DE L'OBÉISSANCE
L'obéissant, dit l'Écriture, racontera ses victoires.
Il faut, certes, que je vous dise la vérité, mes chères Sœurs; je suis bien aise de vous parler de l'obéissance, parce que, comme vous savez, c'est par elle que nous sommes religieuses,
et les anciens Pères ont déterminé que c'est la mère des vertus, qui a, pour sa fille aînée, la sainte humilité; jamais une âme n'est obéissante qu'elle ne soit humble et soumise; l'obéissant parlera et dira ses victoires. Nous sommes ici assemblées, mes chères Sœurs, hors du tracas du monde, pour nous vaincre nous-inème, afin d'aller un jour compter les victoires que nous aurons gagnées, et les dire toutes à Notre-Seigneur, afin que, comme vaillantes et victorieuses, il nous loge en son repos. 0 Dieu! nul ne parlera de ses victoires, que l'obéissant!
Je ne sache pas que l'Ecriture fasse mention d'aucun autre, au moins en termes si exprès, tellement que quiconque veut être si heureux que de faire un jour rapport de ses victoires, il faut nécessairement qu'il prenne le chemin de l'obéissance; car, au seul obéissant, comme je crois, ce privilège est donné.
Quelle gloire, mes chères Sœurs, qu'à nous autres, pauvres petites créatures, soit concédée la faveur qu'un jour nous allions, en présence de toute la cour céleste, devant le trône souverain de notre unique et aimable Epoux, lui faire un narré des victoires, pour petites qu'elles soient, gagnées pour son amour! 0 mon Dieu! faudrait-il que l'ombre d'un sot contentement que nous aurions, en faisant notre propre volonté, nous prive de la gloire immortelle que nous recevrions, si, en une humble et amoureuse obéissance, nous suivions la volonté de celui qui, pour notre bien, et pour la dilection que son Cœur amoureux portait à nos âmes, s'est soumis, et rendu obéissant jusqu'à la mort douloureuse de la croix !
Mais il faut que vous sachiez qu'il y a pour nous quatre sortes d'obéissance : la première, qui est générale à tous, c'est l'obéissance aux divins commandements, et nous devons incessamment travailler pour observer parfaitement le premier, dans lequel tous les autres sont compris : Aimer Dieu de tout notre cœur, de toutes nos forces et de tout notre pouvoir, et notre pro-
chain comme nous-même , voire, plus que nous-même ', le préférant volontiers à nous , et nous incommodant pour l'accommoder.
La deuxième, c'est l'obéissance aux volontés de Dieu en tout et partout, où que nous l'apercevions. Je chéris incomparablement cette sorte d'obéissance, et quoique, mes chères Sœurs, je ne la pratique pas comme je devrais, et selon les désirs et l'amour que Dieu m'en donne, je voudrais pourtant inculquer bien avant au fond de vos cœurs cette affection d'obéir indifféremaient et vous soumettre amoureusement à tous les événements, dispositions et permissions de cette sainte Providence; car, c'est une vérité assurée que rien ne se fait au ciel, en la terre et aux enfers, bref, partout, en haut et en bas, que par l'ordre, disposition ou permission de cette sage et adorable Providence; car, aussi, l'infaillible vérité a dit qu'une feuille d'arbre seulement ne tombe point sans la volonté et Providence du Père céleste.
La troisième est l'obéissance à nos Règles, Constitutions et Coutumier. Or, mes chères Sœurs, cette obéissance requiert que nous sachions bien tout ce qui est de l'Institut, que nous
a « Ce qui est dit de l'amour de Dieu (assure saint François de Sales dans » son IVe Entretien) se doit aussi entendre de l'amour du prochain, pourvu r toutefois que l'amour de Dieu surnage toujours au-dessus et tienne le pre- » mier rang; mais, après nous devons aimer nos semblables de toute l'étendue n de notre cœur, et ne nous contenter pas de les aimer comme nous-même, » ainsi que les commandements de Dieu nous obligent; mais nous devons les 5) aimer plus que nous-même, pour observer les règles de la perfection évan- » gélique, qui requiert cela de nous. IVotre-Seigneur a dit cela de lui-même : n Aimez-vous les uns les autres, ainsi que je vous ai aimés. »
Ceci est grandement considérable : « Aimez-vous ainsi que je vous ai aimés, » cela veut dire plus que vous-même. Et tout ainsi que IVotre-Seigneur nous » a toujours préférés à lui-même, et le fait encore autant de fois que nous le » recevons au Très-Saint Sacrement, se faisant notre viande, de même veut-il » que nous ayons un amour tel les uns pour les autres , et que nous préférions » toujours le prochain à nous. »
EXHORTATIONS SUR LES CONSTITUTIONS. 12a
le comprenions bien, pour l'observer au pied de la lettre et tout entièrement, selon son temps et saison. C'est une ordonnance de la constitution d'être douces, bumbles, cordiales et franches les unes envers les autres, tout comme c'en est une de se lever à cinq heures et dîner à dix heures. Ces deux, nous les pratiquons exactement; mais sommes-nous aussi exactes à nous rendre franches, cordiales, modestes, dénuées, et mortifiées, comme nous le sommes à nous lever et aller au chœur? Il faut quelquefois regarder en soi-même et dire : Ma règle m'ordonne cela, et cela, le fais-je bien? suis-je bien aussi volontairement soumise à ce qu'elle m'ordonne qui n'est pas selon mon inclination, comme à ce que j'agrée et qui est selon mon goût?
