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A UNE SUPÉRIEURE

VIVE t JESUS!

Une supérieure demandant quelques avis à notre très-chère et unique Mère, elle lui répondit par écrit les suivants :

Je croîs, ma chère Sœur, que si celles qui sont en charge de supérieure digèrent bien, et pratiquent fidèlement les avis qui leur sont donnés dans leurs règles et constitutions, elles feront un très-bon et heureux gouvernement ; mais je ne laisserai pas de vous dire tout simplement, puisque vous le voulez, ce qui me viendra en mémoire, et qui me semblera être plus considérable pour vous, et pour celles qui gouvernent nos monastères.

Premièrement, assurez-vous, ma très-chère Sœur, que vous

1 L'original est aux Archives du lfr monastère de la Visitation d'Annecy.

n'aurez point de meilleure industrie pour réussir heureusement en votre gouvernement et conduite, que celle de vous tenir bien unie avec Dieu par l'exacte observance ainsi que vous marque la constitution de la supérieure; car si votre bon exemple ne parle pas avec vous, les remontrances que vous ferez seront sans fruit : on ne peut donner aux autres ce que l'on n'a pas soi-même. Il faut donc que vous soyez fort zélée pour votre propre perfection et fort unie avec Dieu , afin que votre bon exemple attire vos Sœurs à leur devoir, et par ce moyen elles vous chériront et estimeront grandement, elles prendront en vous une entière confiance, et auront un grand courage à vous imiter; car les filles voient bien clair, en ce qui concerne les vertus ou les défauts de leur supérieure, et ne peuvent pas en prendre l'estime qu'elles doivent si elles ne voient en elle les vraies vertus, surtout celle d'une sincère simplicité dans leur prudence; car si elles y rencontrent de la finesse, cela leur fermera le cœur; mais si elles les trouvent franches, candides et simples, elles marcheront de même avec elles.

Sachez, ma chère Sœur, que le principal de votre office, c'est de gouverner les âmes que le Fils de Dieu a rachetées de son sang précieux, non comme dame et maîtresse, mais comme mère et gouvernante des épouses et servantes de Dieu, qu'il faut traiter avec respect et particulier amour, purement pour Dieu, également, et sans exception, n'en attendant point d'autre récompense que l'honneur et le bonheur de rendre un si digne service à la divine Majesté.

Ne donnez point de nouvelles charges aux Sœurs par des ordonnances non nécessaires ; mais encouragez-les à porter doucement celles de la loi de Dieu et de l'Eglise, qui doivent tenir le premier rang chez nous ; et ensuite celle de l'Institut, dont elles se sont volontairement chargées pour son amour, et recommandez-leur fort qu'en toutes leurs difficultés elles

regardent le divin Sauveur en ses souffrances, parce que par ce moyen elles seront fortifiées et encouragées à supporter leurs petites peines, et à l'imiter en ses vertus. Il faut bien peser ce que dit la constitution, qu'il faut nourrir les filles à une dévotion généreuse et forte.

La timidité bien souvent leur suffoque l'esprit de dévotion, et leur ôte la sainte allégresse spirituelle, ce qui leur fait trouver de la peine en peu de chose. Il faut donc les porter à faire leurs actions noblement, et non selon les inclinations de l'amour déréglé de soi-même, qui fait toutes choses lâchement et bassement. Inculquez-leur cette grande maxime, que ce qui n'est point Dieu ne leur doit être rien, et tâchez, selon la disposition de chacune, de les dépouiller de tout le reste, pour les faire dépendre de la seule volonté divine et de l'obéissance, sans les laisser marchander, ni tortiller autour des occasions qui se présentent pour la pratique des vertus et l'union de leurs âmes avec Dieu ; ceci est le vrai esprit de la Visitation.

Il faut que vous ayez un grand soin de gagner le cœur de vos Sœurs par votre débonnaireté, traitant avec elles franchement, cordialement et confidemment, sans jamais leur témoigner que vous connaissez qu'elles n'ont pas de la confiance et de l'affection pour vous, ni que vous avez aucune méfiance d'elles ; car rien ne désoblige tant un esprit, ni ne vous le fera sitôt perdre, que cela; comme au contraire rien ne l'oblige tant que la confiance. Tant qu'il vous sera possible, donnez-leur, je vous prie, une grande et sainte liberté entre elles et avec vous, et ayez-la aussi avec elles, car rien ne gâte tant les esprits, que de leur donner de la gêne.

Qu'elles reconnaissent aussi en vous une vigilante charité à les bien conduire , et à les pourvoir en leurs besoins spirituels et temporels, en sorte qu'elles prennent confiance de s'adresser à vous en toutes leurs nécessités, et qu'elles sachent

qu'elles ont une vraie mère et une amie fidèle en leur supérieure, qui ne leur manquera en rien pour le corps, ni pour l'esprit, et qui tiendra à couvert et en secret leurs petites infirmités et défauts, et les supportera cordialement sans s'en lasser, ni ennuyer. Enfin, ma chère fille, faites en sorte qu'elles croient qu'elles ne sauraient vous obliger davantage que d'aller à vous avec une entière confiance. Si l'on donne bien l'impression de ceci aux Sœurs, on évitera plusieurs plaintes et murmures, on pourra par ce moyen les affranchir du soin et des recherches que les filles tendres pourraient avoir sur ellesmêmes, et on les gouvernera comme l'on voudra. C'est encore le grand moyen de tenir leur esprit en paix et contentement, et de les rendre très-amoureuses de leur vocation ; ce qui est le grand bien de la religion.

