DE L'ORAISON ET DE SA PREPARATION
CONDUITE POUR LA CONFESSION, LA COMMUNION, LA RÉCITATION DU SAINT OFFICE, ET DE LA PATIENCE DANS LES ADVERSITÉS.
La fidélité de l'âme envers Dieu consiste à être parfaitement résignée à sa sainte volonté, à endurer tout ce que sa bonté per-
met nous arriver, et faire tous nos exercices en l'amour et pour l'amour, surtout l'oraison, en laquelle il se faut entretenir avec Notre-Seigneur fort familièrement de nos petites nécessités, les lui représentant, et demeurant soumise à tout ce qu'il voudra faire de nous; rejeter avec fidélité les distractions qui nous y arrivent et à l'Office. Pour nous préparer à l'oraison, il faut y aller avec une grande humilité et connaissance de notre néant, invoquer l'assistance du Saint-Esprit et de notre bon Ange, et se tenir bien coi durant ce temps en la présence de Dieu, croyant qu'il est plus en nous-même que nous-même, et bien que notre oraison soit privée de discours et considération , il n'y a pas danger, car le bon succès d'icelle ne dépend point du discours ni de la considération, elle est une pure élévation de notre esprit en Dieu, et tant plus elle est simple et dénuée de sentiment, plus elle est pure; mais de vouloir penser à ses péchés pendant l'oraison, il ne le faut aucunement faire : un simple abaissement de notre esprit devant Dieu , de tous nos péchés, sans les particulariser, suffit. Pour l'ordinaire , ces pensées ne nous servent que de distractions.
Il n'y a aucun danger de s'y asseoir pour quelque temps, quand la nécessité le requiert, mais il n'y faudrait pas demeurer tout le temps de l'oraison. Il ne faut pas avoir tant de tendretés, lesquelles sont dangereuses et nuisent beaucoup en la voie dn salut. Il ne me fâche pas qu'on dorme à l'oraison , pourvu qu'on fasse ce qu'on peut pour se recueillir; il faut souffrir humblement cela, et se tenir devant Dieu comme une statue pour recevoir tout ce que Dieu nous enverra. Notre-Seigneur se plaît quelquefois à nous voir combattre tout le temps de l'oraison par le sommeil , sans nous en vouloir délivrer; il le faut souffrir paisiblement et en aimer notre abjection. Ne dites pas que vous ne pouvez pas faire quelque chose, car nous pouvons toujours quand nous voulons; autrement ce serait dire que Notre-Seigneur aurait ordonné quelque chose d'impossible, ce qui,
certes, n'est pas; nous pouvons tout avec la grâce qui ne nous manque jamais.
La Théologie m'apprend qu'il ne faut pas se confesser des imperfections, mais le faisant il n'y a point de mal. Mais pour les confessions ordinaires, il n'en faut pas beaucoup dire; le plus est deux ou trois. Cela est bon d'en dire aux confessions extraordinaires et annuelles. Je voudrais qu'on dît ses fautes simplement et franchement comme elles sont. 11 faut aller à la confession purement pour nous humilier devant Dieu, avec une vraie délestation de ses péchés et une volonté entière de s'amender. Les commandements de Dieu et de la sainte Eglise ne sont pas si rigoureux comme on pense; ils ne gênent pas tant les esprits comme l'on croit. La Loi de Dieu est une Loi toute d'amour et toute douce, ainsi que l'assure David, par exemple : je suis obligée de dire mon Office tous les jours, sous peine de péché mortel; s'il arrive qu'au temps que j'ai accoutumé de dire . Complies je sois détournée par quelque affaire, et par ce moyen je m'oublie de les dire ; le lendemain seulement je m'en ressouviens , je n'ai point péché et ne m'en confesserais pas, parce que la chose n'est pas de si grande importance que je sois obligée d'aller toujours pensant que je n'ai pas dit Complies, et qu'il me les faut dire. Les distractions involontaires ne rendent pas nos oraisons ni nos Offices moins agréables à Dieu. C'en est de même de ce que vous dites de dormir, car tout ainsi que nous ne sommes pas obligée de redire l'Office parce que nous avons été distraite en le disant, quand ce n'est pas volontairement, de même nous n'avons point d'obligation quand nous y avons un peu dormi, pourvu que ce ne soit pas durant une notable partie de l'Office et que vous ayez eu le soin de vous tenir recueillie; car, si vous êtes négligente à cela, il y a matière de confession. Je commence mon Office bien recueillie, et avec intention de le bien dire selon mon devoir; parmi l'Office il me vient un peu d'assoupissement, je dis néanmoins les versets tant bien
que mal qui échéent de mon chœur, et cela durant le temps d'un ou deux psalmes, que voudriez-vous faire à cela? Il ne s'en faut pas confesser pourtant , car vous ne sauriez quel remède y faire, non plus qu'aux distractions qui vous y viennent.
