‹ Œuvres diversesChapitre 244 sur 281 · A LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE · texte numérisé non relu

A LA MÈRE CLAUDE-AGNÈS JOLY DE LA ROCHE

Ma très-chère Sœur, vous désirez que je vous dise quelque point qui me semble plus propre pour la conduite de la charge que Dieu vous a remise. Je le ferai, si sa bonté me daigne inspirer et ne tiendrai point d'ordre, ains je vous dirai pêle-mêle ce que je rencontrerai, et qui me tombera dans l'esprit.

La première chose qui me vient, c'est que vous vous attachiez invariablement à l'observance des règles et constitutions, parce que c'est la volonté de Dieu que les choses d'obligation doivent marcher les premières; et où la règle sera courte et ne vous instruira pas assez, comme il arrive en plusieurs occasions, regardez en Dieu ce qu'il vous semblera le mieux, et faites-le avec une franche humilité. Les choses qu'il faut communiquer aux Sœurs selon la règle, il le faut faire; et je vous dis que tant qu'il vous sera possible, vous fassiez toutes choses avec l'agrément des Sœurs, conférant avec elles amiablement; voire suivant, tant qu'il se pourra, leur sentiment, afin de nourrir la sainte confiance et cordialité; si ce point est bien pratiqué, il apportera la paix et bénédiction. Je n'entends pas pourtant détruire la sainte liberté et autorité de la supérieure, et que, quand il sera requis , elle ne doive tout tirer après elle. Souvenez-vous alors, ma très-chère Sœur, de le faire doucement, tirant les volontés par raison, voire même, louant leurs opinions, en leur faisant voir néanmoins que la vôtre est la

1 Ces conseils furent écrits par la mère Claude-Agnès dans un petit livre conservé encore aujourd'hui à la Visitation de Rennes, dont elle a été la première supérieure, après avoir fondé le monastère d'Orléans.

meilleure, et tout cela suavement, et non mélancoliquement ni impérieusement.

Quand les Sœurs seront malades ou travaillées de quelque infirmité spirituelle ou corporelle, témoignez-leur une extrême charité et douceur 3 voire, encore qu'elles témoignassent une trop grande tendreté ou quelque autre imperfection , ne faites pas semblant alors de les connaître, et leur faites donner et prendre tous les soulagements qu'il sera requis, s'il se peut; mais, après qu'elles seront hors de peine, découvrez-leur amiabîement leurs défauts, en sorte qu'elles les connaissent et reconnaissent avec une douce et tranquille humilité : puis, encouragez-les si cordialement, qu'elles s'en aillent toutes guéries et détrempées en la douceur de votre amour maternel.

Enquérez-vous quelquefois si elles n'ont point de nécessité, si elles sont bien vêtues, et semblables choses, pourvoyant à leurs besoins; voyant aussi quelquefois leurs matelas et leurs tours de lits, pour voir s'ils sont bons. Vous ne sauriez croire combien ce soin gagnera leurs cœurs, et les affranchira des soins superflus d'elles-mêmes, qui est un des grands moyens d'avancement que je sache.

Il viendra tant de bien de la pratique de ce petit avertissement aux âmes, ainsi que je l'espère de la bonté de Notre-Seigneur, que vous en serez toute consolée; et j'y ajoute que, encore que pour votre infirmité on vous donne quelque chose de particulier, comme on fait aux autres infirmes, néanmoins, vous vous fassiez donner des viandes de la communauté, et en mangiez pour savoir comme on traite vos Sœurs.

Témoignez toujours aux Sœurs de la gratitude des petits soins et affections qu'elles témoignent pour vous, sans leur permettre néanmoins de l'empressement pour cela, ni qu'elles excèdent en ce qui sera de la nécessité ou utilité importante, soit en santé, ou lorsque vous serez malade; mais ressouvenezvous de régler cela, s'il est requis, sans opiniâtreté ni sèche-

resse, ains suavement, en sorte qu'elles en demeurent plus édifiées que mortifiées.

L'avis que la règle et les constitutions donnent à la supérieure de se faire plus aimer que redouter, doit être toujours devant vos yeux. Quand vous aurez les cœurs de vos Sœurs, vous les gouvernerez comme vous voudrez, et les tiendrez facilement unies à vous et entre elles, qui est la bénédiction des bénédictions pour les monastères, et qui a toujours régné parmi nous.

