ORAISON MENTALE
1er Septembre. — La plus grande chose que nous ayons à faire depuis que nous sommes entrée en religion, c'est de nous occuper à aimer Dieu ; tout le temps que nous n'employons pas à cela, nous le lui dérobons. La fin de ceux qui travaillent, c'est le repos, ainsi la fin de ceux qui cherchent Dieu, c'est de se reposer en lui ; et partant quand ils en jouissent, ils peuvent bien dire avec l'Épouse : « J'ai trouvé Celui que mon cœur aime ; je le tiendrai, et ne le laisserai point aller. »
2. — La simplicité est tout à fait requise à cet exercice (de l'oraison). Qui marche simplement, marche assurément. Il faut donc chercher Dieu en la simplicité de nos cœurs, par une pure intention et familière conversation avec sa divine bonté , accompagnée d'une grande et sainte révérence, car les industries de l'esprit humain ne font que nuire, nous faisant marcher par nos voies et non par celles de Dieu.
3. — Le grand secret de l'oraison, c'est d'y aller à la bonne foi, fort simplement, suivant l'attrait intérieur. Or, les âmes qui vont le chemin de la simple présence de Dieu, qu'elles y correspondent par une grande pureté de cœur, abandonnemenl d'elles-mêmes à la divine volonté et fidélité à la pratique des vertus.
4. — Pour l'oraison, il est grandement nécessaire d'y suivre l'attrait qui nous est donné. Mon Dieu ! qu'il y a un grand nombre d'àmes qui se peinent autour de leur oraison pour la pouvoir bien faire ! et cependant il n'y a rien à faire ; il ne faut que suivre l'attrait; et plus l'oraison est pure, simple et dénuée d'objets, plus elle est excellente, car Dieu est esprit et une essence très-simple; c'est pourquoi, plus l'âme traite délicatement et simplement avec lui en l'oraison, plus elle est rendue capable de s'unir à lui. Pour peu que Dieu nous attire à cette oraison de simple remise en lui, nous soustrayant le discours de l'entendement, nous devons suivre son attrait, car aussi bien nous nous romprions la tête de vouloir faire autre chose.
5. — Il ae faut jamais se porter de soi-même à cette oraison de simple présence de Dieu ; mais il faut être fidèle d'en suivre l'attrait, dès que Dieu le donne, avec grande humilité et soumission, car il porte et affectionne grandement les âmes qui
Font, à la pureté de cœur, à l'exacte observance, à un grand renoncement d'elles-mêmes, à l'humilité, simplicité, mais surtout à un grand abandonnement de tout soi-même à la divine Providence, et j'estime que cet attrait est tellement celui des filles de la Visitation, que je ne pense pas qu'aucune en puisse bien avoir l'esprit, si elle n'a cet attrait d'heureuse et sainte simplicité.
6. — Il n'y a point de doute que cette difficulté, de ne point raisonner à l'oraison, est un acheminement à une oraison plus simple !, et pour peu que l'âme se sente accoisée et facilitée à se tenir en révérence devant Dieu, elle se doit affermir en celte voie, où Dieu l'appelle sans doute. Et bien qu'elle pâtisse des pauvretés et distractions, elle ne s'en doit éloigner, mais patienter, et demeurer paisible devant Dieu, ne s'arrêlant point volontairement aux distractions, ains, quand elle est fort traversée, elle doit dire de fois à autres des paroles de soumission, d'abandonnement, de confiance et d'amour en la divine volonlé, mais cela sans effort et fort suavement.
7. — Les âmes qui sont attirées à la simplicité en l'oraison doivent avoir un grand soin de retrancher un certain empressement qui donne souvent envie de faire et multiplier les actes, parce que c'est une pure recherche de nous-même , qui nous donne cette ardeur, laquelle nous prive de cette simple attention et occupation de notre âme en la présence de Dieu, car l'oraison n'étant autre chose que cette intime communication de
1 Dans l'oraison de quiétude infuse, dit le P. Scamarelli (Dir. myst., tr. 3, c. v), l'entendement ne cesse d'agir par son regard vers Dieu présent qu'il admire dans un doux repos et dont il apprécie les beautés. S'il suspend son opération discursive (son raisonnement) , cette suspension ne vient point de la nonchalance, mais de la lumière de Dieu qui se fixe dans une opération plus noble, c'est-à-dire dans le regard de sa divine présence.
Tâme avec son Dieu, les paroles intérieures ou actes que Ton veut faire pour accroître ce sentiment et le rendre plus sensible sont ce qu'il faut soigneusement retrancher.
