SUR LE DOUZIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE
Quand donc vous êtes ensemble en l'église et ailleurs, partout où les hommes se trouvent, prenez soin, etc.
Je vous l'ai dit autrefois et je le redis encore, mes chères Sœurs, qu'il n'y a rien à reprendre en vous, sur le vœu de ii. 6
chasteté, le saint Epoux lui-même étant le gardien de vos cœurs; mais, il y aurait lieu de se plaindre, mes chères Sœurs, de vous voir négligentes en plusieurs petites rencontres sur le vœu d'obéissance. Vous savez ce que dit le Coutumier, et comme il nous recommande d'avoir à cœur la propreté et netteté du monastère; avec tout cela, je vous trouve peu attentives à retirer les petites choses : ici, l'on voit traîner un panier; là, une quenouille; là, un livre ou un ouvrage. Et d'où vient tout cela, mes filles, sinon que nous n'aimons pas assez le bon ordre, et les petites obéissances?
Je sais bien que la volonté ne concourt pas à ces petits manquements; mais je ne laisse pas de comprendre que c'est un défaut de zèle pour cette grande vertu d'obéissance. Sachez pourtant, mes chères Sœurs, qu'elle est le lien et la perfection de la religion; ôtez-la d'un monastère, et il ressemblera d'abord à une maison séculière. Affectionnons donc nos cœurs à la remettre de nouveau en pratique avec une plus grande attention. Concevons de la douleur, la voyant si peu reluire parmi nous, sachant combien notre Bienheureux Père la désirait, cette exactitude d'obéissance, jusque-là qu'il dit une fois à notre sœur Claude Simplicienne , que s'il avait été religieuse de la Visitation, il aurait fait une attention particulière aux plus petites et légères obéissances : « Ma chère fille Simplicienne, lui disait-il, » j'espérerais de m'attirer des grandes grâces du Seigneur, si ï) je vivais ici dedans comme vous, en me rendant bien attentif 3) aux moindres ordres de notre Mère et aux plus petites obser- » vances de la règle. » Il est plus que vrai, mes chères Sœurs, que si nous étions fidèles en peu, nous recevrions beaucoup de Dieu, et nous l'engagerions à nous faire des faveurs très-grandes. Rendons-nous donc très-exactes en ceci, je vous en prie.
Tous les mois nous renouvelons nos sacrés Vœux; que ce soit pour nous réunir à ce souverain bien, toujours plus par-
faitement, afin qu'à l'heure de notre mort, nous lui puissions dire : J'ai fait tout ce qui dépendait de moi, pour me conformer à votre sainte volonté et à mes obligations.
EXHORTATION VII
(Faite le 19 janvier 1630) SUR LE SEIZIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE.
Ayez toutes vos robes en un lieu, sous la garde et charge d'u Sœur ou deux, ou d'autant de Sœurs, etc.
Ce n'est pas tout d'entendre lire nos règles, ni de les lire nous-mêmes, bien que je vous assure que c'est la meilleure lecture que nous saurions faire, si nous la faisions comme nous sommes obligées, avec attention, pesant et ruminant toutes ces paroles qui sont d'une grande perfection. Voici un article qui nous montre comme nous devons recevoir, sans choix, ce qui nous est donné pour notre usage ; je dis pour notre usage, parce que la charitable religion nous donne bien nos nécessités pour en user, mais non jamais pour en jouir, en telle sorte que, simplement et justement, nous n'ayons de toutes les choses terrestres et extérieures que le simple usage. C'est un des grands vœux que nous ayons faits que celui de la pauvreté , je crains que nous ne pesions pas assez le dénuement à quoi il nous oblige d'aspirer, pour aller à la perfection; je sais bien que qui se voudrait grossièrement contenter d'observer ce vœu pour être sauvé, il n'est requis que de n'avoir rien de ce monde, pour petite qu'elle soit, en particulier.
Mais, en quoi pensez-vous, mes chères Sœurs, que consiste la très-pure pauvreté et l'excellente observation de cette vertu?
Elle consiste, non-seulement à n'avoir rien de propre, et ne se point attacher à ce que l'on nous donne pour notre usage; mais elle nous fait réjouir de ce que les choses nécessaires nous manquent, et que le moindre de la maison nous est donné; et, s'il était permis de faire choix, l'àme vraiment pauvre ne prendrait, pour sa part, que ce que les autres auraient rebuté et les choses plus viles. Et, non-seulement, celte parfaite pauvreté est dénuée des habits, lits, chambres, vivres, et autres choses, mais, passant plus avant, elle va jusqu'en l'intime du cœur et de l'esprit, dénuant l'âme des choses les plus savoureuses et spir rituelles, faisant pratiquer une excellente pauvreté d'esprit la dépouillant des désirs ardents et superflus de perfection lui cachant son avancement, et faisant souffrir avec soumission la nudité et soustraction des biens intérieurs, lui faisant voir toutes les autres s'avancer, et, elle, demeurer pauvre, nue et imparfaite ; alors il faut faire valoir la sainte pauvreté de cœur, et, se réjouissant de voir le bien des autres, se plaire qu'ils voient notre pauvreté, imperfection, misère et défaut.
La vertu de pauvreté requiert encore une entière démission de jugement, de volonté, de corps, d'esprit entre les mains de nos supérieurs, en sorte que nous soyons pauvres de tout cela, n'en voulant ni l'usage, ni la disposition. Bref, l'àme pauvre doit aspirer à un tel dénuement de tout ce monde que sa vie soit toute angélique.