Notre Bienheureux Père disait qu'il faut écouter les peines et objections des Sœurs avec patience ; il ne faut pas pourtant les beaucoup examiner sur les tentations du corps, ains seulement leur ouvrir l'esprit, et leur donner courage de ne s'épouvanter de rien. Et croyez, disait ce Bienheureux Père, que les supérieures font une grande charité de donner le temps aux Sœurs de leur dire tout ce qui leur fait de la peine, sans les presser, ni témoigner aucun ennui de leurs longueurs, quoique ce ne soit quelquefois que de petites niaiseries, car cela les soulage, et les dispose à recevoir utilement les avis que l'on leur donne ensuite. Les petites choses sont autant à charge aux faibles, que les grandes peines aux grandes âmes. En un mot, vous devez, par tous les meilleurs moyens que vous pourrez, tenir vos filles fort unies à vous, mais d'une union qui soit de pure charité, et non d'un amour humain qui s'attache. Que s'il arrive à quelqu'une de le faire, vous la devez insensiblement porter au dénûment et à l'estime du bonheur de l'âme, qui ne dépend que de Dieu ; car de penser guérir de tels maux par des froideurs et des repoussements, cela les pourrait porter

à des aversions et des inquiétudes qui seraient suivies de quelque détraquement, surtout dans les esprits faibles.

Tenez-les fort unies ensemble et avec estime l'une de l'autre, ce que vous ferez efficacement par l'amour et l'estime que vous témoignerez en avoir vous-même par vos paroles et actions ; mais amour général envers toutes, les aimant également, sans qu'il paraisse aucune particularité; car je vous dis que si une fille n'a pas la très-haute perfection, quelque bonne qu'elle soit au-dessous de cela, elle ne vivra point contente, si elle ne croit pas que sa supérieure l'aime, et l'a en bonne estime.

Cela est une imperfection, dont il faut tâcher de les affranchir, s'il se peut; mais patience cependant. Je sais que je dis vrai en ceci, et que cette croyance leur profite, et leur donne une certaine allégresse, qui fait porter gaiement toutes sortes de difficultés; et c'est une chose assurée, que notre nature ne peut longtemps subsister sans quelque contentement et satisfaction, jusqu'à ce qu'elle soit tout à fait mortifiée. Et comme les filles ont quitté ce qui leur en donnait au monde, il faut nécessairement qu'elles en prennent dans l'amitié et confiance de leur mère, et dans la douce société de leurs Sœurs. Que si elles n'en trouvent pas là, elles en chercheront ailleurs, étant conduites par leur propre intérêt qui ne sera pas celui de la maison.

Lorsque vous faites des corrections, prenez garde que vos paroles et votre maintien portent et animent les Sœurs au bien. Pour cela, il faut éviter les paroles aigres et dures, qui ne font qu'offenser le cœur, le dépiter, le ralentir à la pratique des vertus, et le refroidir en la confiance et en l'estime qu'elles doivent avoir de leur supérieure.

Notre Bienheureux Père disait qu'une supérieure ne doit jamais s'étonner ni se troubler d'aucun défaut qui puisse se commettre dans sa maison par le général des Sœurs, ni par les particulières; qu'elle doit les regarder et les souffrir douce-

ment, et y apporter en esprit de repos les remèdes qui lui seront possibles ; qu'elle ne doit pas non plus épouvanter celles qui les font, mais qu'il faut avec une suave charité les amener à la connaissance de leurs chutes, pour leur en faire tirer profit. Croyez-moi, ne nous rendons point si tendres, ni si sensibles aux manquements de nos Sœurs et à ne vouloir point souffrir parmi nous les esprits fâcheux et de mauvaise humeur. Quand ils sont liés par les vœux solennels, le plus court est de les supporter doucement; car nous aurons beau faire, il se trouvera toujours dans les communautés, quelque petites qu'elles soient, des esprits qui donneront de la peine aux autres. Dieu permet cela pour exercer la vertu de la supérieure et des Sœurs.

Au sujet des récréations, il faut prendre l'esprit de notre saint Fondateur, lequel était vraiment saint, je vous en assure, et sa sainteté ne l'empêchait pas d'avoir un esprit de joie, riant de bon cœur quand il en avait sujet. L'esprit de Dieu porte allégresse. Laissez réjouir vos filles à la récréation, pourvu qu'elles le fassent selon la règle, contentez-vous. Nous autres supérieures qui passons une partie du jour au parloir et aux affaires, voudrions bien nous recueillir dans le temps qu'il faut se récréer, mais de pauvres filles qui n'ont bougé du chœur ou de leurs cellules ont besoin de délasser leur esprit.

Ma chère Sœur, vous n'avez rien de si difficile en votre charge que les corrections; car si vous ne les faites pas à propos, et selon l'esprit d'une vraie charité, vous n'avancerez rien. Il faut avoir une merveilleuse douceur, industrie et charité, pour manier les esprits faibles, et les faire plier à leur devoir. Notre Bienheureux Père disait qu'il fallait faire toutes choses pour le profit et la consolation du prochain, excepté de se damner ; que si nous perdions ou relâchions quelque chose du nôtre pour cela, la divine Bonté nous en dédommagerait

bien. En cette occasion il faut toujours invoquer l'assistance de Notre-Seigneur, et n'oublier jamais qu'il faut avoir un cœur de mère ; car écrivait une fois le Bienheureux : « C'est une chose » bien dure de se sentir détruire et mortifier en toute rencontre : » néanmoins l'adresse d'une suave et charitable mère fait avaler » les pilules amères avec le lait d'une sainte amitié. » Je ne dis pas qu'il faut être flatteuse, cajoleuse et mignarde, jetant à tout propos des paroles de cordialité ; non, mais j'entends qu'il faut être douce, affable, aimant vos filles d'un amour maternellement sage, éclairé des vraies lumières de l'Esprit-Saint. Conservez la paix avec l'égalité d'âme et suavité de cœur entre les tracas et la multitude des affaires. Chacun attend d'une supérieure le bon exemple joint à une charitable débonnaireté. Et quand il vous arrivera de faire quelque chose qui pourrait fâcher ou mal édifier quelqu'un, si c'est chose d'une grande importance, excusez-vous, en disant que vous n'avez pas eu mauvaise intention, s'il est vrai ; mais si c'est chose légère qui ne tire point de conséquence, ne vous excusez point, observant toujours d'avoir en ces occasions une grande douceur et tranquillité d'esprit. Et si bien votre partie inférieure se trouble et se révolte, ne vous eu mettez point en peine, tâchant de garder la paix emmi la guerre, et de goûter le repos au milieu du travail.

