UNE AUTRE FOIS, ELLE ME DIT
Ma fille , ne vous déferez-vous jamais de cette grande activité d'esprit? Je sais bien que, puisque c'est une inclination naturelle, vous aurez de la peine de vous en défaire, mais je sais aussi que, si vous étiez fidèle, vous ne seriez plus si bouillante. Vous avez cent choses contre la modestie religieuse : vous
tenez la tête penchée, comme pour en paraître plus dévote; vous marquez tout ce que vous dites par des gestes; vous allez d'un pas tout à fait mondain ; vous faites un certain petit tour de l'épaule lorsque vous faites vos enclins; tout cela sent la fille du monde. Enfin , vous avez bien des choses à réformer en vous pour prendre la gravité et bienséance religieuses. Lisez souvent la constitution de la Modestie, faites souvent des demandes à votre maîtresse sur cette vertu, et ayez incessamment au cœur ces paroles de l'Apôtre : Que votre modestie soit connue de tout le monde, et cela parce que le Seigneur est présent, dont Pœil divin voit l'extérieur et pénètre l'intérieur.
UNE AUTRE FOIS
Ma fille, soyez plus soigneuse de vous surmonter ce mois, que vous ne l'avez fait, le passé, et surtout soyez fidèle au défi de l'humilité, que votre maîtresse vous a donné; il vous est fort nécessaire. Mais pour acquérir l'humilité, il vous faut travailler, et ne pas vous croiser les bras. Il ne faut pas laisser perdre une occasion de vous humilier; il faut vous connaître et vouloir être connue des autres pour inutile, ignorante, et indigne d'être employée à rien de bon. Aimez que chacun se mêle de vous connaître et corriger vos défauts, que tout le monde ait confiance de vous dire ses pensées sur votre conduite et sur vos manquements. Il faut ne vous préférer à qui que ce soit, recevoir tout le pire de la maison avec joie, étant bien aise que les autres soient mieux que vous, et faites-vous toujours accroire que vous êtes mieux encore que vous ne méritez. Soyez satisfaite de ne vous voir ni aimée, ni caressée de vos supérieures; supportez doucement d'être incessamment rebutée, méprisée, humiliée, mortifiée, employée aux choses basses,, et lorsqu'on vous traitera de la sorte, gardez-vous de penser que c'est pour éprouver votre vertu, mais persuadez-
vous bien que c'est un châtiment autant juste que doux, à cause qu'on a égard à votre faiblesse. Ne parlez plus de ce que vous avez lu, vu, et su au monde, ni de vos parents. Enfin, ma fille, si vous voulez être humble, il vous faut tenir en la maison, comme une personne indigne d'y être. Respectez fort nos Sœurs, et vous reconnaissez leur petite servante; estimez leur société et leur vertu. Allez en paix, ma fille.
UNE AUTRE FOIS
La fin de l'année de votre probation s'approche, ma fille. On ne vous a rien caché de tout ce qui est de l'Institut, et l'on vous a souvent dit, qu'entreprenant cette vocation, l'on entreprend aussi de ne plus vivre à soi , pour soi , ni par soi. Il faut que vous pensiez que votre vocation vous oblige d'aspirer et de tendre à la fin de la perfection de cet Institut, et que cette perfection est toute contraire aux lois et aux sentiments de la chair; sondez votre cœur pour voir s'il est bien résolu d'entreprendre, de ruiner ainsi tout ce que vous êtes, et d'anéantir tout ce qui est contraire à cette haute perfection, dont la Congrégation fait profession. Demandez la sainte lumière du divin Esprit pour bien connaître les volontés de Dieu sur votre àme.
Je ne doute point que votre appel à la religion ne soit trèsbon et très-singulier. Je ne laisse pas de me sentir obligée de vous faire bien connaître ce que c'est que vous entreprenez, et l'importance qu'il y a de ne point vivre négligemment au service de Dieu, et que noire manière de vie requiert un courage fort et généreux, qui prenne fortement l'avantage sur tout ce qui est de la nature, pour faire régner en nous la grâce. Je suis fort résolue de ne point permettre la réception d'aucune fille qui n'ait cette disposition. Ma fille, éprouvez-vous donc bien vous-même; accoutumez-vous à rompre vos volontés aux choses même indifférentes, à obéir à toutes vos Sœurs indifféremment,
simplement à l'aveugle, à souffrir toutes les peines qui se présenteront dans votre poursuite, et enfin, examinez bien tout ce que vous devez désormais pratiquer. Si une fois vous pouvez vous oublier vous-même, et vous dévouer corps et âme à faire le bien, j'espère que Dieu par sa grâce vous rendra une bonne religieuse, puisque je suis sûre que Dieu ne vous manquera jamais de sa lumière et de ses bénédictions, pourvu que vous ne manquiez pas de coopérer à sa grâce; mais, ma fille, je vous assure que les desseins de Dieu sur vous sont tels, que si vous ne travaillez pour arriver au plus haut de la perfection, vous serez la plus chétive religieuse qui soit au monde.