8. — Cette variété d'état que vous ressentez en l'oraison n'est que bonne, et, voire, nécessaire; mais quand vous y serez consolée, ne vous amusez point curieusement à regarder d'où procèdent vos consolations, pourvu qu'elles produisent en vous des bons effets, qui sont : l'humilité, la mortification, la douceur et la sainte joie, contentez-vous de cela; et quand vous y serez aride et désolée, aimez vos désolations, pour le respect de Celui qui vous les envoie ou permet qu'elles vous arrivent, et unissez amoureusement votre volonté à la sienne.
9. — Quand Dieu trouve en une âme un entendement anéanti, il lui fait de grandes grâces, et lui communique des lumières et faveurs fort spéciales, voire même, cet anéantissement est l'une des plus grandes grâces qu'une âme puisse recevoir.
10. — Si nous avions les yeux ouverts pour voir, et le goût intérieur disposé pour savourer les fruits de l'humilité et anéantissement, nous serions dans des continuels bonheurs, puisque c'est cela seul qui nous peut rendre riches et agréables à Dieu, devant lequel tout ce qui n'est pas vertu n'est rien.
11. — Soyons fidèles à demeurer auprès de Notre-Seigneur, et ne le quittons point, sinon pour voir et faire ce qu'il nous commandera, puis retirons-nous promptement, et nous remettons en cette sainte et simple attention et occupation auprès de lui. Cette pratique est un grand moyen de faire toutes nos actions avec perfection.
12. — Qu'à jamais ce doux Sauveur vive et règne dans nos âmes parmi les désolations et ténèbres II est notre lumière, et
puisqu'il nous conduit, ne craignons rien, car il ne nous manquera jamais ; encore que nous ne le voyions ni sentions point à l'oraison , il n'importe, il est avec nous, et, sur ce fond aride, il faut bâtir la solide foi, la ferme confiance, et l'amour efficace d'une parfaite soumission. Tout sèchement il lui faut dire : Je crois, j'espère plus fermement que si j'abondais en lumières et suavités ; je me plais à n'en point avoir, et veux dire sans goût ni sentiment quelconque : Vous êtes mon Dieu et je suis votre; et après cela demeurer en paix.
13. — Il se trouve peu de personnes parfaitement dénuées, parce que, pour l'être parfaitement, il faut être dégagé de tout intérêt propre qui nous peut provenir tant de la nature que de la grâce. Il y a peu d'âmes qui veulent entreprendre, et qui se déterminent à bon escient à ce total renoncement d'elle-même.
14. — Les fruits d'un bon cœur, que Dieu arrose et fait fleurir par sa grâce, c'est un oubli profond de son intérêt propre, un grand amour de l'anéantissement de soi-même, et une joie universelle des biens et bonheurs que l'on voit au prochain , sans exception.
15. — Qui ne sait que les goûts, les lumières et agilités spirituelles ne sont pas en notre pouvoir, et que nous n'y avons que le seul acte de la volonté? De quoi donc nous tourmenter, quand nous ne pouvons agir? Mais Notre-Seigneur ne nous laisse pas de fort loin; dans nos sécheresses, il nous donne toujours de quoi passer chemin ; que cela nous suffise, et ne
nous regardons point tant.
16. — Nous voyons trop ce qui se passe en nous; nous devrions recevoir le bien et le mal , la consolation et la désolation également, sans y vouloir prendre garde, ains tenir simplement
notre esprit attentif à Dieu, en sorte que nous ne voyions ni sachions dire ce que c'est.
17. — Lorsqu'il advient que Dieu nous soustrait la douceur de sa présence, et qu'il semble nous avoir délaissé comme son divin Fils en la croix, de telle sorte que nous ne sentions plus ni force ni secours, c'est alors qu'il ne faut point perdre courage, ni chercher de consolation en aucune créature mortelle, mais demeurer ferme dans sa désolation , et s'appuyer sur les paroles de Jésus-Christ où toute notre force est cachée. Fiat voluntas tua! Oh! que cette parole est agréable à Dieu! Heureuse l'âme qui la peut dire de cœur en cet état !
18. — A l'égard des sécheresses, où il semble à l'âme que toutes les connaissances sont éclipsées, et ses forces si faibles, qu'elles ne tiennent plus à rien, il faut alors reconnaître que la divine Providence, par des motifs de justice ou de miséricorde que nous ne saurions comprendre, permet cette variété d'état pénible pour mettre à l'épreuve la fidélité de ses serviteurs, pour leur faire produire, sous les ténèbres et la tempête de l'aridité, le baume de l'humilité, de la résignation, de la patience et du véritable mépris de soi-même, et enfin pour faire connaître ce que Dieu et son secours sont à une âme, au fond de laquelle le soleil de la grâce se retire.
19. — Les sécheresses, que les commençants en la vie spirituelle peuvent appeler grâce insipide et cachée, sont plus précieuses que les plus grandes consolations, parce que l'expérience nous apprend que toutes les vertus croissent sous les aridités et les épreuves, comme le blé sous la neige, et que, sous ces ténèbres, Dieu cache sa main pour corriger efficacement les négligences, et pour faire faire un notable progrès dans toutes les vertus.
