Les filles de la Visitation doivent avoir une si grande
affection à la simplicité, que si la nature leur dérobait quelque chose en la pratique d'icelle, il faut tout soudain que la grâce leur en fasse regagner promptement les occasions par une sainte et fidèle attention à la pratiquer; et pour cela, nous devons marcher continuellement devant Dieu et devant nous-même.
3. — Nous ne devons avoir que Dieu pour fin de toutes nos actions, et ne chercher en tout ce que nous faisons que l'accomplissement de sa volonté toute sainte, tout aimable, ainsi que notre Bienheureux Père nous Fa enseigné, nous disant que c'est le caractère et la marque des vraies filles de la Visitation.
Il n'y a rien qui nous rende plus semblable à Dieu que la simplicité : qui l'a vraiment est parfait.
4. — Notre grand soin pour acquérir la perfection doit être un soin qui ne soit point soucieux, ains doux et amoureux, attendant ses fruits avec une patience sans limites, et de la seule grâce de notre bon Dieu , nous confiant qu'il nous les donnera, quand il sera requis pour sa gloire.
5. — Notre-Seigneur a plus agréable notre soumission dans les soulagements qui sont requis à notre corps et à notre esprit, que toutes ces petites appréhensions de ne pas faire assez. Dieu ne veut que notre cœur : notre inutilité et impuissance lui agréeront davantage, quand nous les chérirons pour l'amour et révérence que nous portons à sa très-sainte volonté, que si nous nous brisions et fissions de plus grandes œuvres pénales. Enfin, le haut point de la perfection gît à nous vouloir comme Dieu veut que nous soyons.
G. — La vraie dévotion consiste principalement à s'abandonner à Dieu, et donner entièrement soi-même, avec tout ce
qui en dépend, et après cela, lui laisser le soin de tout ce qui nous regarde, n'en ayant point d'autre que de nous remettre et abandonner continuellement et sans aucune réserve à son bon plaisir.
7. — 0 Dieu î quel bonheur à une âme de n'avoir, au milieu de ses désolations et afflictions, autre soutien que celui de son Dieu, par la foi nue et simple ! Notre souverain bien est en sa volonté toute sainte. Qu'il nous mène donc par les voies de crainte ou d'espérance, selon qu'il lui plaira : il nous sera tout un, car en l'un et en l'autre nous ne voulons chercher que son bon plaisir, sans nous amuser à regarder le chemin par lequel il nous conduit.
8. — L'âme simple bannit et ne veut point avoir tant de réflexions ni sur le passé ni sur l'avenir, ni même sur le présent; mais à chaque occasion, elle demande conseil à Dieu en élevant sa pensée à lui j car nous devons prendre toutes nos délices à traiter avec Notre-Seigneur, et devons être indifférentes que les siennes, en nous, soient de nous donner de la consolation ou désolations, des distractions, des peines ou travaux; pourvu que son bon plaisir s'accomplisse, il nous doit suffire.
9. — Une fille ne serait pas simple , qui aurait son extérieur bien composé et tout son intérieur dissipé, ni celle qui ferait toutes ses actions pour les yeux des créatures et non pour Dieu seul, qui est et doit être l'unique objet de l'âme simple, laquelle ne prétend, en tout ce qu'elle fait, que l'accomplissement du bon plaisir de Dieu. La simplicité forclôt toute subtilité et recherche de nous-mêrne, toute composition et multiplicité de pensées et d'actions inutiles. C'est une certaine candeur qui nous montre telle au dehors que nous sommes au dedans, éloignée de toute finesse , cachette et de toute équivoque.
10. — Le cœur qui est parfaitement conforme aux volontés de Dieu peut dire qu'il a trouvé le moyen d'unir et ramasser toutes les vertus; car, qu'est-ce que Dieu veut de nous, sinon que nous aimions et pratiquions l'humilité, la patience, la chaïité, et toutes les autres vertus nécessaires à la sanctification?
11. — La vraie et solide vertu est de ne s'attacher qu'à Dieu, de ne vouloir que Dieu, de ne chercher que Dieu et de ne dépendre que de lui, et le servir constamment et persévéramment en quelque é(at qu'il nous mette, soit que nous soyons en prospérité ou en adversité, en consolation ou désolation, en santé ou en maladie, en sécheresse ou suavité, car le défaut de goût et de plaisir aux bonnes actions que nous faisons n'ôte point ni le pouvoir d'en faire, ni le mérite d'icelles; au contraire, elles sont plus agréables à Dieu lorsqu'il y a moins du nôtre, parce qu'alors nous agissons plus purement pour Dieu qui cache ses trésors dans l'abîme des tribulations.
