DE LA PAUVRETÉ
Afin que toutes affections à la jouissance et usage des choses temporelles soient retranchées, et que les Sœurs vivent en une parfaite abnégation des choses dont elles useront, etc
Mes chères filles, voici le troisième vœu que nous avons fait, qui est de la sainte pauvreté. Vous savez assez toutes, ce me semble, en quoi elle consiste, car je vous en ai déjà parlé autrefois; c'est pourquoi je ne vous dirai maintenant que deux mois, qui sont que je vous prie de considérer vos cœurs, s'ils n'ont point quelque affection aux choses permises, pour l'usage, ou s'ils n'en désirent point de celles qu'on n'a point; si quelques-unes d'entre vous se trouvent atteintes de ce mal, qu'elles s'humilient devant Dieu, et se relèvent soudain.
Voici le temps qui s'approche pour retrancher, je veux dire nos solitudes; que chacune pèse bien l'obligation de ce vœu et de cette vertu, et fasse de bonnes et fortes résolutions, de retrancher, moyennant la divine grâce, tout ce qu'elle verra contraire à la perfection , et tâcher de vous réduire dans celte absolue abnégation de toutes les choses de la terre; car il est certain que, tandis que quelques affections terrestres tiendront nos cœurs engagés, ils ne pourront pas jouir à souhait des contentements célestes. Tâchez donc de les purifier et les rendre conformes à nos règles qui sont admirables, et nous donnent si à propos nos nécessités, que c'est une merveille, et
sans que nous nous mettions en souci. Enfin, nous jouissons de h. 9
tout bien spirituel et temporel , jusque-là que nous avons plusieurs récréations et soulagements selon Phumanité. Presque tout le monde meurt de faim, et nous avons abondamment, quoique non superfluement, tout ce qui nous est nécessaire. Nous allons au réfectoire paisiblement, recevoir en silence , et de la main de Dieu, ce que nous avons à prendre; nous mangeons ce que l'obéissance nous donne, sans avoir un mari en colère, jeter un plat d'un côté et d'autres, sans avoir les bizarreries et mauvaises humeurs d'une belle-mère ou des sœurs, et mille autres choses que vous pouvez mieux penser que moi *;ous le dire. Nous avons la lecture sainte pendant le repas, pour réfectionner notre âme du pain de vie, qui est la parole de Dieu ; après cela nous avons nos récréations et avec plus de tranquillité que princesse ni prince de la chrétienneté. Nous
vons le silence pour être auprès de Dieu, sans qu'aucune créature nous en détourne. Puis la religion nous donne tant de
emps pour l'oraison et Office , pour l'examen , la lecture sainte en notre particulier. En après, nous n'avons pas la peine de nous aller crotter pour recevoir le Saint-Sacrement, ni d'attendre deux heures au pied d'un confessionnal, comme l'on voit quelquefois ces dames qui s'en retournent de pitié, après avoir prou attendu , sans s'être confessées. Mais nous en avons un très-bon et vertueux [confesseur] qui s'accommode à nos heures, et ne manque jamais de venir deux fois la semaine, prenant une peine pour bien servir le monastère qu'il ne se peut dire plus, et, cela, avec grande charité.
Voyez-vous, mes chères Sœurs, tous ces bénéfices doivent être pesés au poids du sanctuaire et devrions continuellement nous tenir anéanties devant Dieu, et lui dire d'un cœur amoureux : Que vous avons-nous fait, Seigneur, notre bon Dieu, de plus que tant d'autres qui valent cent fois plus que nous, lesquelles toutefois vous avez laissées à la merci des misères , malheurs et calamités du siècle ; et nous , par votre grande misé-
ricorde , vous nous avez mises en votre sainte maison, hors des occasions de commettre de grandes offenses contre votre divine Majesté, avec tant de moyens pour nous unir et joindre à vous.