20. — A l'égard des pensées, des sentiments et des mouvements qui se produisent d'eux-mêmes , il faut se rappeler cette grande vérité tant inculquée par notre Bienheureux Père, savoir : que les pensées, sentiments et mouvements, quels qu'ils puissent être, ne nous peuvent rendre coupables devant Dieu, à moins que l'on y consente librement.
21. — Les révoltes que la créature souffre en elle-même lui sont laissées par une miséricordieuse disposition de la Providence, pour lui servir d'exercice de fidélité et de pénitence; ainsi, bien loin de nuire, l'âme qui les aura combattues sera couronnée, non pas pour avoir anéanti ces pensées, mouvements et sentiments, car cela n'est pas en son pouvoir, mais pour n'y avoir point donné de consentement.
22. — Notre -Seigneur ôte ordinairement aux âmes qui l'offensent volontairement, quoique en choses légères, la suavité de la dévotion, demeurant sèches et arides, sans aucun goût de Dieu en leurs oraisons et exercices spirituels; mais, outre cela, elles contreviennent aux vœux de leur profession qui les obligent de tendre à la perfection. Notre Bienheureux Père a dit qu'une personne qui nourrirait volontairement une imperfection en son âme ne parviendrait jamais à la perfection qu'elle ne s'en soit affranchie.
23. — Une vraie fille de notre Bienheureux Père se présente à Dieu avec un esprit humble et confiant, parce qu'elle sait que la diversité et multiplicité des pensées qui fatiguent son esprit ne dépendent pas de sa liberté, et que tout ce qu'elle peut faire, c'est de prier avec une volonté droite et sincère de plaire à son Dieu , en chassant le mieux possible les distractions.
24. — Il est certain que les distractions se multiplient d'or-
dinaire selon les degrés de la vivacité de l'esprit, et qu'il y a des esprits si agités qu'ils sont distraits tout Je temps d'un Office, sans que leur volonté en soit plus coupable que des songes qui leur viennent dans le sommeil. La patience dans ces rencontres, la continuelle aspiration vers Dieu, renouvelée de temps en temps, vaut souvent plus, je veux dire, est plus profitable à l'âme, qu'une attention fort paisible, calme et savoureuse.
25. — Nous devrions prendre toutes nos délices à traiter avec Notre-Seigneur dans l'oraison, et être indifférentes que les siennes en nous fussent de nous donner de la consolation et suavité, ou bien des distractions, des peines ou travaux. Pourvu que son bon plaisir s'accomplisse, il nous doit suffire.
26. — L'essence de la vraie oraison n'est autre que d'être toujours prête à recevoir toutes sortes d'obéissances, et à tenir notre âme unie à la volonté de Dieu, autant qu'il nous est possible : voilà en quoi consiste la vraie oraison.
27. — Je ne sais rien de plus heureux que l'âme intérieure et d'oraison qui sait traiter avec Dieu et s'unir à lui : elle a trouvé, ainsi que nous l'a souvent dit notre Bienheureux Père, la sacrée alchimie, pour changer toutes ses misères en l'or d'une très-ardente charité ; et goûtant les suavités divines, elle expérimente qu'il n'y a rien d'égal à ces délices, de vivre à Dieu et à soi, désoccupée des choses créées.
28. — Quand je parle des grâces et faveurs que Notre-Seigneur communique à ses Epouses-, je ne veux pas que vous entendiez seulement les caresses intérieures qu'il donne souvent aux âmes religieuses; mais bien plus faut-il entendre les croix, les mortifications et les souffrances, car ce sont
là les vraies odeurs que nous devons suivre, et qui nous doivent attirer.
29. — Une âme totalement perdue en Dieu ne veut avoir ni de vertu, ni de perfection, que ce que Dieu veut qu'elle en ait. Elle travaille fidèlement, parce que Dieu le veut, mais elle lui laisse tout le soin de son travail, et ne se met pas en peine de chercher des moyens nouveaux de perfection, ains ne s'applique qu'à bien employer ceux que la Providence lui fournit, et qu'elle lui présente à chaque occasion.
30. — Une âme perdue et anéantie devant Dieu est toujours contente de ce que Dieu fait dans elle et hors d'elle. Tout ce qui lui arrive la satisfait; l'aflliction lui plaît, elle la regarde sans se troubler, parce qu'elle dit : J'ai perdu toute consolation dans celle d'être perdue en Dieu; elle ne tient plus à rien, parce qu'elle s'est toute donnée et perdue dans Celui qui doit faire son bonheur et sa gloire, et l'on ne saurait rien lui ôter qu'elle n'ait perdu et voulu perdre elle-même.