Les supérieures doivent être extrêmement discrètes et retenues, afin de ne point faire connaître au dehors les manquements des Sœurs à qui que ce soit, ni les en faire reprendre, si ce n'est par une vraie nécessité, et après avoir fait tout leur possible pour les en faire amender, l'expérience fera voir l'utilité de cet avis ; car pour l'ordinaire cela ne fait qu'aigrir le mal, plutôt que de le guérir. Les remèdes qui peuvent s'appliquer au dedans sont les meilleurs.

Il faut prendre de chaque esprit ce que l'on en peut avoir avec douceur.

Les filles n'ont pas toutes une égale capacité, et cependant, l'on veut bien souvent d'elles les mêmes choses; cela apporte beaucoup de trouble aux mères et aux filles. Toutes doivent marcher le train commun de l'observance extérieure ; mais toutes n'ont pas les dispositions pour la même conduite intérieure, ni la capacité d'une égale perfection , et l'ignorance de ce point cause beaucoup de mal. Je vous prie donc d'y prendre garde, et de conduire les esprits chacun selon sa portée et son attrait, tant pour l'oraison, que pour tout le reste. C'est le grand moyen de tenir nos Sœurs dans la sainte et très-désirable liberté d'esprit, si utile aux âmes religieuses, et sans laquelle elles ne peuvent faire aucun avancement. 11 est trèsnécessaire que les supérieures comprennent bien cette vérité.

Il est bon de ne faire de grandes corrections ni fréquemment, ni sur de petits manquements de peu d'importance ; car cela causerait de la négligence dans les esprits, et les empêcherait de faire profit des corrections faites sur de légitimes sujets; outre que cela vous pourrait causer un esprit de chagrin, et aux Sœurs aussi; mais pour l'éviter et maintenir l'exactitude, il est bon de leur faire donner quelquefois par la lectrice de table des pénitences proportionnées à leurs fautes, et à la force de leur esprit.

Il me semble être utile de ne pas faire la correction à toute la communauté pour des fautes que quelques particulières commettent , cela ne fait qu'intimider et abattre les esprits , donner à deviner qui c'est qui les a faites, et engendrer de la mésestime les unes des autres. J'estime qu'il serait mieux de nommer celles qui ont fait la faute, et de leur adresser la correction publique, si elle est requise pour l'édification de la communauté; sinon, il serait fort bon et à propos que la supérieure, selon la connaissance qu'elle a de la disposition de ses Sœurs, les avertît en particulier cordialement.

On ne saurait dire combien ceci sert à certains esprits et combien ils en ont de reconnaissance, surtout si leur manquement n'a été su que de peu de Sœurs; on réussira mieux par là à les corriger, qu'en leur donnant de la confusion devant toutes. Je crois aussi que les supérieures ne doivent que trèsrarement reporter les fautes sur elles-mêmes, s'attribuant la cause des manquements que font les Sœurs, cela les afflige, et ne proGte guère. Il ne faut non plus témoigner aucun dégoût de leur conduite, ni aucun désespoir de leur amendement, oh! non, jamais, cela les abattrait, et arrêterait tout à fait; ains, il faut les encourager et les fortifier doucement, leur témoignant la bonne espérance qu'on a d'elles, combien l'on se plaît en leur compagnie, et le grand désir que l'on a de les servir, cela leur agrandit le courage, et les fait cheminer plus gaiement et fermement.

Vous devez choisir pour votre coadjutrice une Sœur qui soit de vertu exemplaire et capable de savoir tout sans se mal édifier, afin que les Sœurs aient la confiance de s'adresser à elle pour vous faire avertir. Et ceci est important; car si les Sœurs n'ont pas la confiance de vous avertir ou de vous faire avertir par votre coadjutrice, il arrivera que quand l'on fera la visite, elles sauront bien le dire au visiteur.

Mon Dieu! que les supérieures doivent être bonnes, simples et charitables ! mais aussi qu'elles ont besoin d'être prudentes et accortes pour découvrir les ruses, les artifices, et les tromperies de l'amour-propre dans les âmes faibles, molles et sans vigueur! car de telles filles ne s'appliquant pas aux vertus, elles ne peuvent pas prendre leur contentement en Dieu, ni aux exercices spirituels, de sorte que leur esprit oiseux et vide de Dieu ne fait qu'inventer mille chimères.

Encore une fois, ma chère fille, et ceci est ma grande recommandation, gagnez par amour le cœur de vos filles, afin qu'elles agissent en confiance avec nous. Ce qu'elles vous au-

ront dit en secret, de leurs imperfections, comme à leur bonne mère, ne le leur reprochez jamais devant les autres; montrez à toutes un visage ouvert, et plus à celles qui vous auront dit leurs petites faiblesses qu'aux autres, de peur qu'elles ne croient que vous les dédaignez pour cela. Ne gênez point leur conscience, et procurez qu'elles vivent contentes, leur laissant une raisonnable liberté pour mettre leur âme en repos, par l'aide de ceux à qui Dieu leur aura donné confiance.

