‹ Œuvres diversesChapitre 5 sur 281 · OEUVRES E · texte numérisé non relu

OEUVRES E

16. Les vertus des veuves sont : l'humilité, le mépris du monde et de soi-même, la simplicité et amour de son abjection , le service des pauvres et des malades ; son lieu , le pied de la croix; sa gloire, d'être méprisée; sa couronne doit être sa misère. Je ne forclos pas l'élévation de l'âme, l'oraison mentale, la conversation intérieure avec Dieu, l'élancement perpétuel du cœur en Notre-Seigneur. Mais, savez-vous ce que je veux dire, ma fille? qu'il vous faut être comme cette femme forte, laquelle a mis sa main aux choses fortes, et ses doigts ont manié le fuseau. Méditez, et élevez votre esprit, et le portez en Dieu. Tirez Dieu en votre esprit : voilà les choses fortes; mais, avec tout cela, n'oubliez pas votre quenouille et votre fuseau. Filez le fil des petites vertus propres aux veuves; abaissez-vous aux exercices de charité. Qui dit autrement se trompe et est trompé.

17. Laissez-moi le soin de vos désirs; je vous les garderai fort soigneusement. N'en ayez nul souci : peut-être aussi ne vous les rendrar-je jamais, et ne sera pas expédient que je vous les rende ; mais assurez-vous que je ne les emploierai pas mal; j'en dois rendre compte et je m'en charge. Cheminez toujours devant Dieu et devant vous; car Dieu prend plaisir à vous voir faire vos petits pas, et, comme un bon père qui tient son enfant par la main, il accommodera ses pas aux vôtres et se contentera de n'aller pas plus vite que vous. De quoi vous souciez-vous d'aller d'un côté ou d'autre, ou d'aller bellement ou vitement , pourvu que Dieu soit avec vous, et vous avec lui?

18. Ne dispuiez jamais, ni peu ni prou, contre les suggestions que l'ennemi vous fera contre la foi, contre la chasteté viduale, contre l'obéissance vouée, contre le dessein de tendre à la perfection. Non, pas un seul mot de réplique, sinon celui de Notre-Seigneur : Arrière de moi, satan! tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu

FRAGMENTS DU PETIT LIVRET. ï

19. Ne vous efforcez point de renvoyer vos tentations; méprisez-les, ne vous y amusez point; représentez à votre imagination Jésus crucifié entre vos bras et sur votre poitrine, et dites cent fois en baisant son côté : « Cest ici mon espérance , c'est la vive source de mon bonheur, c'est le cœur de mon âme, c'est l'âme de mon cœur ; jamais rien ne me séparera de cet amour;

je le tiens et ne le laisserai point aller qu'il ne m'ait mise en lieu d'assurance. » Dites-lui souvent : « Que puis-je avoir sur la terre ou que prétends- je au ciel, sinon vous, ô mon Jésus? Vous êtes le Dieu de mon cœur et mon héritage que je désire éternellement. » Voyez Notre-Seigneur qui crie à Abraham et à vous aussi : Ne crains point, je suis ton protecteur. Saint Pierre voyant l'orage très-impétueux eut peur, et tout aussitôt il commença à enfoncer ; il cria à Notre-Seigneur : Sauvez-moi! Et Notre-Seigneur le prit par la main et le reprit : Pourquoi as-tu douté? Voyez ce saint Apôtre, il marche à pieds secs sur les eaux; les vents ni les vagues ne le sauraient faire enfoncer, mais la peur des vagues et des vents le fait perdre si son maître ne l'échappe.

20. La peur est un plus grand mal que le mal même; si elle vous saisit, criez fort à Notre-Seigneur : Sauvez-moi! et il vous tendra la main; serrez-la bien et allez joyeusement : il dormira quelquefois; mais, en temps et lieu, il se réveillera pour vous rendre le calme. Bref, ne philosophez point sur votre mal ; ne répliquez point; allez franchement : que tout le monde renverse, que tout soit en ténèbres, Dieu est avec nous si nos résolutions vivent.

