CONDITIONS REQUISES POUR Y PROGRESSER
De soi-même, mes chères filles, on ne saurait faire un pas dans la sainte carrière de l'oraison ; c'est pourquoi l'Epouse Sacrée s'écrie dans son impuissance : Tirez-moi , c'est-à-dire, commencez le premier , car je ne saurais m'éveiller de moimême; mais quand vous m'aurez émue, alors, ô le cher Epoux de mon âme, nous courrons. Vous courrez devant moi , on me
tirant toujours plus avant, et moi je vous suivrai à la course, consentant à vos attraits; ainsi vous me tirerez à l'odeur de vos parfums.
On ne déteste pas assez ses péchés, quand on ne veut pas les réparer par la pénitence. Les oraisons jaculatoires ou la repentance suppliante élèvent l'àme à Dieu et, la réunissant à sa bonté, obtiennent sans doute le pardon, en vertu du saint amour qui lui donne le mouvement sacré. Ainsi nous devons faire force oraisons, par manière de repentance, répandant nos âmes devant le Cœur pitoyable du Sauveur qui les recevra à merci.
Les causes de nos chutes viennent de ce que nous nous laissons séduire par notre propre estime ; nous retournons sur nous-mêmes et entretenons nos esprits parmi les créatures. Les esprits vils, paresseux et adonnés aux plaisirs extérieurs, qui n'appréhendent pas assez le péché véniel, tombent et se laissent souvent surprendre au mortel. Or, la charité étant séparée de l'âme par le péché, il y reste une certaine ressemblance de charité qui nous peut décevoir, c'est l'habitude aux actions de vertu, lesquelles sont pratiquées sans élection ni vertu, et en sont seulement des représentations et simulacres.
Il ne se peut dire, mes chères filles, combien le Sauveur désire de rentrer en nos âmes. Hélas ! dit-il, ouvre-moi, ma chère Sœur, ma mie, ma colombe, ma toute pure, car ma tête est toute pleine de rosée et mes cheveux de gouttes de la nuit. Hé ! veut dire le divin amoureux de l'âme, je suis chargé des peines et sueurs de ma Passion ; ouvre donc ton cœur devers moi, et je répandrai sur toi la rosée de ma Passion qui se convertira en perles de consolation.
Le vrai amant n'a presque point de plaisir, sinon en la chose aimée; ainsi toutes choses semblaient ordure et boue au glorieux saint Paul, en comparaison de son Sauveur, et l'Epouse sacrée
n'est toute que pour son Bien-Aimé : mon cher ami est tout à moi, et moi, je suis toute à lui. Que si elle rencontre les créatures pour excellentes qu'elles soient, même quand ce serait des Anges, elle ne s'arrête point avec iceux , sinon autant qu'il faut pour être aidée en son désir. Dites-moi donc, leur faitelle, dites-moi, je vous en conjure, navez-vous point vu Celui qui est V ami de mon âme? 0 Dieu, si nous le voyions ainsi qu'il est, nous mourrions d'amour pour lui. Oh! si nous voyions ce divin Cœur, comme il chante d'une voix d'infinie douceur le cantique de louange de la Divinité, quelle joie, quels efforts de nos cœurs ! Il nous invite, ce cher Ami de nos âmes : Sus, lève-toi, dit-il, sors de toi-même, prends vol devers moi, ma colombe, ma très-belle, en ce céleste séjour, où toutes choses sont en joie, et ne respirent que louange et bénédiction. Tout y fleurit, tout y répand de la douceur et du parfum. Viens, ma bienaimée, toute chère ; et pour me voir plus clairement, viens aux fenêtres par lesquelles je te regarde. Viens, considère mon Cœur en la caverne de l'ouverture de mon flanc; viens, et me montre ta face. Hé ! je la vois maintenant, sans que tu me la montres, mais alors je la verrai , et tu me la montreras , car tu verras que je te vois. Fais que j'écoute ta voix, car je la veux allier à la mienne. Ainsi ta face sera belle et ta voix trèsagréable.