Pourquoi pensez- vous, mes chères Sœurs, que Dieu nous ait tirées du monde pour nous mettre en religion? C'est afin que nous le servions en sainteté et justice tous les jours de notre vie; afin que nous le priions pour son peuple, pour nos bons frères chrétiens, pour ce cher prochain qui souffre tant, oue c'est une chose intolérable d'ouïr raconter ses calamités. L'un nous vient dire que tous ses proches sont morts de peste, et que les coureurs l'ont ruiné. L'autre dit : Nous ne savons l'heure que nos biens seront tous engagés, et à la merci de nos ennemis. L'autre dit : Je ne sais quand on lui ôtera la vie, d'autant que les soldats ont tué son voisin. Des filles sont violées et pleurent leur désastre, les femmes sont déshonorées et leurs maris tués. Les veuves et orphelins sont opprimés. L'on voit des plus riches avoir faim, et l'artisan qui était bien à son aise meurt de famine. De tous ces désastres, nous sommes exemptes par la douce et miséricordieuse bonté de Notre-Seigneur sur nous. Certes, si nous ne sommes reconnaissantes de ces bienfaits, nous serons très-rigoureusement et très-justement punies au jour du jugement.
Il nous exempte, ce grand Dieu, de grands travaux que les mondains souffrent, pour nous montrer combien c'est un Maître loyal envers ceux qui ont tout quitté pour le suivre ; mais il veut aussi que nous souffrions, et prenions d'un cœur amoureusement soumis, en contre-échange, les petites contrariétés, mortifications, humiliations et corrections, comme si nous disions: Seigneur, vous m'exemptez de ces grands maux que souffrent les mondains; mais, mon Dieu, pour suppléer à cela, je recevrai avec tant d'amour toutes les occasions de me mortifier, de m'anéantir, et de mourir à moi-même, que je n'enlaisserai pas passer une.
0 mes chères Sœurs, disons toutes d'un véritable sentiment de cœur : Qu'est-ce que nous rendrons au Seigneur noire Dieu, pour les grands biens qu'il nous a faits? Qu'est-ce que Ton peut donner à cette souveraine Grandeur, qui tient toutes choses, et à qui toutes choses appartiennent? Mes chères Sœurs, pour tous les biens que sa libéralité nous fait, rendons-lui nos vœux; il ne veut que cela de nous. Rendons-lui une fidèle, amoureuse et constante observance de ce que nous lui avons promis, et sa bonté se contentera. Portons grande compassion à notre prochain, prions pour lui incessamment. Pesons mille fois le jour, s'il se peut, les bienfaits que nous recevons de la main de Dieu, mais, cela, au pied du sanctuaire, comme je l'ai déjà dit. Employons quelquefois le temps de notre recueillement à comparer les maux que nous souffririons maintenant au monde, chacune selon son état et le rang qu'elle y a tenu, et les biens que nous recevons en la religion, pour n'en être pas ingrates ni méconnaissantes. Mais je vous exhorte à faire celte comparaison sérieusement devant Dieu, et vous assure que ce sera une bonne et très-utile pensée et occupation pour vos esprits.
Je vous assure, mes chères Sœurs, que celle qui serait ingrate recevrait un grand châtiment de Dieu ; au moins se mettrait-elle en état d'en recevoir un, en ce monde ou en l'autre. Ce nous est une faveur incomparable d'être en la maison de Notre -Seigneur et en sa vigne. Mais aussi, savez-vous, il faut veiller en la maison et faire valoir le talent, afin de n'être pas surprise quand le Maître viendra et être réputée pour méchante servante de Sa Majesté. Il faut travailler en sa vigne pour lui agréer et recevoir salaire, autrement on est réputé pour inutile. Je vous dis tout ceci avec un sentiment qui me console tout le cœur, faites-en profit, mes chères Sœurs, car c'est ce que Notre-Seigneur m'a donné pour vous dire.
EXHORTATION VII