21. Je suis consolé de vous voir pleine de désirs de l'obéissance; c'est un désir d'un prix incomparable qui vous appuiera sur tous vos ennemis. Hélas! ma très-aimée fille, ne regardez pas à qui, mais pour qui vous obéissez; votre vœu est adressé à Dieu , quoiqu'il regarde un homme. Mon Dieu ! ne craignez

point que la Providence de Dieu vous manque; s'il était besoin, elle enverrait plutôt un ange pour vous conduire que de vous laisser sans guide, puisque, avec tant de résolutions et de courage, vous voulez obéir. Hé! donc, ma fille, reposez-vous en , cette Providence paternelle, résignez-vous du tout à icelle. Amen.

22. Non , ne vous étonnez point, moquez-vous des assauts de votre ennemi, tenez la croix de Notre-Seigneur sur votre poitrine, répliquez doucement et par actes positifs baisant vos résolutions. Ne vous efforcez point de détruire la superbe, mais tâchez bien d'assurer l'humilité en l'exerçant positivement, et ne vous étonnez point, tenez vos yeux au ciel. Oui, ma fille, attachez-vous fort à la Providence divine ; qu'elle fasse ce qu'elle voudra de tout ce qui est nôtre ; qu'elle nous conduise par où il lui semblera mieux ; mais, j'espère, ains je m'assure que nous aboutirons à ce signe et arriverons à ce port. Vive Dieu ! ma très-chère fille, et cette espérance! Hardiment, cheminons en 'cet amour essentiel , fort et invariable de notre Dieu , et laissons courir cà

et là les fantômes des tentations; qu'elles entrecoupent tant qu'elles voudront notre chemin. « Dà, disait saint Antoine, j<? vous vois, mais je ne vous regarde pas. Non , ma fille, regardons à Notre-Seigneur, qui nous attend au-dessus de toutes ces fanfares de l'ennemi; réclamons son secours, car c'est pour cela qu'il permet que ces illusions nous fassent peur. Courage, ma fille; n'avons-nous pas occasion de croire que Notre-Seigneur nous aime? Si avons, certes, et pourquoi donc se mettre en peine des tentations? Je vous recommande notre simplicité, qui est si agréable à l'Epoux, et notre pauvre humilité, qui a tant de pouvoir vers lui. Ne sommes-nous pas trop heureux, de savoir qu'il faut aimer Dieu, et que tout notre bien gît à le servir, toute notre gloire à l'honorer? Que sa bonté est grande sur nous!

23. Contre ces nouveaux assauts, tenez-vous close et couverte dans les instructions que vous avez reçues jusqu'à présent, vous n'avez rien à craindre; prenez garde à ne point disputer ni marchander, ni ne vous attristez point, ni ne vous inquiétez, et vous serez délivrée. Il vous doit suffire que Dieu n'est point offensé en ces attaques.

24. Approfondissez de plus en plus votre considération sur les plaies de Notre-Seigneur, où vous trouverez un abîme de raisons qui vous confirmeront à notre généreuse entreprise, et vous feront sentir combien vil et vain est le cœur qui fait ailleurs sa demeure, qui niche sur un autre arbre que celui de la croix. Bienheureux si nous vivons et mourons en ce saint tabernacle! Non, non , rien du monde n'est digne de notre amour; il le faut tout à ce Sauveur qui nous a tout donné le sien. Pressez fort le cher crucifix sur votre poitrine.

25. L'oraison de simple remise en Dieu est sainte et salutaire, il n'en faut jamais douter; elle a tant été examinée, et toujours on a trouvé que Notre-Seigneur nous voulait enseigner cette manière de prier. Il n'y faut donc plus autre chose que d'y continuer doucement.

26. Mon âme est au hasard en mes mains, je la porte, disait David. Examinez souvent si vous avez votre âme en vos mains, si quelques passions, troublements ou inquiétudes ne vous l'a point emportée, voire, si vous l'avez à votre commandement, ou bien, si elle est engagée à quelque affection; et, si vous voyez qu'elle vous soit échappée, avant toutes choses, cherchez et la reprenez ; mais souvenez-vous qu'il la faut reprendre doucement et bellement, car, si vous la vouliez saisir à force de bras , vous l'effaroucheriez. Dieu soit notre tout!