La méditation n'est autre chose qu'une pensée attentive, réitérée et entretenue volontairement en l'esprit, afin d'exciter la volonté à de saintes et salutaires affections et résolutions. L'Epoux sacré dit : La voix de la tourterelle a été ouïe en notre terre. Il veut dire que l'àme dévole lui est très-agréable' quand elle se présente devant lui, et qu'elle médite pour s'échauffer au saint amour.
En ce sens, l'Apôtre dit : Repensez à Celui qui a reçu une telle contradiction des pêcheurs, afin que vous ne vous lassiez, manquant de courage. Ainsi nous méditons, pour recueillir l'a-
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niour de Dieu, mais l'ayant recueilli, nous contemplons Dieu et sommes attentifs à sa bonté, pour la suavité que l'amour nous y fait trouver.
Oh ! que bienheureux sont ceux qui prononcent secrètement en leur âme , par une admiration permanente, ces paroles amoureuses du grand saint Augustin : 0 Boulé, Bonté! o Bonté toujours ancienne et toujours nouvelle ! et ces autres de David : Vous êtes bon, Seigneur, et, en votre bonté, apprenezmoi vos justifications! Hélas ! que vos paroles sont douces à mes entrailles ; plus que le miel à ma bouche! ou bien avec saint Thomas : Mon Seigneur et mon Dieu ! et avec Madeleine : Ah! mon Maître! S'enivrer, c'est contempler si souvent et si ardemment , qu'on soit tout hors de soi-même, élant occupé par amour à voir sa beauté, et à nous unir à sa bonté.
Mon Bien-Aimé m'est un bouquet de myrrhe; il demeurera entre mes mamelles ! Mon Bien- A imé est à moi, et moi, je suis à lui, qui paît entre les lis tandis que le jour expire, et que les ombres s'inclinent. Montrez-moi donc, o l'ami de mon âme, où vous reposez, où vous couchez sur le midi. Voyez-vous comme la sainte Sulamite se contente de savoir que son Bien-Aimé soit avec elle! Oh! vrai Dieu, que c'est une bonne façon de se tenir en la présence de Dieu, d'être et vouloir toujours et à jamais être en son bon plaisir ! Or, cette quiétude, en laquelle la volonté n'agit que par un simple acquiescement au bon plaisir divin, voulant être en l'oraison sans aucune prétention que d'être à la vue de Dieu, selon qu'il lui plaira, c'est une quiétude souverainement excellente, étant épurée de toute sorte d'intérêts, les facultés de l'âme n'y prenant aucun contentement, ni même la volonté, sinon celui d'être sans contentement, pour l'amour du contentement et bon plaisir de son Dieu, dans lequel elle se repose. C'est le comble de l'amoureuse extase, de n'avoir pas sa volonté en son contentement, mais en celui de Dieu. Mon âme, dit l'Amante sacrée, s'est fondue à même temps que mon
Bien- Aimé a parlé ', et qu'est-ce à dire, s'est fondue, sinon elle ne s'est plus contenue en elle-même, ains, s'est écoulée devers son divin Amant? Quelquefois la blessure d'amour se fait par le seul souvenir que nous avons d'avoir été sans aimer Dieu. Oh! que tard je vous ai aimée, beauté antique et nouvelle ! La Mie passée est en horreur à la vie présente de celui qui a passé sa vie précédente sans aimer la souveraine bonté.
