SUR LE DIXIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE
Que votre habit ne soit pas remarquable, et n'affectez pas de plaire par les habits du corps, mais par les habitudes du cœur, etc.
Voyez-vous, mes Sœurs, cette règle défend les affectations, les petites complaisances qui se pourraient prendre vainement aux habits extérieurs; mais elle ne défend point la propreté et bienséance religieuse que nous sommes obligées de garder ; et Ton ne verra jamais une fille qui aime bien sa vocation , mal propre; car, elle honore son saint habit, elle le respecte sans affectation. Pourtant, Ton voit quelquefois des âmes si pleines du désir de contenter les créatures, que leur contenance extérieure en est désagréable, qu'elles sont toujours en peine, et ont si peur de dire quelque chose qui soit trouvé mal, qu'elles sont en perpétuelle alarme et examen; ne faisons pas ainsi, mes chères Sœurs, mais tâchons de plaire à Dieu par les saintes habitudes du cœur, et, pour cela, ayons grand soin de nos âmes et peu de nos corps.
Il me vient en pensée de vous dire ce que notre Bienheureux Père m'a souvent dit : Mon âme est aux hasards si je ne la porte en mes mains; examinez souvent, me disait ce Bienheureux, si vous avez votre âme en vos mains, si quelque passion , trouble ou inquiétude ne vous l'a point emportée ; voyez
si vous Pavez à votre commandement, ou bien si elle est engagée en quelque affection; et, si vous voyez qu'elle vous ait échappé, avant toutes choses, cherchez-la et la reprenez. Mais , souvenez-vous qu'il la faut prendre doucement et bellement; car, si vous la vouliez prendre à force de bras, vous l'effaroucheriez. Voilà ce que ce Bienheureux m'enseignait, et voilà ce que je vous conseille. Portez, tenez, et gardez soigneusement votre âme entre vos mains, pour la pouvoir toujours veiller, et avoir l'œil dessus ses mouvements. Regardez souvent si quelque inclination ne la blesse point, si quelque aversion ne la ternit point , si quelque passion déréglée ne l'ôte point de son assiette, si quelque affection impure ou nuisible ne vous l'a point déjà ravie ; puis, tout doucement, réparez ce désordre, la remettant en son lieu, qui est Dieu, son vrai centre; voir encore si elle est bien disposée à tout ce qu'il plaira à Dieu, bien soumise à tout ce qu'i! permet d'arriver; si elle est bien contente et indifférente du doux et de l'amer, et à ces divines volontés. Regardez encore si cette chère âme est en état pour être rendue au Seigneur, qui vous l'a donnée, quand il vous la demandera. Enfin, mes chères Sœurs, je vous supplie de faire comme ceux qui tiennent en leurs mains des choses qu'ils ont peur de perdre; ils les tiennent soigneusement et les regardent souvent, ne les exposent point au danger de les égarer; ainsi regardez souvent votre âme, ne l'exposant point à nuls dangers. Ainsi faisant, vous la porterez en vos mains, et la posséderez; c'est le grand bonheur de l'homme que de posséder une chose si digne que son âme.
EXHORTATION V
(Faite en 1630) SUR LE ONZIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE.
Si vous jetez les yeux sur quelqu'un, ne les arrêtez toutefois
sur aucun,, etc.
Mes Sœurs, je crois que, grâce à Notre-Seigneur, nous sommes hors des occasions de pouvoir tomber en ce défaut des regards impudiques; mais saint Augustin nous montre, en cette règle, combien nous devons appréhender la toute présence de Dieu; car, si bien nous nous pouvons cacher, pour quelque temps, de ceux du monastère, couvrant nos fautes, pour n'être pas vues en icelles, néanmoins nous ne pouvons échapper à l'œil divin de ce grand Spectateur d'en haut, qui voit et pénètre jusqu'au plus caché des cœurs et au plus intime de nos entrailles. Il considère toutes nos voies, il compte tous nos pas, il marque et nombre toutes nos actions. Il me semble que c'est le raccourci moyen de la perfection, que cette attention à la véritable présence de ce grand Dieu ; c'est pourquoi je vous y exhorte de tout mon cœur, regardant au Seigneur dans toutes nos voies, et il régira nos pas.
Je lisais aujourd'hui que le grand saint Paul dit : Je ne suis pas parfait, mais je me résous a parfaire ma perfection , et, pour cela, d'oublier les choses passées et regarder celles qui sont devant moi, courant à la lice, afin de mètre peine d'emporter le prix de ma perfection en la suprême vocation de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Que devons-nous dire, mes chères Sœurs, si le grand Apôtre dit qu'il n'est pas parfait, lui qui fut sanctifié à l'instant de sa conversion, ravi jusqu'au troisième ciel, et choisi de Dieu pour un vase élu qui porte son saint nom?
S'il dit qu'il veut m être peine de parfaire sa perfection , devonsnous croire avoir prou fait? Ce saint Apôtre court de pays en pays; il pâtit; il est battu, fouetté, enfin est submergé et emprisonné; et, nous autres, pour un peu de mortification, dirons que c'est assez! 0 mes Sœurs! je vous supplie, non; mais oublions le passé, le monde et tous ses fatras; si nous avons été pécheresses, comme toutes ont offensé Notre-Seigneur, oublions, après notre confession générale, les particularités, et nous réservons seulement le continuel souvenir, en bloc, que nous avons offensé Dieu; demeurons contrites et humiliées, prenons tous nos péchés et les présentons à Dieu, disant, comme David : Effacez mon iniquité, Seigneur, détournez votre face de mes péchés; ayez merci de moi, selon la multitude de vos miséricordes ; ne me reprenez point en votre ire, ne me châtiez point en votre fureur. Puis, regardons devant nous, levons nos yeux au ciel et nos cœurs à Dieu ; travaillons pour parfaire nos œuvres, et courons pour achever le chemin qui nous reste afin d'arriver à cette patrie céleste; ne laissons pas une de nos pensées en la terre, sinon autant que la charité le requerra; amassons-les et les jetons au ciel , travaillons généreusement pour nous parfaire en cette surnaturelle vocation dont Dieu nous a gratifiées.
EXHORTATION VI