La quatrième , c'est l'obéissance aux ordonnances de nos supérieurs, tant particulières que générales, tant petites que grandes; oui, même ces petites obéissances qui se donnent pour le bon ordre du couvent. De cette obéissance, ici, nous en avons extrêmement besoin, parce que les occasions de la pratiquer nous sont presque continuelles, et je ne pense point, mes chères Sœurs, que, quoique les choses commandées soient petites, vos mérites, si vous les observez, en soient petits; oh! non , car Dieu même éprouvera et connaîtra par là votre fidélité. Il n'y a point de meilleure marque en un esprit, pour connaître que Dieu y est, que quand on le voit rangé dans une humble, exacte et fidèle observance; ne pensez pas, dis-je, ne rien gagner , et perdre votre temps d'assujettir votre esprit à ces petites observances, puisque notre Bienheureux Père a dit : « que s'il était céans, il se rendrait si exact, que rien plus, à toutes les petites ordonnances de la supérieure; qu'il croirait par ce moyen-là gagner le Cœur amoureux de notre bénin Sauveur. »
Vous savez toutes que les cheveux et l'œil de l'Épouse ravissent également le Cœur de son Bien-Aimé ; soyons obéissantes
et suivons toutes le patron que nous avons vu sur le mont de calvaire, c'est notre Epoux qui est mort pour nous en obéissant, après avoir obéi toute sa vie à Notre-Dame et à saint Joseph. Ornes chères Sœurs! l'obéissance, c'est la couronne du religieux, c'est son rempart et son soutien, sa paix, son repos et son assurance ; le seul obéissant vit dans la sainte liberté des enfants de Dieu : il aime que l'on commande les choses âpres et difficiles et les fait exactement; il reçoit de bon cœur les choses moindres et les fait fidèlement; il se réjouit des menues, pénibles et abjectes obéissances, et les exécute soigneusement sans jamais jeter la charge sur les autres.
« L'obéissant, dit notre Bienheureux Père, rendra compte de » quelques paroles, mais de ses actions faites par obéissance, » point. » 0 mes chères Sœurs! plaise à la divine Bonté nous rendre si heureusement obéissantes, qu'au jour, où le Seigneur viendra pour nous faire rendre compte de notre âme et de nos déportements, nous lui puissions dire : Mon Seigneur, vous savez toutes choses; vous savez que tout le cours de ma vie s'est passé en obéissance, et que je n'ai jamais rien fait de ma tête, mais tout selon l'ordonnance de mes supérieurs. Quiconque pourra dire cela avec vérité, entendra indubitablement cette agréable réponse : Viens, âme victorieuse, entre dans la joie de ton Seigneur ; car c'est à Moi que tu as obéi , d'autant que qui obéit à son supérieur, quoique mauvais, il m obéit, et qui l'écoute, m'écoute.
Cette Congrégation, mes chères filles, qui n'est pas fondée sur les austérités, est fondée sur le solide fondement de l'entière résignation, mortification et anéantissement de toute propre volonté, et en la parfaite obéissance, qui est nourrice, conservatrice et mère des vraies vertus intérieures; c'est pourquoi, nous étant si propre et tant nécessaire, nous devons mettre tout notre soin pour l'acquérir. Et je vous avertis, mes Sœurs, que je suis résolue de ne point laisser passer de fautes volontaires,
ou d'une grande négligence, contre l'obéissance, sans pénitence 3 et, pour ce, nous vous prions que toutes s'avertissent charitablement et humblement quand on verra des manquements contre icelle. Et, je vous conjure, mes chères Sœurs, si vous avez quelque amour et charité pour Dieu, comme je sais que vous avez, grâce à sa bonté, que vous le lui témoigniez en vous rendant parfaitement obéissantes à toutes ses volontés, soit en sa volonté signifiée, ou en celle de son bon plaisir.
Et si vous avez quelque désir d'union avec l'esprit de votre saint Fondateur, que vous lui donniez cette gloire accidentelle d'obéir à tous ses Ecrits, et suivre ses volontés qu'il vous a laissées aux Constitutions, Coutumier, Entretiens et en ses au très Ecrits. Et vous supplie aussi, que, si vous avez quelque charitable et cordiale affection pour moi, comme je crois que vos bontés ont, quoique de ma part j'en sois indigne; néanmoins, puisque Dieu m'a donné charge de vous, que vous me donniez cette chère consolation de vous voir acheminer de plus en plus en votre perfection, par la voie de l'obéissance à toutes les choses de l'Institut, car je n'en puis recevoir aucune que par cette voie-là, de voir que ce cher petit troupeau, que Dieu m'a commis, s'avance en l'amour divin, et contente son Dieu auquel il s'est sacrifié, et accroît la gloire accidentelle de son Bienheureux Père, sous les lois duquel il est dédié pour servir Dieu, répandant par ce moyen une suave odeur de vertu devant tous Allez en paix, mes chères Sœurs, et tâchez de faire ce que Dieu a voulu que je vous dise pour votre bien et ma consolation.
EXHORTATION IV
(Faite en 1630)