En l'oraison, mes chères filles, l'union se fait par de petits mais fréquents élancements cordiaux. Oui, Seigneur, je suis toute vôtre, toute, toute, sans exception! Hé! Seigneur, je le suis, certes, et je le veux être toujours plus! 0 doux Jésus, tirez-moi toujours plus avant dans votre Cœur, afin que votre amour m'engloutisse, et que je sois du tout abîmée en sa douceur!... Le cœur humain se transplante du monde en Dieu, par le céleste amour, s'il s'exerce fort en l'oraison. Certes, il s'étendra continuellement, et se serrera à la Divinité, s'unissant de plus en plus à sa bonté , mais par des accroissements imperceptibles, desquels on ne remarque pas bonnement le progrès, tandis qu'il se fait, ains quand il est fait. Oh ! qu'heureuse est l'âme qui, en la tranquillité de son cœur, conserve amoureusement le sacré sentiment de la présence de Dieu! car son union avec la divine Bonté croîtra perpétuellement, quoique insensiblement, et détrempera tout l'esprit d'iceîui de son infinie suavité. Or, quand je parle du sacré sentiment de la présence de Dieu en cet endroit, je n'entends pas parler du sentiment sensible, mais de celui qui réside en la cime et suprême pointe de l'esprit, où le divin Amour règne et fait ses exercices principaux. A cette union, le divin Berger des âmes provoquait sa chère Sulamite. Mettez-moi, disait-il, commeun sceau sur votre cœur, comme un cachet sur votre bras. Ainsi veut-il que nous nous unissions à lui d'une union si forte et pressée, que nous demeurions marqués de ses traits. Ah! Jésus, qui me donnera la grâce que je sois un seul esprit avec vous! Enfin, Seigneur,
rejetant la multiplicité des créatures, je ne veux que votre unité! 0 Dieu ! vous êtes le seul Un et la seule Unité nécessaire à mon âme ! Hélas ! cher Ami de mon cœur, unissez ma pauvre unique âme à votre très-unique bonté ! Hé ! vous êtes tout mien; quand serai-je toute vôtre ? 0 Seigneur Jésus, mon Amant, soyez mon tire-cœur, serrez, pressez et unissez à jamais mon esprit sur votre paternelle poitrine î Hé ! puisque je suis faite pour vous, pourquoi ne suis-je pas en vous? Abîmez cette goutte d'esprit que vous m'avez donnée dedans la mer de votre bonté, de laquelle elle procède. Ah! Seigneur! puisque votre Cœur m'aime, que ne me ravit-il à soi, puisque je le veux bien? Tirezmoi, et je courrai à la suite de vos attraits, pour me jeter entre vos bras paternels et n'en bouger jamais es siècles des siècles. Amen.
Ah ! mes filles, le Sauveur nous a nourris dès notre tendre jeunesse, ains il nous a formés et reçus, comme une aimable nourrice, entre les bras de sa divine Providence. Dès l'instant de notre conception il nous a rendus siens et nous a nourris tendrement, selon le cœur et selon le corps, par un amour incompréhensible; et pour nous acquérir la vie, il a supporté la mort et nous a repus de sa propre chair et de son propre sang. Hé ! que reste-t-il donc à faire, sinon que ceux qui vivent ne vivent plus à eux-mêmes, ains à Celui qui est mort pour eux; c'est-à-dire, que nous consacrions au divin Amour tous les moments de notre vie , rapportant à sa gloire tous nos projets , toutes nos conquêtes, toutes nos œuvres, toutes nos actions, toutes nos pensées et toutes nos affections? Ni la vie, ni la mort, ne me séparera jamais de lui! Ainsi se fait l'extase du vrai amour, quand nous ne vivons plus selon les raisons et inclinations humaines, mais au-dessus d'icelles, selon les inspirations et instincts du divin Sauveur de nos âmes. '
Notre cœur est fait pour Dieu , qui l'allèche continuellement, et ne laisse de jeter en lui les attraits de son céleste amour; mais
cinq choses empêchent la sainte attraction d'opérer : le péché, l'affection aux richesses, les plaisirs sensuels, l'orgueil et vanité, l'amour-propre avec la multitude des passions déréglées, qui sont un fardeau, lequel nous accable.