Prévenez-les en leurs besoins; faites que rien ne leur manque, ni pour l'âme, ni pour le corps. Soyez affable à toutes, et n'en méprisez pas une, pour imparfaite qu'elle soit; car, puisque Dieu est patient, pourquoi ne seriez-vous pas patiente? Enfin, vivez et conversez avec chacune, en sorte que toutes pensent en particulier , que c'est elle que vous aimez le mieux.

Rendez vos filles dévotes : de là dépend leur bien. Ne soyez pas de ces mères tendres qui gâtent leurs enfants, ni de ces mères bouillantes qui ne font jamais que reprendre. Toutes vos filles n'iront pas d'un même vol à la perfection : les unes iront haut, les autres bas , les autres médiocrement, servez chacune selon leur portée. Tenez ces maximes en votre conduite : que les exercices spirituels s'exercent fidèlement et que la lettre de la règle soit vivifiée par l'esprit. Que votre affection soit égale envers toutes, mais conduisez-les toutes selon les dons que Dieu leur aura donnés, les employant aux charges suivant cela et non suivant leurs caprices. Si on loue votre conduite, rendez-en grâces à Dieu, à qui la gloire en appartient, et vous humiliez devant lui. Si on vous blâme, humiliez-vous toujours; corrigez-vous si vous avez tort. Si vous ne l'avez pas, remercie Dieu de vous avoir donné lieu de souffrir, et tenez pour certain que vous ferez assez, si vous êtes humble, douce et dévote.

Quant au temporel, ne soyez ni trop serrée, ni trop magni-

fique. Si vous êtes pauvre, allez petitement, et gardez d'endetter votre maison. Si vous êtes riche, conduisez-vous à proportion , avec discernement et charité , et faites en sorte et surtout, en quelque état que vous soyez, que les malades et les infirmes ne souffrent que les maux auxquels vous ne pouvez donner de remèdes.

Ayez soin d'être plus rigide à vous-même qu'aux autres; je ne dis pas pour vos infirmités corporelles, car vous devez avoir de la charité pour vous comme pour notre premier prochain; autrement vous donneriez de grandes inquiétudes à vos filles : ici je parle des petites misères de l'esprit humain. Plus je vais, et plus je trouve que la douceur est requise pour entrer et se maintenir dans les cœurs, et pour leur faire faire leur devoir sans tyrannie; car enfin, nos Sœurs sont les brebis de Notre-Seigneur, il vous est permis, en les conduisant, de les toucher de la houlette, mais non pas de les écraser, cela n'appartient qu'au Maître. Compatissez aux défauts qui ne sont que des faiblesses sans malice; souvenez-vous que ce ne sont pas des Anges que vous gouvernez , mais des créatures fragiles ; et faites réflexion sur vous-même, pour ne leur demander au plus, que ce qui vous est possible.

Quand il plaît à Notre-Seigneur de favoriser des âmes de dons extraordinaires, il est bon au commencement de les éprouver soigneusement, car sa bonté ne les en prive pas, quoiqu'on les en fasse détourner; au contraire, leur soumission les attire davantage, et c'est une maxime assurée, que les dons de Dieu opèrent les vraies et solides vertus. Que si les âmes n'y correspondent pas par la pratique, Dieu ne leur continuera pas ses faveurs.

Et pour la réception des sujets , que vous dirai-je, ma chère fille : Seigneur Jésus ! il me faudrait avoir les paroles de notre Bienheureux Père pour vous faire comprendre la gravité et les conséquences de l'admission. Avant tout il faut bien incul-

quer aux âmes qui aspirent à la vie religieuse que notre Congrégation est une école d'abnégation de soi-même; de la résignation des volontés humaines; de la mortification des sens; qu'on se tromperait en pensant être venue au monastère pour avoir plus grand repos qu'au monde; faites-leur, au contraire, bien comprendre que nous ne sommes ici assemblées que pour travailler diligemment à déraciner nos mauvaises habitudes, inclinations et convoitises, et pour acquérir les vertus. Ne craignez pas de répéter à toutes celles qui prétendent à notre manière de vie que vous ne les recevrez que pour leur enseigner, par exemples et avertissements, à crucifier leur corps par un général renoncement de tout ce qui peut le flatter, en sorte que tous les appétits des sens, passions, humeurs, aversions et propre volonté , soient désormais sujets à la loi de Dieu et aux règles de l'institut.

Et quand il faudra recevoir les novices à la profession, quelle sagesse, prudence et discernement faudra-t-il à la supérieure? Celles qui auront manqué de sincérité en ce sujet, en feront une grande pénitence ; car il faut dire la vérité , les supérieures tiennent le pouvoir d'introduire et de rejeter presque toujours qui bon leur semble.

Il faut bien peser ce que dit notre Bienheureux Père dans une épître , quil ne faut ni rejeter ni recevoir indifféremment les filles pénitentes. Remarquez qu'il faut qu'elles soient pénitentes; cela veut dire repentantes, et que l'on voit qu'il y ait beaucoup à gagner, cela s'entend pour l'esprit, et non pour l'argent. En cette occasion, il faut modérer la prudence par la douceur, et la douceur par la prudence. Il ne faut donc pas les prendre à toutes mains, ni jamais celles qui auraient été sentenciées par la justice, ou qui seraient fort déshonorées par la longueur d'une mauvaise vie, si elles ne l'avaient pas réparée par plusieurs années de vie exemplaire; car nous sommes obligées de ne rien faire qui nuise à la bonne odeur de notre Con-

grégation. Je sais que notre Bienheureux Père ne voulut jamais donner l'entrée du monastère d'Annecy à une dame de cette sorte. Et ceci n'est pas une prudence humaine, mais divine, et une charité due à notre Institut.