Qu'elles n'aient autre amie que vous. Qu'elles trouvent en vous un soin et une douceur maternels, une franchise et une confiance de sœur, une familiarité et secret de fidèle amie, leur communiquant même quelquefois, comme par réciproque confiance, quelque chose de votre cœur. 0 le grand moyen, ce me semble, pour tenir les cœurs ouverts et contents, que celui-ci : ce sera leur faire trouver en vous tout ce qu'elles auront laissé au monde, car enfin notre nature a besoin de ce soulagement, et ne peut durer sans aimer. Si les Sœurs ne vous ont pas un amour spécial et de confiance, elles auront des amitiés particulières, qui sont la peste de la religion. Bref, ayez grand soin de tenir leur esprit content et joyeux ; c'est l'avis que le grand père Suffren m'a donné une fois.

Ayez grand soin de la pureté des âmes, retranchant aux Sœurs toute occasion de péché, leur laissant jouir de la liberté de communiquer leur âme, comme la règle ordonne 5 gardezvous bien de témoigner en cela aucune répugnance, ni que vous connaissez qu'elles manquent de confiance; non, jamais ne leur donnez occasion de penser cela.

En vos corrections, soyez vive et pénétrante contre le mal, mais cordiale et charitable à l'endroit de la défaillante, tâchant d'anéantir le mal, le méprisant, et châtiant quand il sera requis, en soulageant, excusant et encourageant la coupable, vous plaignant avec elle de notre misère et faiblesse; par ce moyen, vous

lui ferez haïr le péché et aimer votre douceur. Pour pratiquer utilement ce point des corrections, il faut se tenir proche de Notre-Seigneur; car lui seul nous le peut apprendre, y ayant peu de règles pour cela que la charité et discrétion que Dieu donnera infailliblement à celles qui, pour la seule obéissance à sa divine volonté, se sont laissé charger du pesant poids de la supériorité, et qui mettront toute leur confiance en sa divine protection et en la vérité infaillible de ses promesses.

Ne vous troublez jamais, encore que vous ne voyiez l'avancement spirituel qu'il serait requis; mais redoublez vos prières, votre confiance, votre fidélité à l'observance, votre patience et support ; car sachez que c'est à vous de cultiver par ces moyens, mais que la croissance vient de Dieu. Faisant donc tout ce qu'il vous sera possible et de votre devoir, avec grande fidélité et courage, sans jamais vous laisser abattre, demeurez paisible et soumise sous le bon plaisir de Dieu, vous contentant des fruits qu'il vous donnera.

Ne donnez point de nouvelles lois à vos Sœurs; ne multipliez point les ordonnances, mais encouragez-les à porter joyeusement celles de la loi de Dieu avant toutes choses, dit la sainte règle, et celles dont elles se sont volontairement chargées pour le seul amour de Jésus-Christ, notre doux Seigneur et Maître.

Ressouvenez-vous de ce que tant de fois je vous ai dit, qu'en toutes leurs difficultés vous leur recommandiez de regarder ce divin Sauveur en ses travaux, afin que, par ce moyen, elles soient éclairées , fortifiées et encouragées à une sainte imitation. L'àme aura peu ou point d'amour, qui ne trouvera sa charge légère en comparaison de celle que notre Sauveur a portée pour elle; je trouve ce moyen puissant, incomparable, doux et suave.

Persévérez d'user plutôt de prières que de commandement, sinon quand la nécessité le requerra : la règle l'enseigne excel-

lemment à la supérieure. Usez bien de cette douceur, surtout envers les faibles jet, encore qu'elles ne vous disent que des inutilités, oyez-les avec patience, les conduisant peu à peu à leur perfection. C'est un avis d'importance que cette patience ; car encore que l'on ne voie pas le profit tout à coup, ni même de longtemps, jamais il ne faut cesser pour cela, ni se lasser de cultiver ces chères âmes, ainsi que dit notre règle. De quelques-unes vous recevrez promptement de la consolation, selon qu'il plaira à Notre-Seigneur de les aider, et à celles-là il faut donner des occasions d'avancer et même de mériter, tâchant de connaître en chacune l'attrait de Dieu, afin de le leur faire suivre. Je vous dis derechef, ne vous ennuyez jamais de la tardiveté des Sœurs, ni de les supporter et attendre : gardez de témoigner aucun mécontentement d'elles ni aucun dégoût à qui que ce soit, sinon à ceux à qui vous en devez parler en toute confiance. Quand elles vous auraient fait ou dit plus d'offenses qu'il ne se peut penser, au nom de Dieu, aucun ressentiment ni aucune plainte. Faites-le même si leurs parents vous donnent quelque sujet de mécontentement, et lorsqu'ils seront dans l'affliction, ayez soin de faire fort prier pour eux. Vous ne sauriez croire combien cela contentera et gagnera le cœur de vos Sœurs.

Tenez-vous fort grandement égale envers chacune et ce qui leur appartient; tâchez de vous accommoder avec toutes, et vous souvenez de la maxime de notre Père , qui s'accommodait aux humeurs de tous et ne voulait qu'aucun s'accommodât à la sienne;

N'ayez point d'inclination particulière qui paraisse trop, comme serait d'affectionner l'entretien ou les sermons mêmes de quelque particulier.