Quiconque se plaît véritablement en Dieu désire de lui plaire fidèlement; et pour lui plaire, de se conformer à lui. Certes, les délices de ce bon Dieu sont d'être avec les enfants des hommes pour verser ses grâces sur eux. 0 Bonté d'infinie douceur! que votre volonté est aimable, que vos faveurs sont désirables ! Vous nous avez créés pour la vie éternelle, et votre poitrine maternelle, enflée des mamelles sacrées d'un amour incomparable, abonde en lait de miséricorde, soit pour pardonner au pénitent, soit pour perfectionner les justes. Hé! pourquoi donc ne collons-nous pas nos volontés à la vôtre, comme les petits enfants s'attachent au chicheron du tetin de leurs mères, pour sucer le lait de vos éternelles bénédictions? Il faut d'une résolution absolue vouloir et embrasser les moyens convenables pour y parvenir, et pour cela nous devons toujours faire des résolutions particulières. Pour cela, David acceptait en particulier les afflictions, et moi je dois accepter l'abjection, et quand on aime , on y a du plaisir. Quand la charité porte les uns à la pauvreté , les autres qu'elle enferme dans les cloîtres, elle n'a point besoin d'en rendre raison à personne; que si quelqu'un veut contester et lui demander pourquoi elle fait ainsi, elle répondra hardiment : parce que le Seigneur en a besoin. Tout doit servir à la charité, et elle à personne, non pas même à son Bien-Aimé, duquel elle n'est pas servante, mais Epouse; auquel elle ne fait pas service, ains elle lui fait l'amour. Oh ! que cette divine volonté est aimable, amiable et désirable! 0 Seigneur! ne permettez pas que je la transgresse en rien! Faites que jamais ma volonté ne soit faite, mais la votre !
Les âmes nobles font encore tout ce que Dieu témoigne
d'agréer. Mon âme, dit l'une d'icelles, s'est écoulée soudain que mon ami a parlé. Faites donc ce que le Seigneur vous conseille; prévenez ceux qui vous auront offensé. Les âmes qui sont promptes à suivre les sacrées inspirations, ce sont celles que le Père Eternel a préparées pour être Epouses de son Fils bien-aimé. Il faut aller où l'inspiration nous pousse, sans changer de visage. Ayant trouvé la volonté de Dieu en notre vocation, demeurons amoureusement en icelle , y pratiquant les exercices selon l'ordre. Une des bonnes marques de la bonté de l'inspiration, et particulièrement des extraordinaires, est, la tranquillité du cœur.
La paix est inséparable de la très-sainte humilité; je parle d'une humilité noble, réelle, moelleuse, solide, qui nous rend souples à la correction, maniables et prompts à l'obéissance En somme, les trois meilleures marques d'une légitime inspiration sont : la persévérance contre l'inconstance et légèreté, la douceur de cœur contre les inquiétudes et empressements, l'humble obéissance contre l'opiniâtreté et bizarrerie. Enfin , pour bien discerner ce qui est convenable, il faut ouïr l'avis du sage Père spirituel, et, s'il échoit, de deux ou trois personnes spirituelles, et se résoudre au nom de Dieu, et ne pas révoquer en doute notre choix, mais le cultiver et soutenir constamment, et bien que les difficultés, tentations et diversités d'événements se rencontrent au progrès, il faut néanmoins demeurer ferme et ne point regarder tout cela, ains considérer que si nous avions fait un autre choix nous eussions peut-être trouvé cent fois pis. La résolution étant saintement prise, il ne faut jamais douter de la sainteté de l'exécution, car, s'il ne tient à nous, il ne peut manquer. Faire autrement, c'est une marque d'un grand amour-propre ou d'enfance, faiblesse et niaiserie d'esprit. Dieu souvent, pour nous exercer en la sainte indifférence, nous inspire des desseins fort relevés, desquels pourtant il ne veut pas le succès, et lors, comme il nous faut hardiment,
courageusement et constamment commencer et suivre l'ouvrage, tandis qu'il se peut, aussi faut-il acquiescer doucement et tranquillement à Pévénement de l'entreprise, tel qu'il plaît à Dieu nous le donner. Oh ! que bienheureuses sont de telles âmes hardies et fortes aux entreprises que Dieu leur inspire • souples et douces à les quitter, quand Dieu en dispose ainsi t Ce sont des traits d'une indifférence très-parfaite. Nous voulons, au contraire , que ce que nous avons entrepris réussisse ; mais il n'est pas raisonnable que Dieu fasse toutes choses à notre gré.