12. — Le fruit de la perfection chrétienne et religieuse est de s'abandonner toute à Dieu et de se reposer entre ses bras comme un enfant sans souci. Non, ma fille, n'appréhendez jamais rien et n'occupez pas votre esprit aux réflexions, quelques bonnes apparences qu'elles puissent avoir; faites avec fidélité ee que Dieu vous présentera en chaque moment et lui laissez le soin du reste : cette pratique vous apportera une grande paix et liberté d'esprit.
13. — Toute notre vie et nos exercices étant pour l'exaltation de la sainte Eglise, le salut du prochain et notre union avec Dieu , il ne se faut pas mettre en peine de faire aujourd'hui ce que nous faisons pour la sainte Eglise, et demain pour les infldèles, ni moins dresser nos intentions pour faire chaque exercice pour ceci ou cela; non, mes chères filles, contentez-
vous des exercices qui nous sont marqués, et faites-les bien sans vous en imposer de nouveaux et extraordinaires. L'esprit humain est tant amoureux de ces inventions que c'est chose étrange; croyez-moi, faisons ce qui nous est marqué et qui nous a été enseigné par notre Bienheureux Père, et nous satisferons assez à l'obligation que nous avons d'aider par prières et bonnes œuvres la sainte Eglise et le salut du prochain.
14. — - Cette diversité d'état intérieur où vous vous trouvez est excellente, car cela tient l'âme plus dépouillée et plus saintement unie à son Dieu, en quoi consiste tout notre bonheur. Je vois aussi que les souffrances ne vous manquent pas : tenez cela pour une nouvelle grâce , car c'est le creuset dans lequel Notre-Seigneur vous épurera entièrement. Toute votre correspondance intérieure ne doit être que simplicité et délaissement; et l'extérieure, humilité, douceur et suavité.
15. — L'àme qui aime sa perfection d'un amour sincère ne doit point désirer ceci ou cela, quelque saint qu'il soit, mais recueillir et unir tous ses désirs dans la seule volonté de Dieu, parce qu'il y a bien plus de perfection et de sainteté à dire de grand cœur avec saint Paul : Seigneur, que voulez-vous que je
fasse? qu'à faire des miracles, à être ravie en extase, et à se voir élevée jusqu'au troisième ciel. Il n'y a rien qui puisse mettre une âme en assurance, ou la rendre juste, que cette mort de la volonté propre. Tandis que l'âme manquera de le faire, qu'elle sache qu'en matière de perfection elle n'a fait aucun progrès considérable devant Dieu.
16. — L'âme qui est vraiment simple et dévote ne s'appuie que sur le secours de la grâce, et demeure aussi étroitement unie à la volonté de Dieu dans la pauvreté que dans l'abondance, dans la désolation que dans la consolation. Dans tous
les événements cette âme se trouve également paisible et contente de Dieu , soit qu'il dispose de ses jours et de ses moments contre son gré ou selon ses inclinations : tout lui est indifférent, pourvu que le bon plaisir divin vive et règne en elle.
17. — Retenez bien ceci : Allez à Dieu de bon cœur et de bonne foi, avec plus de simplicité que de subtilité. Dans les doutes raisonnables qui vous viendront sur quelques sujets considérables, demandez avis avant que de rien faire; mais pour le reste, où vous ne voyez rien d'opposé aux instructions qu'on vous a données, allez votre chemin avec l'intention résolue de plaire à Dieu , sans écouter vos craintes ; car si vous y prêtiez une fois l'oreille, ce ne serait jamais fait.
18. — En l'état d'impuissance, de ténèbres et de tentations, l'âme simple , à la façon de notre Bienheureux Père , se laisse très-simplement à la merci de la divine miséricorde, par un simple acquiescement à tout ce que sa Bonté voudra faire d'elle, sans le vouloir même sentir ni en faire l'acte; ains avec la suprême pointe de l'esprit elle se borne à résister au mal en méprisant ce qu'il suggère, et garde ainsi la paix, se contentant de savoir que Dieu est son Dieu, et que rien ne lui arrivera qui ne parte de son Cœur adorable, infini en bonté, puissance et amour.