C'est pourquoi, qui que ce soit qui nous conseillera le contraire, sous le prétexte de la douceur de notre Bienheureux Père, nous ne devons point suivre son avis, car la charité de notre saint Fondateur était réglée et bien ordonnée selon Dieu, et ceci est très-important.

Au surplus, croyez-moi, je vous prie, ne nous pressons point, et modérons l'ardeur de remplir promptement nos maisons; car avec un peu de patience il viendra un si grand nombre de filles que l'on aura moyen de bien choisir. Accoutumons-nous à dépendre davantage de la conduite de Dieu sur nous et sur nos monastères. Sa bonté ne manquera pas de nous fournir de bonnes filles, par le moyen desquelles la vraie observance sera gardée, et l'esprit de l'Institut conservé en sa perfection; mais travaillons à les bien former et à cultiver leur esprit sans nous lasser.

Les supérieures doivent savoir que c'est pour cela spécialement que la charge de mère leur est donnée, et que ce doit être leur principal soin et occupation, comme de l'affaire la plus importante de la religion, et de laquelle Dieu leur demandera un compte fort étroit. Travaillez donc Irès-fidèlement, ma chère Sœur, à l'avancement des âmes que Dieu commettra à votre soin , les conduisant chacune selon leur portée et attrait de Dieu, comme je vous ai déjà dit; cela ne saurait jamais être trop soigneusement pratiqué. C'est aux supérieures à cultiver les âmes, à y semer et y planter l'affection des vertus, tant par leur bon exemple, que par leur continuel encouragement; mais c'est de Dieu qu'il faut attendre en toute humilité et patience l'accroissement et le fruit.

Le principal moyen de l'avancement des âmes, c'est l'orai-

son; c'est pourquoi il faut beaucoup les y encourager et surtout tacher de remarquer l'attrait et la conduite de Dieu en chaque esprit pour les y aider, et les y faire marcher fidèlement, sans les en détourner, car bien souvent nous détruisons par notre conduite industrieuse celle de Dieu, et cependant tout le profit et le repos des âmes consiste à la suivre trèssimplement. Je dis dans les Réponses que j'ai reconnu que l'attrait presque universel des filles de la Visitation est d'une trèssimple présence de Dieu, par un entier abandonnement d'elles-mêmes en la sainte Providence. Je pouvais ne pas mettre le mot presque; car vraiment j'ai reconnu que toutes celles qui s'appliquent dès le commencement à l'oraison comme il faut , et qui font leur devoir pour se mortifier et s'exercer aux vertus, aboutissent là. Plusieurs y sont attirées d'abord, et il semble que Dieu se sert de cette seule conduite pour nous faire arriver à notre fin, et à la parfaite union de nos âmes avec lui. Enfin je tiens que cette manière d'oraison est essentielle à notre petite Congrégation; ce qui est un grand don de Dieu, qui requiert une reconnaissance infinie.

Or, je sais bien qu'en toutes choses, il n'y a pas de règle si générale,, qui ne puisse avoir quelque exception. La grande science en ce sujet, c'est de reconnaître l'attrait de Dieu, et le suivre fidèlement, comme j'ai déjà dit, et les supérieures doivent bien se garder d'en détourner leurs Sœurs; ce que pourraient faire celles qui communiquent beaucoup au dehors , étant impossible qu'elles ne prennent les maximes de ceux dont elles estiment beaucoup l'esprit, et qu'elles ne veuillent les faire pratiquer à leurs Sœurs; ce qui enfin ruinerait la conduite de Dieu et l'esprit de notre vocation. Prenons garde que ce mal ne nous arrive, je vous en prie.

Il y a des âmes, entre celles que Dieu conduit par cette voie de simplicité, que sa divine bonté dénué si extraordinairement de toute satisfaction , désir et sentiment , qu'elles ont peine de ni. 22

se supporter et de s'exprimer, parce que ce qui se passe en leur intérieur est si mince, si délicat et imperceptible, pour être tout à l'extrême pointe de l'esprit, qu'elles ne savent comment en parler. Et quelquefois ces âmes souffrent beaucoup si les supérieures ne connaissent pas leur chemin , parce que craignant d'être inutiles et de perdre le temps, elles veulent faire quelque chose et se travaillent la tête à force de réflexions, pour remarquer ce qui se passe en elles- cela leur est trèspréjudiciable , et les fait tombei en de grands entortillements d'esprit, que l'on a peine à démêler si elles ne se soumettent à quitter les réflexions tout à fait, et à souffrir avec patience la peine qu'elles sentent, laquelle bien souvent ne procède que de ce qu'elles veulent toujours faire quelque chose, ne se contentant pas de ce qu'elles ont, ce qui trouble leur paix, et leur fait perdre cette très-simple et délicate occupation intérieure de leur volonté. Et quand elles n'en sentent point du tout , elles doivent se contenter de dire de temps en temps quelque parole d'abandonnement et de confiance fort doucement, et de demeurer en révérence devant Dieu. Les supérieures doivent beaucoup fortifier et encourager telles âmes à se conformer aux voies de Dieu sur elles , car vraiment il n'y a rien à craindre en ces âmes, dans lesquelles pour l'ordinaire on voit reluire une grande pureté et beaucoup d'exactitude à l'observation des règles. Il faut leur procurer de la consolation et de la lumière, par la communication avec ceux qui entendent ces chemins , @u par la lecture des livres qui en traitent, comme le Traité de l'Amour de Dieu, aux VIe, VIIe et IXe livres, les Entretiens, et enfin les écrits de la sainte Mère Thérèse.