La pauvreté parfaite nous appelle encore à ne pas disperser nos affections parmi les créatures, ains à vouloir être pauvre de leur amour. Vous savez combien c'est une chose dangereuse en une famille religieuse que ces affections particulières, lesquelles détruisent entièrement la charité commune, et sont fort contraires à la parfaite pauvreté d'esprit et nudité de cœur, qui se dépouille de tout, n'excepte rien. Est-ce être conforme à nos vœux quand nous nous attachons à un monastère, plus qu'à un autre
où l'obéissance nous voudrait envoyer, ou bien s'attacher à une sœur, à une supérieure, chose grandement préjudiciable à l'âme; cela dissipe les pensées, embrouille l'esprit, salit le cœur et, comme je dis, préjudicie à l'union commune, et enfin, ces affections déréglées sont de petits entre-deux entre Dieu et l'âme. L'épouse était bien assurée de la nudité de son cœur, quand elle disait ardemment : Mon Ami est tout mien, et je suis toute sienne.
Or, nous le pouvons dire avec elle, mes chères Sœurs, lorsque notre propre conscience nous dictera que, comme elle, nous n'avons aucune affection que pour ce céleste Epoux que nos âmes ont choisi ; car il est tout assuré que tant que nous serons attachées à quelque chose, hors de lui, nous ne serons pas pleinement et entièrement jointes à lui. L'âme qui veut jouir ou posséder quelque chose hors son Dieu, n'en jouira ni ne possédera jamais entièrement et parfaitement son Dieu ; car, qui cherche autre chose que Dieu, ne mérite pas d'avoir Dieu. Je ne trouve point de plus grande folie que d'attacher son cœur aux choses périssables et misérables de ce bas monde. Ce malheur provient parce que nous n'élevons pas assez nos pensées vers l'éternité; nous ne regardons pas assez les vrais biens qui nous attendent. Ah! mes Sœurs, secouez de vos pieds la fange et la poussière de cette vie transitoire et périssable, je veux dire que vous ôtiez de vos affections tout ce qui n'est pas purement Dieu et pour Dieu, et selon son bon plaisir, et vous conjure, au nom de Notre-Seigneur, de considérer attentivement l'étroite obligation que nous avons de bien garder cette pauvreté, et jusques où elle s'étend. Bienheureuses seront celles d'entre nous qui pourront dire avec vérité à l'heure de leur mort : Voici, Seigneur, que, pour vous, tout le temps que j'ai vécu en religion, j'ai été pauvre et nue des choses terrestres, et maintenant je m'en vais légèrement, toute dénuée, entre vos bras, car rien d'ici-bas ne m'attache. Comme au contraire, malheur
86 OEUVRES DE SAIXTE CHAXTAL.
à celles qui, à ce dernier passage, seront trouvées propriétaires. Dieu nous défende, par sa miséricorde, de vouloir rien posséder, sinon Lui et sa grâce, son amour et sa gloire éternelle.
EXHORTATIOX VIII
(Faite en 1630) SUR LE SEIZIÈME CHAPITRE DE LA RÈGLE (SUITE).
Et s'il se peut faire, ne prenez point garde à ce que l'on
vous donnera à vêtir, selon les saisons , pour voir si l'on vous donnera, etc.
Les occasions de pratiquer les grandes vertus nous sont rares, et les petites nous sont journalières et coutumières; ce qui fait que la véritable vertu se connaît mieux en ces petites choses qu'aux plus grandes; et, certes, mes chères Sœurs, celle d'entre nous qui répugnerait à ce que l'on lui donne pour se vêtir, pour son vivre, pour son emploi, montrerait bien son peu de vertu, et aurait grand sujet de se très-profondément humilier. Celles qui ont des vertus solides, sont toujours promptes et prêtes à recevoir toutes choses joyeusement, de la main de Dieu , et de l'obéissance; j'entends toutefois quant à la volonté supérieure, d'autant que je ne tiens compte des inférieures répugnances de notre nature dépravée, ains de ce que nous faisons ensuite. Xotre Bienheureux Père dit si bien cela : Xous souhaitons les grandes occasions, nous sommes si ferventes en désirs et imagination , qu'il nous semble que nous ferions merveille quand nous aurons des grandes occasions.
Croyez-moi, mes chères Sœurs, tandis que nous aurons de la
peine et tant de répugnances aux petites obéissances, à ce que Ton nous donnera pour notre vivre, vêtir et emploi, nous ne sommes pas encore mortes à nous-mêmes, ni seulement bien mortifiées. Travaillons à cela, et ne nous mettons pas en peine de chercher les occasions loin de nous, nous en trouverons prou selon notre petite portée , en notre chemin. Nous avons bien de quoi nous tenir basses d'être si faibles que nous choppons en ces petites occasions, et confesser devant Notre-Seigneur, d'un cœur abaissé, que nos vertus ne sont pas des solides, puisque nous sommes lâches à l'effet et à l'exécution de nos désirs Cette règle- ci est bien considérable, et dit une parole bien vraie : Apprenez de V immortification que vous témoignez pour les choses extérieures , combien vous êtes mal en point es saintes habitudes du cœur. Il est certain, mes Sœurs, que celles qui ont de la vraie vertu au cœur ne se soucient point des choses extérieures du corps, nia quoi on les emploie. Saint Augustin met cela comme pour une touche et épreuve de vertu.
EXHORTATION IX