Pour pratiquer la pauvreté, il faut avoir de l'amour
aux disettes qui peuvent arriver des choses non-seulement utiles, mais qui seraient nécessaires, sans se plaindre ni lamenter en façon quelconque; et cela est la pratique de la pauvreté, et non pas à n'avoir besoin de rien. L'espérance et confiance des religieuses doit être un entier abandon en Dieu, au delà et par-dessus toute vue et prudence humaine; et comme disait notre Bienheureux Père, les âmes dédiées à Dieu ne doivent avoir autre lendemain que la Providence divine.
3. — Il vaut mieux vivre pauvrement en nos observances, que d'abonder en richesses et être traversées. La Providence de Dieu, qui nous a toujours assistées, ne manquera point, tandis que nous persévérerons en la fidélité de son saint service; et puis, ce sont nos délices que de vivre en pauvreté sous sa protection.
4. — Hé quoi! se faut-il affliger de la pauvreté, nous autres qui en avons fait vœu? ne devons-nous pas plutôt embrasser amoureusement les petites nécessités et disettes qui se rencontrent tant au manger qu'au vêtir, et à mille autres occasions, recevant tout cela, selon l'ordre que la Providence de Dieu nous le présente , et les vouloir de bon cœur, les baiser et penser que nous sommes des pauvres, et que les pauvres n'ont pas toujours les choses qui leur sont nécessaires.
5. — Quand on nous donne ce qui est à notre goût, bénissons Dieu qui a permis que nous ayons ce petit contentement; et quand il ne le sera pas, faisons de même, remerciant sa Bonté de ce qu'elle nous donne un petit moyen de pratiquer la vertu ; car toutes ces menues rencontres sont autant d'occasions que Dieu nous a destinées de toute éternité, et nous les présente comme des moyens pour parvenir à la perfection qu'il nous désire.
6. — La grande pratique de notre Bienheureux Père était de tout faire pour Dieu et de recevoir tout de sa main, selon que la Providence le lui présentait; et par ce moyen il tenait son âme en paix et unie avec Dieu. J'ai un grand désir que nous l'imitions en cela, car c'est le plus court et le plus facile chemin pour acquérir la vraie paix et solide perfection de l'esprit de la Visitation.
7. — Oh! qu'il fait hon voir les servantes de Dieu gagner leur vie, comme l'Apôtre, au travail de leurs mains, et n'avoir autre lendemain que celui de sa Providence ! De vouloir (dans les offices) toutes sortes d'ajustements, tellement que rien ne manque , cela n'est pas compatible avec notre saint vœu de pauvreté, vertu si précieuse que notre Bienheureux Père la nommait « une délicieuse maîtresse » ; soyons-en saintement amoureuses.
8. — Si les filles delà Visitation savaient combien leur saint Fondateur les désirait petites en toutes choses, et combien il avait d'aversion à la superfluité et abondance temporelle, je crois qu'elles ne seraient pas à leur aise , si elles ne vivaient avec quelque petite nécessité et disette des choses extérieures.
9. — Ne nous attachons à chose quelconque, pour petite qu'elle soit, afin que nous soyons disposées à nous laisser ôter toutes les fois que l'on voudra, sans nulle résistance, tout ce qui nous sera donné ou permis pour notre usage. Ne nous étonnons point pour nos besoins, la Providence n'a jamais manqué à qui s'est confié en elle, et soyons inébranlables sur cette parole de Notre-Seigneur : Si Dieu a soin de la fleur des champs j combien plus aura-t-il soin de sa créature, surtout lorsque cette petite créature ne veut, ne cherche et ne désire que la seule gloire de Sa Majesté sainte.
10. — Cherchez premièrement le royaume de Dieu par l'exacte observance, dans l'esprit de douceur, d'humilité et simplicité, et toutes les choses nécessaires ne vous manqueront pas; mais soyez invariablement appuyée sur cette vérité et sur ce fondement. Persévérez à vivre dans cette union cordiale et tranquille douceur, c'est la grande bénédiction des maisons religieuses.
11. — Ma fille, souvenez-vous toute votre vie qu'où l'argent suffit, il ne faut pas mettre de l'or; où l'étain peut servir, il ne faut pas mettre de l'argent; où le plomb peut être suffisant, il ne faut pas mettre de l'étain ; car la vraie fille de la Visitation ne doit pas chercher les choses riches, polies et gentilles , mais les choses grossières, solides, et le seul nécessaire.
