peines, craintes, troubles, tentations, désolations, et quoi que ce soit qui vous arrive, sans vous en alarmer ni réfléchir dessus volontairement pour regarder ce que vous faites, ce qui vous adviendra; mais regardez Dieu simplement et droitement, et le laissez faire. Puisque vous lui avez entièrement remis et confié tout ce que vous êtes , vous étant dépouillée de tout entre ses mains, laissez-lui en le soin, car vous n'avez rien excepté, ains tout confié à la fidélité de son amour, et il faut faire l'œuvre de son salut sur cette croix, quand bien vous ne devriez plus voir le jour de votre vie clair et serein.

Pour conclusion, ma chère fille, je vous dis derechef : cheminez à l'aveugle dans cette Providence et conduite et vous perdez tout en Dieu, avec toutes vos vues, connaissances, satisfactions, et ne faites aucun acte intérieur, il n'en est plus temps : vous les avez faits, j'en suis sûre, Dieu s'en contente; il ne veut plus de vous, sinon que vous lui laissiez entièrement faire, et que, meshui, vous ne fassiez autre chose que de vous reposer en lui, quoique sans sentiment ni satisfaction; mais cette simple remise, ce repos en Dieu se doit faire sans gêne, fort simplement, sans acte, ni le vouloir sentir : enfin, Dieu veut que vous ne le voyiez, ni ne le sentiez que quand il lui plaira, et veut que vous demeuriez totalement à sa merci, paisible et tranquille dans tous les embrouillements, ne pariant pas même à Dieu de vos peines et souffrances pour lui faire des protestations, ni de votre pauvreté, mais demeurez patiente et reposée. Dès bien des années vous vous êtes sans réserve vouée, sacrifiée et abandonnée, et tout votre être m. 19

à Dieu pour le temps et l'éternité, lui donnant le soin de tout; vous avez confirmé cette donation, ne vous réservant que le soin de tenir votre esprit dans cette vue, regard et remise, et de faire le bien que vous connaîtrez sans jamais vous permettre de réflexion sur ce qui arrive, ni pour voir ce qui se passe en l'àme, ni ce qui lui fait peine, ce qu'elle a fait ou fera; il faut fuir ces réflexions comme de cruelles tentations et les étouffer à leur naissance par ce simple retour à Dieu, car cet unique regard comprend tout, spécialement dans les souffrances, lequel parle et prie sans aucun acte intérieur. Faites quelque acte ou dites quelque parole extérieure, baisez la croix, regardez le ciel, faites le signe de la croix sur le cœur, mais cela rarement.

Ne cherchez votre satisfaction, ni ne faites aucune réflexion ni autrement pour savoir ce qui se passe en vous, de quelle façon qu'il puisse être, quoique vous le voyiez effroyable et sentiez vivement et douloureusement, mais retournez votre esprit tout doucement à Dieu sans lui parler de votre peine, et demeurez là comme vous pourrez, patiente et souffrante, sans faire des actes intérieurs ni autre chose quelconque, pour quelque sujet que ce soit, non pas même à l'oraison ni pour s'y préparer, et vous contentez de demeurer en Dieu, auprès de Dieu ou en sa simple vue, comme vous pourrez, dissimulant de voir votre mal. Ayez surtout fidélité de ne vous point débrouillasser, ni vouloir savoir ce que c'est pour le dire : qu'il vous suffise de savoir que cette croix est de Dieu.

Laissez à Dieu le soin de votre intérieur : ne vous en mêlez plus. Tenez-vous patiente et soumise ; divertissez-vous à quelque oeuvre extérieure ; voyez vos résolutions et ne vous émouvez point de tout le tintamarre de la partie inférieure : ne faites pas semblant de sentir ces révoltes; passez votre vieillesse en cet état de souffrances, si c'est le bon plaisir de Dieu, lequel vous porte dans le sein de sa divine protection, je vous en assure. Ainsi, quoique vous ne le sentiez pas, demeurez

contente de vos mécontentements; demeurer patiente et souffrante, c'est une grande oraison, croyez-le bien, et ne vous efforcez pas à faire des actes : il suffit de regarder Dieu en souffrant doucement et avec soumission. Les sentiments des vertus ne sont pas à notre pouvoir, mais oui bien l'opération d'icelles, et c'est ce que Dieu demande de vous à présent, tandis qu'il vous tient sur la croix, qui est le chemin du ciel, si vous souffrez généreusement. Demeurez ferme, portez-la sans réflexion : c'est l'Isaac qu'il faut sacrifier continuellement, par une perte de vous-même en Dieu, sans savoir comment.

Page 1