Quant aux permissions qui se demandent quelquefois de s'absenter de l'Office divin, disant : aussi bien je n'ai pas de voix et n'y fais rien, je dis que telles permissions ne se peuvent ni demander ni accorder. Il faut répondre à telles âmes : Eh bien! vous serez en chœur, où vous y servirez assez d'être avec vos Sœurs pour y louer Dieu, qui veut que vous soyez avec elles : vous le louerez de cœur si vous ne le pouvez autrement; les Anges le louent ainsi, et ils ne parlent ni ne chantent.
Mes filles, ne vous privez pas de la communion par amertume de cœur; mais, quand vous sentirez cela, il s'en faut approcher pour se fortifier et s'unir à Dieu par l'esprit de douceur. Il y a des défauts pour lesquels on s'en doit priver quelquefois, comme une action ou parole d'impatience ou promptitude qui aurait mal édifié le prochain, et dont vous n'avez pas de regret.
L'oraison est une manne cachée qui n'est connue ni prisée que de celui qui la reçoit, et en la goûtant l'appétit vient de la savourer davantage. Quiconque a cet esprit d'oraison expédie plus d'affaires en une heure que les autres en plusieurs, et tout désoccupé il court à son repos, qui est de traiter avec Dieu ; mais Dieu ne se communique qu'aux obéissants.
L'examen exact de la conscience est une manière d'oraison pratique avec laquelle on se reconnaît soi-même, et par laquelle on acquiert l'humilité et la pureté du cœur, qui est la plus importante disposition pour se familiariser avec Dieu; à la fin de l'oraison il faut aussi faire cet examen. Ceux qui se contentent de se tenir recueillis pendant la journée, sans vouloir faire des oraisons mentales réglées, arriveront difficilement à la sainteté.
Présentons-nous à Dieu comme disciples, pour être enseignées, avec une humble révérence, et ne pensons pas avoir rien fait , jusqu'à ce que nous ayons empreint dans nos cœur» Jésus-Christ crucifié. Cette disposition, et la continuelle dévotion , nous obtient de Dieu la grâce de ne pas suivre les mouvements et inclinations sensuelles. Une ferme résolution de n'offenser Notre-Seigneur ni mortellement ni vénieîlernenty repoussant toutes les pensées sensuelles, assujettit tellement la chair à l'esprit, qu'on est rarement et faiblement tenté, étant très-aisé de vaincre, si l'on veut. Cette résolution tient les passions si domptées qu'on les sent à peine, de façon qu'étant nécessaire de les ouïr ou parler d'elles, on n'en soit non plus ému que si on parlait de pierres ou de fange. On n'obtient ce degré que par une grâce spéciale de Notre-Seigneur, après qu'on a vaillamment combattu ; et spécialement il faut être fort patient et muet es occasions qui s'offrent d'humiliations et mépris, souffrir les injures du temps, quelles qu'elles soient, sans se plaindre; souffrir les douleurs du corps de quelque pari qu'elles viennent, les ennuis, les nécessités quelles qu'elles soient, les persécutions, les conditions d'autrui contraires aux nôtres. Il n'y a point de vertu parfaite si elle n'est éprouvée par le prochain. Il faut encore souffrir également que Ton déshonore nos proches et nos frères de religion, et autres; souffrir les afflictions au service divin, comme : aridités, distractions, obscurités, pusillanimités, scrupules, tentalionsr persécutions du diable, épreuves que font les confesseurs, ministres de Dieu, et tout cela sans se plaindre, pour contenter Dieu. Ceux qui persévéreront en ces pratiques seront enfin admis et reçus à l'éminence et douceur des devis familiers avec Dieu par l'oraison d'union, et alors on est richement récompensé.