Il y a plusieurs chapitres dans la Vie du père Balthazar Alvarez, jésuite, qui donnent une grande lumière sur ces manières d'oraison, et certes, plusieurs sur la pratique des vertus. C'est un bon livre, quoiqu'il y ait plusieurs chapitres qui ne sont pas pour nous.

Si la supérieure n'a pas la connaissance de ces manières d'oraison, et que quelques Sœurs l'aient, comme, grâces à Dieu, nos maisons n'en sont pas dépourvues, elle doit leur faire parler charitablement; et cela leur serait plus profitable que de les faire parler dehors, si ce n'était à quelqu'un bien intelligent. Enfin il faut les aider à mettre leur esprit en repos dans la voie où Dieu les veut qui est un grand dénûment, et perte d'ellesmêmes en lui, d'où procède la vraie et sainte liberté d'esprit, qui fait marcher les âmes au-dessus d'elles-mêmes , et de toutes les choses créées. Ce qui me fait si particulièrement parler de ceci, c'est l'extrême compassion que j'ai eue en la rencontre de quelques bonnes âmes qui étaient dans des embarras et des troubles d'esprit très-grands, faute d'être entendues et aidées. Enfin, quand on voit des âmes pures, et qui s'adonnent à la vertu et à la pratique des règles, il ne faut pas douter de leur oraison, car Dieu en prend le soin, pendant qu'elles ont celui de lui plaire en se perfectionnant par la vraie observance et le dénûment de toutes choses.

En somme, souvenez- vous de ces paroles de notre Bienheureux Père, ma chère fille : « Vous autres supérieures, vous êtes » les mères, les nourrices, les dames d'atour des épouses du » grand Roi. Quelle récompense si vous faites cela avec l'amour » que requiert votre Dieu! Et puisque vous tenez la place de » ce bon Dieu dans la conduite des âmes, il vous faut être fort «jalouses de vous conformer à ses desseins, d'observer ses » voies, de soutenir fortement son attrait dans chacune, en leur » aidant à le suivre avec humilité et soumission. A cet effet, » portez toujours sur vos lèvres et par vos paroles le feu que le » divin Sauveur a apporté en terre, et qu'il désire voir dans les » cœurs pour y consumer tout l'homme extérieur, et en reformer » un intérieur qui soit tout pur, tout fort, tout amoureux, tout » simple , et bien résolu à soutenir les épreuves que la grâce » suscitera en leur faveur, pour les sanctifier, purifier, perfec-

» tionner. Et afin d'animer ces chères âmes à courir dans les » sentiers de l'Epoux, faites-leur entrevoir les couronnes prov> mises à la fidélité, et les magnifiques récompenses qui sont » réservées aux vainqueurs d'eux-mêmes. »

Enfin, il me semble qu'une supérieure, vraie fille de notre Bienheureux Père, doit toujours avoir ses yeux attachés sur le Maître adorable qui lui a commis la charge d'une partie de son troupeau, pour travailler avec Lui en rendant ces âmes dignes d'être ses épouses, en leur apprenant à regarder seulement ses yeux divins, à perdre peu à peu les pensées que la nature leur suggérera d'elles-mêmes, pour les faire penser, agir et opérer en Lui, par Lui, et pour Lui seul.

Travaillez donc à cette sainte besogne, humblement, fidèlement, simplement, courageusement; il ne vous en arrivera jamais, si vous vous tenez proche de sa Bonté, aucune distraction qui vous soit nuisible , car le bon Sauveur qui vous emploie à cette charge s'est obligé de vous soutenir de son bras puissant en toutes les occasions difficiles, pourvu toutefois que vous correspondiez de tout votre pouvoir par une très-humble et filiale confiance en sa bonté.

Pour tout ce qui a rapport au parloir, il me semble que )a supérieure doit user de grande sagesse et surveillance, afin de garder l'uniformité entre nos monastères pour la communication à l'extérieur; car on nous assure qu'il y a grande différence entre les supérieures : les unes se montrent fort austères et rigides, d'autres fort cordiales et ouvertes; il y en a qui sont faciles à se communiquer au dehors, lever leur voile, à faire voir leur communauté, et choses semblables; d'autres, au contraire, sont très-froides, retenues et sérieuses. La diversité des naturels, des habitudes et de l'éducation peut sans doute être cause de ce manque d'uniformité; néanmoins, toutes les filles de la Visitation et surtout les supérieures, parce qu'elles ont plus de rapport avec les séculiers, doivent travailler soigneu-

sèment à conformer leur naturel à l'esprit de leur saint Fondateur, qui était doux, gracieux, cordial, respectueux, et qui satisfaisait un chacun, sans toutefois se rendre trop familier, ni s'écarter jamais d'un seul point de la modestie, discrétion et gravité : voilà notre modèle. Quand toutes prendront le soin convenable de se former et se régler sur lui, comme nous le devons, l'on ne remarquera plus cette grande différence en notre extérieur. Il faut y prendre garde sérieusement, autrement, nous nuirions beaucoup à l'estime que l'on a de notre Congrégation, et nous nous écarterions de la conformité que notre Bienheureux Père nous a tant désirée. Sans doute, l'extérieur rigide, austère, sec, trop sérieux et trop froid, doit être tout à fait banni d'entre nous, comme aussi celui qui serait trop libre, trop familier, trop joyeux et facile à se communiquer, car cela ressentirait la légèreté, l'indiscrétion et l'indévotion, surtout quand l'on traite avec des personnes avec qui l'on a peu de connaissance. Il faut donc nous tenir à notre règle que je viens de vous dire; et celles qui s'y ajusteront le mieux seront les plus agréables à Dieu et à notre Bienheureux Père.