LE MATIN QU'ON ME PROPOSA AU CHAPITRE, POUR MA PROFESSION, CETTE BIENHEUREUSE ME DIT :
Ma fille, je veux m'assurer encore une fois, en quelle disposition est votre cœur, pour vous donner mon suffrage comme les autres. Vous savez que vous m'êtes fort chère, parce que vous êtes nièce de mon fils de Toulonjon , que j'aime et estime fort, et pour plusieurs autres raisons, et surtout parce que j'aime votre âme, voyant le soin particulier que Notre-Seigneur en a pris; mais, malgré tout cela, je ne voudrais pas dire un mot en votre faveur contraire à ma conscience. Lorsque je reçois une fille , je me mets particulièrement en la présence de Dieu, j'invoque son secours, et je fais simplement, dans une entière droiture, ce qu'il m'inspire, à la vue de sa divine Majesté. Voyant votre cœur, qui aime le bien de sa vocation, qui désire de se perfectionner, et qui, grâce à Dieu, a été si bien appelé à son service, je ne saurais vous refuser ma voix et de parler pour vous. Toutefois, les Sœurs agissent selon les vues que Dieu leur donne ; priez sa bonté de les bien inspirer, affermissez vos bonnes résolutions, et j'espère que le ciel vous béuira.
Au sortir du chapitre , cette Bienheureuse me vint trouver, et me dit si fêtais bien disposée à tout ce que la divine Providence ordonnerait de moi, et ensuite fit semblant que les Sœurs ne me trouvaient du tout point propre pour notre manière de vie, m'ordonna de me laisser au soin de Dieu, et me fit faire un acte d'abandon en ces termes :
Mon Dieu, je suis prête à quitter non-seulement cette Congrégation pour retourner au monde, mais je quitterais le ciel, si tel était votre bon plaisir, et serais prête de descendre aux enfers, si votre même bon plaisir s'y trouvait plus grand; et me fit dire plusieurs autres choses fort belles, m'assurant qu'il faut commencer avec ardeur ce que nous croyons être de la volonté de Dieu, et le laisser avec tranquillité, lorsque cette volonté adorable le veut. Elle pleura avec moi tendrement, et m'envoya ensuite devant le Saint-Sacrement pour me consoler, me disant qu'elle ne savait point de meilleur remède que celuilà pour apaiser une àme affligée qui aime Dieu, que de s'y tenir dans la posture d'une petite servante, humble et soumise, et m'ordonna de lui dire : Mon unique consolation, ne me délaissez point. Vous m'aviez donné le désir de vous servir, vous m'en ôtez le moyen, soyez béni à jamais de votre pauvre créature.
lorsque j'étais en solitude pour la profession, je la priai de me parler sur les voeux, elle me repondit ce qui suit :
Je veux bien, ma fille, vous expliquer courtement vos vœux : faisant celui A' Obéissance , vous vous obligez de la garder, selon que la constitution troisième le commande; obéissant de volonté et de jugement à toutes sortes de supérieures quelles qu'elles soient, et quoiqu'elles vous commandent, qui ne sera pas péché.
Faisant vœu de Pauvreté, vous quittez toutes choses pour le mettre en commun, et même votre propre corps, qui ne sera m. 20
plus vôtre désormais, mais à la Congrégation, qui le pourra employer à tout ce qu'elle jugera, sans qu'il vous soit loisible d'y résister. Ce vœu s'étend encore plus loin , et sa perfection ne requiert pas seulement que vous n'ayez rien en propre, mais que vous ne vouliez rien que ce qui vous sera donné, et que vous sentiez de la joie lorsque quelque chose nécessaire vous manquera; que vous ne choisissiez jamais le meilleur, mais que vous désiriez le moindre, et que vous le preniez lorsqu'il vous sera permis. Il passe plus avant encore, ce sacré vœu, et requiert que nos biens spirituels mêmes soient en commun, et que notre amour soit égal et uniuersel pour toutes, tant que faire se peut. Enfin, ma fille, pour être une vraie pauvre de cœur et d'esprit, il vous faut tenir comme une pauvre au monastère, laquelle serait comme dans la maison d'un grand seigneur, ou comme une vraie mendiante à la porte d'un prince, recevant avec actions de grâce tout ce qui vous sera donné, vous tenant humble et petite à vos yeux, confessant toujours de n'avoir aucun mérite pour être associée à une si sainte communauté.
Pour le vœu de Chasteté, vous savez ce que la constitution en dit si expressément, que je n'y peux rien ajouter. Comment sentez-vous que Dieu épouse votre âme? Ma fille, ce grand Dieu l'épousa par le saint baptême, cette chère âme, mais lorsque nous nous privons volontairement des noces séculières, afin de prendre Jésus-Christ pour notre Epoux, il se fait une union si intime de grâce entre Dieu et notre âme , qu'il ne se peut expliquer en terre comme ce mariage sacré se fait, mais ce sera au ciel, où la jouissance entière nous sera donnée de ce souverain amour, que ces noces sacrées seront perfectionnées par les ineffables embrassements de ce divin Epoux.
Vous devez désormais avoir du respect pour vous-même, à cause de la dignité que vous possédez, d'épouse d'un si grand et adorable Monarque; pour n'en dégénérer jamais, renoncez
fortement h toutes sortes d'affections et d'inclinations naturelles. Votre cœur est le lit et le cabinet où cet Epoux repose, tâchez de le tenir bien orné et bien pur; que tout votre amour soit employé à l'aimer; mettez tout votre soin à lui plaire, et que toutes vos forces soient occupées à son service. Suivez fidèlement ses attraits, vous le trouverez toujours en vous-même; tenez-vous près de Lui sans désirer autre chose, et sans le chercher ailleurs. Préparez-vous à faire votre oblation avec le plus d'amour que vous pourrez; consacrez-vous souvent à Dieu, vous immolant tout entière sur l'autel sacré de son bon plaisir; donnez-lui cent fois le jour toutes vos inclinations et invoquez souvent son aide. Je le prierai fort que ce sacrifice lui soit agréable et pour sa gloire.