Dieu diffère ces faveurs aux âmes , ou parce qu'elles sont ensevelies dans leurs vices, qui sont chacun comme un obscur
brouillard qui empêche la vue du Créateur, ou bien pour leur faire connaître l'excellence de ce qu'elles cherchent par la longueur du temps qu'elles emploient à le trouver. Durant ces délais il les éprouve en plusieurs façons, par des travaux intérieurs, comme aussi par des peines extérieures, afin qu'on apprenne de là que nous courons après un grand bien, puisque nous y avons tant de peine.
Prier, c'est élever l'esprit à Dieu et lui communiquer toutes ses affaires familièrement, en grande révérence et avec plus de confiance que n'eut jamais le plus mignard enfant à sa mère, et deviser là de toutes choses, tant hautes que basses , de celles du ciel et de celles de la terre, du peu et du beaucoup avec son Maître et Seigneur, lui ouvrir son cœur et le répandre en lui, sans qu'il y demeure rien dedans ; lui raconter ses travaux, ses péchés, ses désirs, et tout le reste qui est en l'âme, et se reposer avec lui comme avec un ami auquel il se fie et découvre toutes ses affaires tant bonnes que mauvaises. C'est ce que l'Ecriture sainte appelle répandre son cœur comme de l'eau en la présence divine, manifestant à Dieu non-seulement ce qu'il y a de grand , mais la moindre chose ; car puisque la Providence divine gouverne tout et que nous ne pouvons rien de bien sans son aide, c'est une sagesse de conférer de toutes choses avec Dieu, duquel doit procéder le bien que nous en tirons. Dieu ne veut pas que nous soyons timides à implorer ses faveurs.
Ce que nous devons le plus ruminer en notre intérieur, pour apprendre à le pratiquer, c'est la manière de prier utilement et faire profit du temps que nous avons , spécialement : de la présence de Dieu, de la manière de bien dire l'Office, les prières vocales, lire les livres spirituels; des examens de conscience généraux et particuliers, de combattre un vice, d'acquérir une vertu; comment il se faut confesser pour en tirer du profit; de la contrition du cœur, de Pagilité à faire toutes
les pénitences qu'on pourra; de la préparation à la commu-
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nion sacramentale et spirituelle; de la mortification de tous les mouvements de la nature, et de la garde des sens; comme il se faut comporter à table , aux récréations, et en la fréquentation des séculiers et autres; de l'humilité et connaissance de soi-même; de l'amour que nous devons porter à Dieu; de la charité envers tous de s'entre-souffrir les uns les autres et d'éviter les jugements téméraires ; de la pauvreté , chasteté , obéissance , et de l'observance des règles; de l'abandon et indifférence pour tout; des trois compagnes de Jésus -Christ : pauvreté, douleur, mépris; de l'avancement spirituel; de se défier de nos forces et diligences pour espérer en la faveur de Notre-Seigneur. Après avoir fait tout ce qui est en nous , attendre tout de Dieu, des mérites et travaux des justes.
Il faut encore s'entretenir de ce qu'on doit faire es tentations, et comme il faut supporter la rigueur des saisons, de la Providence de Dieu en tout cela, et à punir les siens; de la paix de l'àme, des divers moyens d'y parvenir; du profit qu'il y a de converser avec les serviteurs de Dieu et d'avoir un directeur; de combien importe le bon exemple; la pratique des huit béatitudes; des conditions de la vertu, de la prudence et science des Saints, mais surtout de l'abnégation et renoncement de soi-même, étudiant les divines maximes que Jésus- Christ nous en donne dans l'Evangile.