12. — Les dames du monde et aussi les riches sont d'ordinaire lâches au travail; mais les servantes de Dieu doivent se tenir comme pauvres en sa maison , et par conséquent être laborieuses. Je remarque les pauvres maisons avoir toujours une richesse particulière de ferveur, d'allégresse et de suavité , et Notre-Seigneur fait abonder beaucoup de grâces spirituelles où les grandes disettes temporelles se trouvent. Dieu veuille nous bien ouvrir les yeux pour nous faire voir à toutes les infinis trésors spirituels que son amour a cachés dans les disettes temporelles.
13. — Faisons paraître par notre humilité que nous sommes pauvres, et par conséquent que nous n'avons pas le moyen ni l'industrie défaire des présents de valeur aux riches, mais bien de quelque dévotion qui doit être notre trésor. Pour le reste , tenons-nous petites, mangeons notre pain avec les pauvres de Jésus-Christ; ce sont de ces amis-là dont nous avons affaires dans les tabernacles éternels. Oh! que les pauvres y seront riches!
14. — Les vraies imitatrices de Jésus-Christ aiment à voir dans leurs sacristies, dortoirs, réfectoires et autres lieux, reluire la sainte pauvreté. Certes, j'ai honte de voir que des filles qui ont voué la pauvreté aient soin de leur vêtir; hélas! que les vrais serviteurs et servantes de Dieu vivent bien d'une autre sorte! Nous sommes bien éloignées d'imiter saint Paul, qui ayant de quoi mater sa faLm et couvrir sa nudité, était content. Bon Dieu! que nous avons peu cet esprit de parfaite pauvreté! Tâchez de le graver bien avant dans le cœur de vos filles, et ne leur souffrez point de se rendre soigneuses d'elles-mêmes, ni de prévoir ce qui leur est nécessaire ; cela est contre les vœux et la règle.
15. — Accoutumons-nous volontiers aux petites disettes et contradictions journalières qui se rencontrent selon l'ordre de la Providence de Dieu; chérissons-les tendrement comme des moyens qu'il nous a destinés de toute éternité et qu'il nous présente pour parvenir à la perfection; que s'il retarde quelquefois son secours pour éprouver notre confiance, attendonsle en paix, car il est dit : « Jette ton soin et ta pensée au Seigneur, et il te nourrira.
16. — Ne nous plaignons jamais de la pauvreté, c'est la richesse des servantes de Dieu et leur trésor plus précieux, car y a-t-il quelque bien plus comparable à celui d'attendre tout de la Providence de Dieu, de recevoir de sa main paternelle toutes nos nécessités? C'est pourquoi nulle apparente nécessité ne nous fera reculer du service de Dieu, moyennant sa grâce. Bienheureuse l'âme qui attend tout de Dieu et qui n'a point d'autre richesse !
17. — Tâchons d'employer fidèlement les occasions que Dieu nous présente , pour nous avancer en son saint amour par
une totale résignation et confiance en sa Providence. Bienheureuses serons-nous si nous embrassons joyeusement la pauvreté , demeurant soumises et en repos dans le sein de notre Père céleste, sans vaciller un seul moment en la confiance invariable que nous devons avoir en sa Bonté.
18. — Vous êtes parmi les occasions de pratiquer l'entière et parfaite confiance que vous devez avoir en notre bon Dieu, jetez tout votre soin en lui, et il vous nourrira, ayez toujours devant les yeux cette parole de l'Evangile : Cherchez premièrement le royaume de Dieu, et toutes choses nécessaires vous seront données. La vérité éternelle a promis cela, n'est-ce pas assez pour nous tenir en repos?
19. — La pauvreté est le trésor le plus précieux des servantes de Dieu, c'est pourquoi, mes Sœurs, ne cherchons pas les commodités temporelles; au contraire, réjouissons-nous d'être dépouillées des choses de la terre, puisque nous participerons davantage aux richesses spirituelles de la maison de Dieu.