Quant à notre maintien, il doit être comme la Constitution XXIIP nous le marque, d'une modestie humble et rabaissée , mais douce et modérément grave, notre Bienheureux Père nous disait qu'il faut avoir une gravité de princesse, parce que nous sommes épouses du Fils de Dieu ; mais que cette gravité soit sans affectation.

Quant à la facilité de lever le voile, de faire voir la communauté, et de communiquer facilement à ceux du dehors, et semblables choses, je ne l'approuve pas. Il faut user d'une très-grande discrétion en ces sujets, surtout pour la communication; car, avant de la faire avec franchise et confiance des choses qui se passent en nous, en nos maisons, il faut connaître les personnes et en espérer de l'utilité et du profit, parce que

si ceux à qui vous communiquez ces choses-là ne sont pas extrêmement fidèles, affectionnés et spirituels, ce que Ton ne peut connaître dans une visite passagère, il arrivera que si vous leur parlez des vertus particulières de vos Sœurs, ils penseront que vous êtes pleine de vanité; si vous leur communiquez quelques défauts, ils s'en iront avec mauvaise impression de votre maison : il faut donc user d'une grande et sainte discrétion en cette occasion. Il faut se garder encore soigneusement et prudemment de faire des amitiés, des confidences spéciales qu'ensuite il faut entretenir par de fréquentes lettres et beaucoup de paroles cordiales et affectives, et par des fréquents témoignages de bienveillance et de petits présents de dévotion. Dieu nous garde de ce trafic! Oh! ma fille, tenons-en nos esprits et nos affections plus éloignés que le ciel n'est de la terre. Je ne veux point dire le préjudice que cela pourrait apporter, parce que, grâces à Dieu, je ne sais personne atteinte de ce mal en notre Ordre ; mais, croyez-moi, fuyons-en l'ombre avec une sainte crainte.

Gardez-vous de priver les Sœurs des exercices spirituels ordinaires par forme de pénitence , parce que ce serait leur nuire ; car, qu'est-ce qui nous donne plus de force pour nous relever de nos fautes, et nous maintenir dans le bien, que la sainte oraison et nos exercices spirituels? La supérieure qui ferait cela serait bien ignorante de son devoir. Je n'ai jamais vu ni su que notre Bienheureux Père ait usé ni fait user d'un semblable remède ni d'une telle pénitence; au contraire, il commandait toujours que l'on ne quittât, ni ne fît quitter les exercices ordinaires que pour des nécessités absolues, et qu'en ce cas, l'on regagnât, tant qu'il se pourrait, le temps de les refaire. Si donc, il y avait quelque Sœur qui dérobât Je temps de l'obéissance pour l'employer à l'oraison, il faudrait lui retrancher cette liberté; mais tout ce que la règle en ordonne et permet pour le bien des âmes, il les en faut laisser jouir, si

ce n'est en certains cas qui regardent à Futilité et au soulagement dans leurs infirmités.

Vous devez avoir l'œil sur tous les offices et les ofïicières , mais spécialement sur le noviciat et sur la maîtresse que vous devez tenir fort unie à vous, et en estime auprès de ses novices, afin que tout se fasse selon les Règles et les Directoires ; mais vous devez laisser à toutes les officières une grande liberté pour agir en leurs offices, sans les y gêner ni contraindre, ni les rebrouer ou bouleverser ce qu'elles font ; ains vous devez les instruire avec douceur, parce que c'est le moyen de les mieux dresser et de connaître leurs talents. Faisant ainsi, les choses en vont mieux, et les supérieures ont plus de temps pour vaquer à la conduite du spirituel, qui est le plus important; car quand les choses de l'esprit vont bien, tout le reste va avec bénédiction.

es supérieures élues doivent porter un cordial respect, qui paraisse devant toutes les Sœurs, à celles qui sont déposées, quelles qu'elles soient, se servant de leurs avis et conseils, comme dit la règle. Mais tout particulièrement il faut traiter de cette sorte celles qui ont été des premières à la fondation, et qui en ont porté le faix et le soin principal, ne les maîtrisant point, ne les humiliant ni mortifiant, comme l'on fait à l'égard des autres Sœurs, surtout en public, sinon qu'elles y fissent des choses extravagantes. Elle doit tâcher de suivre, autant qu'il lui sera possible, le train de celle qui l'a précédée, honorant et approuvant son gouvernement, sans jamais le censurer, ni le picoler, bien que peut-être elle pût en avoir quelque sujet, car ce serait présomption de penser mieux faire que les autres, et un défaut de charité de vouloir s'exalter, et se faire connaître meilleure que celle qui nous a précédée. Une âme humble, sincère et droite, pour n'intéresser point la charité due à celle qui l'a devancée, couvrirait avec toutes sortes de soins les défauts qu'elle pourrait avoir commis, et ne les répa-