Ne nous inquiétons point, mes chères filles, pour nous voir toujours novices en l'exercice des vertus, car au monastère de la vie dévote chacun s'estime toujours novice, et toute la vie y est destinée à la probation , n'y ayant point de plus évidente marque d'être non-seulement novice, mais encore digne d'expulsion et réprobation , que de penser et se tenir pour profès. L'obligation de servir Dieu et faire progrès en son amour dure toujours , jusqu'à la mort. Dieu veut que nous ayons des ennemis, Dieu veut que nous les repoussions; vivons donc courageusement entre l'une et l'autre volonté divine. Souffrons avec patience d'être assaillis, et tâchons, avec vaillance, de résister aux assaillants.
Pour obstinés que les pécheurs puissent être , ne perdons pas courage de les aider et servir, car que savons-nous s'ils ne feront pénitence et seront sauvés? Bienheureux celui qui peut dire à ses prochains comme saint Paul : Je n'ai cessé, ni jour ni nuit, en vous admonestant un chacun de vous avec larmes. Mais en fin finale, après que nous avons pleuré sur les obstinés et que nous leur avons rendu le devoir de charité, pour essayer de les tirer de perdition , il faut imiter Notre-Seigneur et les Apôtres , c'est-à-dire , divertir notre esprit de là, et le retourner sur des autres objets et à d'autres occupations plus utiles à la gloire de Dieu. Il faut tâcher de ne chercher en Dieu que l'a-
roour de sa beauté, et non le plaisir qu'il y a en la beauté de son amour.
Celui qui, priant Dieu, s'aperçoit qu'il prie, n'est pas parfaitement attentif à prier; car il divertit son attention de Dieu, lequel il prie, pour penser à la prière par laquelle il le prie. Le soin même que nous avons à n'avoir point de distractions nous sert souvent de fort grande distraction. La simplicité es actions spirituelles est la plus recommandable.
Voulez-vous, mes filles, regarder Dieu, regardez-le donc, et soyez attentives à cela ; car si vous réfléchissez et retournez vos yeux dessus vous-mêmes, pourvoir la contenance que vous tenez en le regardant , ce n'est plus lui que vous regardez, c'est votre maintien, c'est vous-mêmes. Celui qui est en une fervente oraison ne sait s'il est en oraison ou non , telle est l'ardeur de l'amour sacré. Il ne retourne point son cœur sur soi-même, ains le tient arrêté et occupé en Dieu.
Oh! que bienheureux est le cœur qui aime Dieu, sans autre plaisir que celui qu'il prend de plaire à Dieu ! Lorsque les convulsions des peines spirituelles nous ôtent toute autre sorte d'allégements et de moyens de résister, recommandons notre esprit aux soins de Jésus-Christ, qui est notre vrai Père, et baissant la tête de notre acquiescement à son bon plaisir, consignons-lui toute notre volonté; employons fidèlement notre temps à bénir Dieu de tout ce qu'il fera, à l'exemple de Job. Que cette occupation de notre volonté est excellente, quand elle quitte le soin de vouloir et choisir les effets du bon plaisir divin, pour louer et remercier ce bon plaisir de tels effets! Dites souvent : Mon Père m'aime bien, et moi je suis toute sienne.
