Celle qui obéira de tout son cœur à quelque supé
rieure que ce soit peut dire hardiment : Le Seigneur me gouverne , je n'aurai besoin de rien, car, certes, elle a de la vertu, et montre assez, par la promptitude et religiosité de son obéissance, qu'elle a vaincu son plus redoutable ennemi; car si c'est quelque chose de terrasser un adversaire puissant, c'est bien plus rare de se vaincre soi-même; cette dernière victoire achève la gloire d'un combattant, les dépouilles en sont plus riches, la proie bien plus illustre, et les trophées plus glorieux.
22. — Si nous ne sommes soumises et obéissantes, nous ne serons que des fantômes de religion ; car quiconque est voué à l'obéissance et après se mêle de soi, de son emploi, de son séjour et de sa direction , se retire de son vœu ; et après être mort pour Dieu , se laisse misérablement ressusciter par l'amour-propre, pour vivre en soi-même.
23. — L'Epoux céleste nous fait monter après lui sur le mont du Calvaire, où il se laisse déshabiller, clouer, couronner d'épines, abreuver de fiel, mépriser à outrance, bref, mille indignités âpres et douloureuses à sa sacrée humanité. Il faut être ainsi, mes filles, au pouvoir de l'obéissance, vous laissant écorcher, dépouiller et plier le cœur tout ainsi que Ton voudra. Si vous résistez, vous ne serez pas de vraies Epouses de Jésus crucifié.
24. — Si l'on veut qu'un ménage soit béni du ciel, il faut que l'époux et l'épouse n'aient qu'une même volonté et un même jugement. Je vous dis de même, mes chères filles, que vous ne serez point vraies Epouses du Fils de Dieu qu'autant que vous crucifierez votre propre volonté, votre jugement et vos inclinations, pour les rendre toutes conformes à votre Epoux crucifié.
25. — Quelquefois nous pensons rendre une obéissance bien pleine et parfaite, à cause que nous la faisons franchement et de bon cœur; mais quand Dieu l'examinera, il la trouvera peutêtre toute vide, parce que nous l'aurons faite, poussée de notre inclination, ou du seul amour et estime que nous avions des supérieurs, et non pour Dieu.
26. — Pensez souvent, mes chères filles, que vous êtes religieuses, non pas pour faire votre volonté, mais celle de celui qui vous a adoptées pour ses cohéritières éternelles. Unissez vos cœurs, par une sainte soumission, à celui du Sauveur, lequel, enté sur la divinité, sera la racine de l'arbre dont vous serez les branches, et vos amoureuses obéissances en seront les agréables fruits.
27. — Dépouillez-vous du prétendu droit déjuger et désirer ce qui vous semblerait meilleur, laissant entièrement ce soin à qui il appartient de vouloir pour vous, et vouloir de vous tout ce qui plaira à Dieu. La vraie obéissance ne discerne point ni le précepte, ni le motif de la loi, et l'âme ne sait pas juger si elle sait bien obéir.
28. — Obéissez religieusement, afin de vivre toutes en celui par lequel vous êtes créées, et pour lequel vous êtes baptisées et élevées à la sublime dignité d'Épouses de Jésus- Christ : qu'on connaisse dans vos obéissances que ce n'est pas pour la créature que vous vous soumettez à la créature , mais pour l'amour du Créateur que vous regardez en la créature.
29. — Le souverain degré de perfection que notre Bienheureux Père et Fondateur exigeait de ses premières filles, était une obéissance aveugle, semblable à celle de saint Paul au moment de sa conversion qui lui fit dire : Seigneur, que faut-il que je fasse? Notre Bienheureux Père voulait qu'on fît la
volonté de Dieu avant que de l'avoir écoutée, ou pour le moins avant que de l'avoir examinée; et, selon une pensée de saint Augustin, il voulait que l'âme fidèle aux sacrés devoirs de la sainte obéissance eût les yeux comme la chaste colombe du Cantique des cantiques, trempés et lavés dans le lait, lequel, ne rendant point les images des objets, nous marque la précieuse obscurité d'une âme qui se blanchit sous les voiles de la foi et sous les ténèbres de la loi, quand elle obéit aveuglément, sans rien voir et sans connaître autre chose que Dieu en la personne de celui ou celle qui commande.
30. — La volonté de Notre-Seigneur et celle de ceux qui nous tiennent sa place n'étant plus qu'une même volonté, ce divin Seigneur vit et règne par elle en nous, et nous fait vivre et subsister en lui, de sorte que l'on peut dire hardiment : Seigneur Jésus, c'est maintenant que vous ayant offert tout ce que nous avons, nous vous immolons tout ce que nous sommes, liant notre liberté sur le bûcher de votre croix, afin qu'elle soit victime agréable de votre bon plaisir, pour mourir et brûler dans une exacte obéissance, par le glaive et le feu de votre saint amour.
31. — Mettez toutes vos affections entre les mains de Dieu, afin qu'elles soient purifiées et façonnées à son gré, et selon son bon plaisir; en ce point consiste la très-parfaite obéissance, laquelle n'a pas besoin d'être excitée par menaces , récompenses, loi ni commandement, car elle prévient tout cela, se soumettant à Dieu et pour Dieu, à cause de sa seule très-parfaite bonté, par laquelle il mérite que toutes les volontés lui soient soumises, et à qui il plaira ; c'est pourquoi notre Congrégation (où chacune quitte sa volonté, et où il n'y en a plus qu'une qui anime les cœurs et les esprits) porte cette devise et ce nom d'honneur : La volonté de Dieu en elle.