19. — Les tentations servent d'aiguillon à la vertu : celles qui en sont travaillées doivent prendre des ailes de colombe et voler aux pertuis de la pierre angulaire, es plaies de Jésus- Christ, se tenant là à recoi, sans regard, sans dispute, et sans répondre un seul mot. Bref, les vertus sont une chaîne mystique qui doit être tissue par la prudence, les voies de laquelle il faut demander à Dieu , comme notre Mère la sainte Eglise nous enseigne : mais pour la bien pratiquer, on doit mêler dix mille onces de simplicité avec une de prudence.
20. — J'aime mieux que l'on se tienne simplement attentive à recevoir tout ce qui nous arrive de la main de Dieu , selon l'ordre que sa Providence nous présente les choses, que d'occuper continuellement son attention à choisir ce qui nous mortifie le plus. Mais s'il y a quelques rencontres esquelles il faille choisir, alors il faut prendre ce qui répugne le plus; car, à mesure que nous nous vidons de nous-même, Notre-Seigneur nous remplit de ses dons et de sa grâce.
21. — Une seule chose est nécessaire, qui est d'avoir Dieu; plus nous le possédons nûment et simplement, plus nous sommes forts. Contentons-nous donc de le posséder par les saintes et invariables résolutions d'être toute sienne et de ne jamais l'offenser à notre escient : travaillons ainsi par la pointe de l'esprit, c'est-à-dire sans goût, sans plaisir, joie ni consolation , et cela vaudra mieux que si nous versions des larmes de suavité.
22. — Une seule action de vertu, faite avec le seul motif de la foi nue et simple , vaut mieux que mille faites par les sentiments de Dieu. Notre chemin, c'est la croix; ne sommes-nous pas bienheureuses de cheminer avec notre saint Epoux, la croix sur le dos, et dans le cœur le pur amour de sa sainte volonté?
23. — 0 Dieu! que la simplicité est admirable, et qu'une âme qui marche simplement marche assurément! Quand il semble que tout est perdu , que tout est renversé sens dessus dessous, c'est alors qu'il faut , comme Abraham, espérer contre l espérance, et se confier que Dieu pourvoira et aura soin de tout , et demeurer ainsi en paix et en repos dans la divine Providence de notre bon Père céleste.
24. — Pour avoir la simplicité de vie , il faut être simple en
toutes choses, comme aussi en ses affections, volontés, intentions et prétentions. Dieu est le trésor de l'âme pure et fidèle; quand donc elle a trouvé son trésor, qu'elle en jouisse sans désirer autre chose.
25. — Plus les choses de Dieu sont simples, paisibles et éloignées des sentiments sensibles aux sens même intérieurs, plus elles sont excellentes.
26. — La conversation des Épouses de Jésus-Christ doit être toute simple, tout innocente, toute pure et tout angélique, comme devant toujours être dans les cieux et avec Dieu même. Ainsi, à l'imitation des anges, une vraie religieuse ne. doit respirer que pureté et simplicité, mais une simplicité qui ne vise qu'à contenter Dieu , et à dire en toute occasion : Dieu seul, Dieu seul !
27. — La parfaite simplicité n'est autre que le pur amour qui ne peut rien souffrir dans le cœur qu'il possède qui ne soit pour Dieu , et l'âme qui en est vivement touchée n'adhère plus à la nature.
28. — L'àme vraiment simple ne regarde que Dieu en tout ce qu'elle fait et se tient toute resserrée dans elle-même, pour s'appliquer à la seule fidélité de l'amour de son souverain Roi, par l'observance de ses devoirs, sans épancher ses désirs à chercher des moyens de faire plus que cela.
29. — L'âme qui possède la parfaite simplicité croit ne rien faire, et, de cette manière, sa sainteté est cachée à ses yeux et à sa connaissance. Dieu seul la voit et se plaît dans cette divine simplicité, par laquelle elle ravit son Cœur, en s'unissant à Lui par un amour tout pur, tout simple et tout fidèle. Une telle âme
jouit d'une paix toujours tranquille; elle peut dire qu'elle est libre pour s'élever au-dessus de soi, par la possession de l'union divine.
30. — C'est une chose inimaginable que l'amour dont la souveraine Bonté entoure les âmes simples qui se donnent et se complaisent à sa merci, et qui n'ont point de plus grand souhait que de faire tout ce qu'elles peuvent et pensent être agréable à ce bon Dieu , lui laissant le soin de tout ce qui les concerne pour en faire au temps et à l'éternité selon son bon plaisir.