L'amour, entrant en une âme afin de la faire heureusement mourir à soi et revivre à Dieu, la fait dépouiller de tous les désirs humains et de l'estime de soi-même , qui n'est pas moins attaché à l'esprit que la peau à la chair. Il la dénué enfin des affections plus aimables , comme celles qu'elle avait aux con-
solations spirituelles , aux exercices de piété et à la perfection des vertus, qui semblaient être la propre vie de l'âme dévote. Oui, le même Seigneur qui nous fait désirer les vertus en notre commencement, et qui nous les fait pratiquer en toutes occurrences, c'est lui-même qui nous ôte l'affection des vertus et de tous les exercices spirituels, afin qu'avec plus de tranquillité, de pureté et de simplicité, nous n'affectionnions rien que le bon plaisir de sa divine Majesté. Nous devons paisiblement demeurer revêtus de notre misère et abjection, parmi nos imperfections et faiblesses, jusqu'à ce que Dieu nous exalte à la pratique des excellentes actions.
Quiconque a tout quitté pour Dieu ne doit rien reprendre que comme Dieu le veut. Il ne nourrit plus son corps, sinon comme Dieu le veut, afin qu'il serve à l'esprit; il n'étudie que pour servir le prochain et sa propre âme , selon l'intention divine; il pratique les vertus, non selon qu'elles sont à son gré, mais selon que Dieu le désire. Ainsi se faut-il dénuer de toutes affections petites et grandes, et faut souvent examiner notre cœur pour voir, s'il est prêt à se dévêtir, comme dit isaïe; puis reprendre aussi, quand il en est temps, les affections convenables au service de la charité, afin de mourir en croix tout nu avec notre divin Sauveur, et ressusciter par après en un nouvel homme avec lui.
Hé ! vrai Dieu , quand nous voyons un prochain créé à l'image et semblance de Dieu , ne devrions-nous pas dire les uns aux autres : Tenez, voyez cette créature, comme elle ressemble au Créateur! Ne devrions-nous pas nous jeter sur son visage, la caresser et pleurer d'amour pour elle? Ne devrions-nous pas lui donner mille et mille bénédictions? Et quoi donc, pour l'amour d'elle? Non, certes, car nous ne savons pas si elle est digne d'amour ou de haine en elle-même. Et pourquoi donc? Oh! pour l'amour de Dieu qui l'a créée à son image, et par conséquent rendue capable de participer à sa bonté en la grâce et
en la gloire. Pour l'amour de Dieu, dis-je , de qui elle est, à qui elle est, par qui elle est, et en qui elle est, et pour qui elle est, et à qui elle ressemble d'une façon toute particulière. Et c'est pourquoi non-seulement le divin amour commande maintes fois l'amour du prochain, mais il le produit et répand lui-même dans le cœur humain comme sa ressemblance et son image, et celui dans lequel il le répand voudrait bien mourir, pour empêcher son prochain de périr. Le vrai zèle a des ardeurs extrêmes, mais constantes, fermes, douces, laborieuses, également aimables et infatigables. Tout au contraire, le faux zèle est turbulent, brouillon, insolent, fier, colère, passager, également impétueux et inconstant.
Veillez et priez, afin que vous n'entriez point en tentation. Notre-Seigneur montre par ces paroles que s'il ne garde nos âmes au temps de la tentation , en vain veilleront ceux qui les gardent. Entre toutes les actions vertueuses, nous devons soigneusement pratiquer celles de la religion et révérence envers les choses divines, celles de la foi, de l'espérance et de la trèssainte crainte de Dieu, parlant souvent des choses célestes, pensant et aspirant à l'éternité, hantant les églises et services sacrés, faisant des lectures dévotes, observant les cérémonies de la religion, carie saint amour se nourrit à souhait parmi ces exercices, et répand sur iceux plus abondamment ses grâces.
La dilection se renforce et revigore de faire force fruits en l'exercice de toutes les vertus, et elle est insatiable en l'affection qu'elle a de fructifier, et dit comme Rachel : Donnez-moi des enfants, ou je meurs.