Je vais finir par où j'ai commencé, qui est la recommandation de l'observance ponctuelle. Vous trouverez tout dans les Règles et Constitutions, dans les Directoires et Coutumes, et m. 21

dans les Entretiens de Monseigneur. Nourrissez-vous bien de cette viande ; prenez tout le temps que vous pourrez pour étudier là-dedans et dans les livres du père Balthazar Alvarez. Le père Rodriguez et la Vie de la bonne sœur Marie de l'Incarnation vous fourniront aussi plusieurs points et utiles documents pour votre charge. Mais Notre-Seigneur, par-dessus tout, vous tiendra toujours de sa main paternelle et vous conduira en toutes vos actions ; il faut avoir cette parfaite confiance. C'est lui qui vous impose cette charge, et par conséquent il s'oblige de vous fournir tout ce qui sera nécessaire pour vous en bien acquitter. Jetez tout votre soin en lui; ne soyez attentive qu'à lui plaire, et tout le reste suivra; je dis tout, tant ce qui regarde votre perfection que celle des autres. Regardez toutes choses en lui. Vous savez qu'un des grands moyens de lui plaire est la pratique de ces deux chères vertus, et qu'elles sont aussi le vrai et propre esprit de cet Institut. Rendez-vous donc douce, suave, cordiale, franche et bonne envers toutes, humble, petite et basse devant ce Souverain, humble, dépendant totalement de son bon plaisir, et ne recherchant en tout que sa gloire. Quand donc il lui plaira de se glorifier en votre abjection et en celle de l'Institut, par les mépris et avilissements que l'on en fera, et par toutes sortes de calomnies et de ravalements qui pourront venir, aimez et embrassez chèrement ces occasions comme des moyens de vraie imitation de notre doux Maître, et aussi comme choses conformes à notre petitesse et bassesse. Ceci, ma très-chère Sœur, est le vrai esprit de nos Règles. Inculquez-le et gravez, tant qu'il vous sera possible, dans l'esprit de nos très-chères Sœurs l'amour du mépris, afin qu'elles ne veuillent point paraître ni être estimées, mais qu'elles soient fidèles observatrices de notre profession, ne voulant d'autre gloire que celle de notre doux Sauveur, et de rechercher en tout sa sainte volonté pour l'accomplir. Je vous dis derechef que ce doit être notre vrai esprit , et que celle qui ne l'aimera pas effecti-

vement, par la pratique, ne se peut point dire fille de la Visitation, ni héritière de l'esprit du grand saint Augustin, ni de celui de notre très-digne Père et Instituteur

AUTRES CONSEILS DE LA SAINTE

A LA MÈRE CLAUDE - AGNÈS l.

Allez courageusement, ma très-chère fille, où la souveraine Volonté vous tire et appelle; faites fidèlement la chose à quoi vous êtes appelée. Soyez humble, mais pleine de confiance en Celui qui vous emploie ; dépendez absolument de son gouvernement et de sa divine Providence. Ne vous étonnez d'aucune contradiction, mais recevez tout de la main de Dieu, tenant votre âme et toute votre personne en paix et tranquillité, quelque tourmente qu'il arrive : ne vous rendez sensible ni en vos paroles, ni en vos actions, sous quelque prétexte que ce puisse être. Gardez de recevoir aucun esprit étranger, pour bon qu'il soit. Nourrissez-vous et vos chères filles du pain dont Notre-Seigneur a comblé nos maisons ; je veux dire que l'on s'attache fortement à l'observance des Règles, Constitutions et Avis de Monseigneur. Soyez prudente et retenue en vos conversations avec ceux de dehors, ne familiarisant point, et ne faites des amis pour vous, mais pour la maison; soyez toutefois douce, gracieuse et dévote avec tous. Mais avec les Sœurs, ô Dieu, ma très-chère fille soyez la douceur même, la bonlé, la suavité et cordialité : témoignez-leur de la confiance, de la franchise et de l'estime, les

1 Ces conseils furent écrits par la Sainte dans le susdit livre, indiqué à la page 317.

respectant amoureusement. Je prie Dieu qu'il vous tienne de sa sainte main, afin que vous cheminiez fermement en sa voie. Sa très-sainte Mère soit votre protectrice et consolation ; et les saints Anges, que Dieu vous a commis, soient vos gardes et défenseurs! Amen, ma très-chère fille, je suis et demeurerai à jamais unie avec vous très-inséparablement : employez-moi franchement, confîdemment, car Dieu m'a donnée à vous. Il soit béni éternellement!

CONSEILS DE LA SAINTE

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