rerait qu'insensiblement et avec une si prudente charité, que personne ne s'en apercevrait. Enfin, il faut tenir en main notre grande règle, de ne faire à autrui que ce que nous voudrions qui nous fût fait. Elle ne doit aussi témoigner aucune aversion ni jalousie, si elle voit que les Sœurs la respectent comme elles le doivent. Quand elles désirent lui parler quelquefois, elle doit leur en donner congé avec une grande franchise et charité, afin que ni les Sœurs, ni la déposée ne soient point gênées en cela. Que si les Sœurs manquaient à lui rendre leur devoir, elle doit les redresser; car, croyez-moi, rien ne déplaît tant à Dieu que Je péché d'ingratitude, et l'oubli des biens et desbénédictions que l'on reçoit d'une bonne et charitable supérieure. Celles qui sont déposées de la charge de supérieure doivent se rendre exemplaires en toutes vertus, et faire paraître qu'en commandant elles ont appris la bonne leçon de l'obéissance et de la soumission qu'elles ont enseignée aux autres. Par le dernier rang que la règle leur marque , elles sont enseignées de se tenir en grande humilité, mais humilité suave et douce, sans gêne ni contrainte ,. se maintenant dans une sainte liberté parmi les Sœurs et même avec la supérieure, quoique avec un très-grand respect, en quoi elles doivent servir d'exemple aux Sœurs, et de toutes les autres vertus. Elles feront fort bien de vider leur esprit du soin du gouvernement, et de le laisser, comme elles y sont obligées, à celles à qui Dieu l'a remis, ne désirant ni ne cherchant de savoir ni plus ni moins des affaires , que ce que la supérieure leur en voudra communiquer; et que jamais, ni par un biais ni par un autre, elles ne désapprouvent ni censurent sa conduite. Elles doivent dans les choses où elles verront qu'elle aura besoin d'avis, les lui donner avec franchise. Elles doivent bien se garder d'attirer les filles à elles ; mais elles les doivent continuellement porter à leur mère, ne leur témoignant aucun désir de leur parler; au contraire, elles doivent les détourner d'en demander le congé, sinon que la

supérieure ne leur eût témoigné qu'elle le désirât pour l'utilité de quelques particulières. Elles doivent avoir un grand soin de faire profit du temps que Dieu leur donne pour vaquer à elles seules et a leur perfection.

Que si la supérieure élue et la déposée se comportent avec esprit de sincère charité, tel qu'il doit être entre les vraies filles de la sainte Vierge et de notre Bienheureux Père, mon Dieu! que de bénédictions sa bonté répandra et sur elles et sur toute leur communauté, laquelle recevra une admirable édification de voir cet esprit d'union parfaite entre elles!

Et pour conclusion, je vous dis, ma très-chère Sœur, et à toutes celles qui ont le gouvernement de nos maisons, que le bien et la conservation de notre Congrégation, en sa simplicité et en l'intégrité de son esprit, dépend du soin et de la fidélité des supérieures, comme il a souvent été dit par notre Bienheureux Père; c'est pourquoi vous devez être attentive et zélée à observer, et à faire observer par celles qui sont sous votre charge tout ce qui est de l'Institut, sans en rien omettre, pour petit qu'il soit, et vous rendre attentive à ce qu'aucune nouveauté, sous quel prétexte que ce soit, ne s'introduise dans la maison dont vous êtes chargée, ni que chose quelconque s'y fasse, qui tant soit peu répugne aux coutumes usitées entre nous, ni ne souffrez jamais que l'on donne d'autre explication des règles de l'Institut que celle qui est en pratique. Ce que je dis n'est pas sans raison et sans crainte; car il ne se trouve que trop de personnes qui renversent l'Ecriture et les choses les mieux établies par des explications défectueuses. Au nom de Dieu, ne nous laissons point conduire ni entraîner dans ce précipice.

Ayez aussi un grand amour pour la conservation delà conformité et de l'union que Dieu a établie entre les monastères. Elevez vos Sœurs dans cette affection, et communiquez-leur ce que vous apprendrez des maisons , qui pourra les consoler, les

édifier et les exciter à prier pour elles. Ce bien de l'union est si grand et si précieux , qu'il doit être cultivé par les supérieures avec une attention et une affection toutes cordiales et charitables, en sorte que l'on ne voie jamais entre nous aucune mauvaise intelligence, ni de froideur ni de dégoût. Ainsi, quand même nous aurions quelque sujet de mécontentement des maisons ou des supérieures, gardons-nous bien de le témoigner jamais, ni par paroles ni par effet, surtout en nous plaignant à quelque séculier que ce soit; car, outre que nous les édifierions mal, nous détruirions la bonne estime que l'on a de notre union, et nous blesserions les cœurs de nos Sœurs , auxquelles nous devons dire tout confidemment les petits sujets de plaintes que nous aurions reçus d'elles, et elles devraient tâcher avec toute humilité et charité de nous satisfaire par une légitime excuse, ou par un franc et humble aveu de la faute, accompagné de la meilleure et de la plus cordiale satisfaction qu'elles pourraient ; et ensuite que de part et d'autre l'on oublie tout sans aucune diminution de la franchise et confiance que nous devons avoir entre nous. Bénies de Dieu seront celles qui procéderont de la sorte !

Enfin , tenons-nous si fermes dans la pratique de ce que nous avons reçu, que jamais l'on ne voie dans la multitude des monastères aucune diversité, mais que toujours l'unité d'esprit et la conformité y reluisent, comme n'ayant toutes qu'un cœur et une seule âme, ainsi que nous dit notre sainte règle, et comme si nous étions toutes formées et élevées en une même maison, afin que partout et en tout nous nous montrions et soyons toujours reconnues pour vraies filles de notre Bienheureux Père.

Je me souviens que ce grand saint et très-cher Père de nos âmes nous dit au premier Entretien, que rien n'est si profitable aux âmes , que le lait de leur mère , c'est pourquoi je vous prie, ma très-chère Sœur, de nourrir votre âme le plus qu'il vous

sera possible de la lecture de ses écrits, et de suivre invariablement sa sainte doctrine et ses maximes, qui sont les mêmes que celles que le Fils de Dieu notre Sauveur nous a données, et rendez-y nos Sœurs très-affectionnées, retranchant la curiosité de l'esprit humain qui se plaît aux choses nouvelles, lesquelles pourraient nous détourner de la pratique de nos observances. C'est ainsi que nous conserverons l'esprit que Dieu nous a donné, duquel nous devons avoir une grande et sainte jalousie. Je prie Dieu qu'il nous la donne entièrement, afin que jamais l'esprit étranger ne fasse périr le trésor que la divine Providence nous a donné. Amen.

DIEU SOIT BENI

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