20. — Tenez votre âme fort éloignée des désirs d'être bien accommodée. Aimez la pauvreté, et Dieu vous comblera de ses divines richesses. C'est le vrai esprit de notre Bienheureux; il ne pouvait supporter que l'on eût de l'ardeur aux commodités temporelles et qu'on s'en souciât beaucoup , et il se baignait d'aise quand il voyait des âmes estimer et aimer la pauvreté. Hélas! nous l'avons vouée, et il est bien raisonnable que nous la chérissions plus que les richesses que nous avons renoncées, et c'est avec le Tout-Puissant que ce contrat a été fait.
21. — La vraie et parfaite pauvreté d'esprit, c'est de n'avoir rien que Dieu en son esprit. Oh! que cette pauvreté nous rend grandement riches, parce qu'ayant ainsi quitté toutes
choses et tout ce qui n'est point Dieu, nous venons à posséder les richesses du ciel et de la terre, qui ne sont autres que Dieu. Soyons donc bien pauvres de cette pauvreté-ci, ne cherchant que Dieu, ne voulant que Dieu, ne nous attachant qu'à Dieu.
22. — La voie du dépouillement intérieur est le chemin des saints; mais il est pauvre, privé de sentiments, de satisfactions, de goûts, de connaissances, de pouvoir, d'affection, de désir, d'amour et semblables; enfin, il est pauvre et destitué de tout, hormis d'une résolution de ne vouloir point offenser Notre- Seigneur volontairement, et de vouloir lui plaire en toutes choses, et surtout être toute à lui.
23. — L'âme qui marche par le chemin du dépouillement intérieur a mille et mille choses dont elle doit se dépouiller : elle doit se dépouiller de son propre intérêt, des satisfactions, des consolations et sentiments de Dieu, de sa propre estime, etc. Celles qui sont conduites par cette voie vont perpétuellement, retranchant leur choix en toutes choses généralement, et Notre- Seigneur les tient dans ce continuel exercice, et lui-même les va dépouillant, et prend plaisir de les voir dans ce dépouillement et impuissance.
24. — Que vous serez heureuse, ma fille, si en repos d'esprit et entière soumission, vous demeurez amoureusement dans cette pauvreté intérieure en laquelle Dieu vous tient par une miséricorde toute paternelle, afin que vous connaissiez par expérience votre néant et inutilité, car bien souvent nous nous attribuons les grâces et ferveurs quand nous n'avons pas la claire connaissance de notre misère. Perdez tous vos raisonnements humains, vos vues, et vous-même en Dieu, par un entier abandonnement de tout ce qui vous regarde et même de votre perfection; laissez-vous à Dieu et ne vous réservez
que le soin de l'aimer et de lui être fidèle dans les occasions, mais cela sans étendre votre vue plus loin qu'au moment présent.
25. — Bienheureux sont les pauvres, car Dieu les revêtira! Oh ! que nous serions heureuses si nous avions le cœur nu de tout ce qui n'est point Dieu et que nous aimassions cette nudité et pauvreté : être là sans lumière, sans goût, sans sentiment du bien, privé de toutes connaissances, sans nulle satisfaction ni secours des créatures , que cet état est bon !
26. — Quand l'âme se trouve à ce point d'être dépouillée de tout secours, appui et consolation, que peut-elle faire, sinon, comme un petit oiseau tout déplumé, se cacher et se musser sous l'aile de sa bonne mère, la Providence, et demeurer là à recoi sans oser sortir, crainte que le milan ne l'attrape? Voilà le lieu de notre refuge.
27. — - 0 la grande richesse de ne vouloir chose quelconque que Dieu! En cela consiste notre bonheur. Ne sauriez-vous , ma fille, faire cet entier et irrévocable délaissement de vousmême entre les mains de Dieu, vous dépouillant de tout soin de vous-même, ne voulant que ce que Dieu vous donnera, et selon les occasions qui s'en présenteront, auxquelles il faut être simplement fidèle?
28. — L'âme qui est vraiment pauvre de toutes les choses d'ici-bas ne veut plus que son Jésus tout seul. C'est la gloire de la Sulamite de pouvoir dire en vérité : Mon Bien-Aimé est à moi, et moi je suis à Lui. 0 mes filles, tenons nos affections bien ramassées autour de Noire-Seigneur, et rien ne s'attachera à nous, et nous ne nous attacherons à aucune chose.