Dans les révoltes de la nature , lorsque Dieu demande de nous de grands sacrifices, ou même des petils , disons-lui: Oui, Seigneur, je le veux bien, parce que tel est votre bon plaisir; il vous a ainsi plu et il me plaît ainsi à moi, qui suis très-humble servante de votre volonté.
L'oraison est l'un des plus efficaces moyens de glorifier Dieu ; mais saint Grégoire nous apprend qu'il y a des complexions si turbulentes qu'elles sont inhabiles à la quiétude que l'oraison mentale requiert, lesquelles il n'y faut pas mettre du premier coup, ains aux exercices des vertus, avec l'oraison vocale et
autres dévotions, de façon qu'elles aillent domptant peu à peu leur naturel, et se disposent pour pouvoir, par après, entrer un peu en l'oraison. Dieu donne la dévotion à celui qui s'adonne à la contrition; et à celui qui combat et surmonte ses tentations et passions, il lui baille la manne cachée.
Il faut en l'oraison interroger son cœur s'il a la vertu ou le vice que nous méditons; ou, si c'est sur la Passion de Jésus- Christ que l'on médite , lui demander : Seigneur , quelle crainte ou quel intérêt vous fait endurer un si cruel tourment? — Incontinent l'àme entendra cette réponse : Ce n'est ni par crainte, parce que je suis tout-puissant; ni par intérêt, parce que je suis Dieu, mais uniquement pour l'amour que je vous porte. A cette parole d'amour, l'àme s'arrêtera avec du ressentiment, jusqu'à ce qu'elle se trouve inclinée et obligée à montrer à son Dieu l'amour qu'elle lui porte, en souffrant des oubliances , des mépris, des fiels et autres dégoûts; car pour méditer utilement il faut être attentif à peser les mystères et à réformer ses mœurs , voyant en quoi on pourra conformer ses actions à ce que Jésus-Christ a fait et souffert; car la plus haute science de prier et profiter gît plus à pâlir et s'humilier qu'à sentir des goûts et des douceurs, et encore à être fidèle à ses résolutions, où il faut être inviolable , se faisant violence pour cela.
Lorsque l'amour des choses créées veut tirer nos esprits à leur parti pour nous rendre désobéissants à la divine Majesté , si le grand arnoui divin se trouve en l'àme, il fait tête comme un autre saint Michel, et assure les puissances et forces de l'àme au service de Dieu par ce mot de fermeté : Qui est comme Dieu? Quelle bonté y a-t-il es créatures qui doive attirer le cœur humain à se rebeller contre la souveraine bonté de Dieu? Nous sommes encore plus coupables quand nous nous arrêtons à notre propre plaisir. La force de cet amour de Dieu sur toutes choses doit avoir une grande étendue; il doit surpasser toutes les af-
fections, vaincre toutes les difficultés, et préférer l'honneur de la bienveillance de Dieu à toutes choses; mais je dis, à toutes choses absolument, sans exception ni réserve quelconque. 0 vrai Dieu ! combien de fois , pour des bagatelles , chimères et fantômes de contentement, nous quittons les amours de l'Epoux céleste ! et comment donc alors pouvons-nous dire que nous l'aimons sur toutes choses, puisque nous préférons à sa grâce de si chétives vanités? Ils mont laissé, dit Dieu , moi qui suis la source d'eau vive, et se sont foui des citernes dissipées et crevassées qui ne peuvent retenir les eaux. C'est donc pour l'amour de nous qu'il veut que nous l'aimions, parce que nous ne pouvons cesser de l'aimer sans commencer de nous perdre, et que tout ce que nous lui ôtons de nos affections, nous le perdons.
Les petites vertus de simplicité, abjection et humiliation, auxquelles les grands Saints se sont tant plu pour mettre leur cœur à l'abri contre la vaine gloire , ayant été faites avec l'ardeur du céleste amour, ont été plus agréables à Dieu que de très-grandes actions faites avec moins d'amour.