27. Considérez souvent si vous pouvez dire avec vérité : Mon Bien-aimé est à moi et moi à lui! Voyez s'il y a quelques

pièces de votre âme, ou des facultés de votre corps, ou de ses sens qui ne soient pas à Dieu, et, Payant trouvé, reprenez-le, où qu'il soit, et le rendez à Dieu; car vous êtes à lui, toute, toute, toute.

28. Ressouvenez-vous que votre esprit connaissant et agissant par discours et raisons naturelles, il s'appelle entendement et intelligence, ou esprit humain ; mais, connaissant et agissant par la clarté et la lumière de la foi, il s'appelle esprit de la foi ou esprit chrétien. Or, ma filie, il arrive quelquefois que notre esprit n'agit que parla clarté surnaturelle, et que l'esprit humain ne peut acquiescer à cette action, et beaucoup moins l'àme sensuelle, laquelle y contredit et s'oppose; et lors il nous semble que tout est perdu; et, l'esprit pieux, abandonné de toutes les facultés raisonnables et sensitives, demeure tout éperdu, ce semble, et tout étonné; mais, en vérité, il n'y a nul danger; car l'esprit de la foi demeurant vif, sauve, quant et quant, tout le reste; et, quand tout le reste conspirerait contre nous, nous ne saurions déchoir de la grâce de Dieu. Il est vrai qu'Absalon inquiète et trouble tout le royaume d'Israël contre son père, en sorte que le pauvre David, tout roi qu'il est, s'en va pleurant pieds nus, la tête voilée, chacun l'ayant abandonné ; et cependant il est roi, pourtant, et enfin il régnera et rangera tout le reste à son obéissance. Quand donc il vous arrivera de voir votre âme sensuelle et votre esprit humain se bander contre votre esprit chrétien, le troubler et inquiéter, et faire soulever les facultés de votre cœur, courage, ma fille, un peu de patience , notre David demeurera vainqueur. Que toute la barque de notre navire tire où elle voudra l'aiguille marine, mais cela n'empêchera pourtant qu'elle ne fasse son mouvement et qu'elle n'ait sa visée à la belle étoile. Cette déréliction ressemble à celle que Notre-Seigneur ressentit à sa Passion, et en icelle il semble que notre âme soit comme le prophète, quand l'ange le portait en l'air par l'un

de ses cheveux. Nul remède à cela, ma fille , sinon de s'humilier et attendre en espérance la grâce de Dieu, recommandant doucement notre esprit entre ses mains paternelles.

29. Aux tentations de la foi, humiliez-vous profondément devant Dieu, puis devant son Eglise, par une inclination cordiale, et faites un acte positif de foi, protestant de vouloir à jamais croire tout ce que Dieu a révélé à son Eglise; et, sans plus disputer ni examiner aucune chose, divertissez votre cœur à d'autres occupations, principalement extérieures; et, bien que la tentation vienne autour de vous, ne faites aucun semblant de lavoir; mais, dissimulant cette attaque, appliquez-vous fidèlement et ardemment aux autres exercices.

30. Aux tentations de vanité et gloire, il faut faire de même, c'est à savoir faire un acte positif et contraire , et , au lieu de se glorifier, s'humilier de sa propre vanité, comme disant • Seigneur, je suis vain et mon esprit n'est que vanité. Ne vous rendez plus si pointilleuse et tendre aux tentations, que pour cela vous soyez troublée ou inquiétée. Hélas! ma fille, il se faut presque résoudre à toujours sentir les tentations et n'y point consentir. Quand vous les sentirez, penchez doucement votre cœur de l'autre côté, et ne vous étonnez point, bien que vos sens et votre esprit humain semblent tenir le parti de la tentation. Ne vous étonnez nullement, pourvu que l'esprit de la foi et le mouvement intime de votre cœur se tournent toujours à votre belle étoile.

31. Etonnez-vous encore moins des assoupissements et distractions qui proviennent en icelui, car ce sont accidents naturels; et, comme au grand monde, le ciel n'est pas toujours serein et découvert, mais souvent l'air se couvre par des nuages et des brouillards; ainsi au petit monde, qui est l'homme, l'esprit n'est pas toujours gai et clair, mais se couvre quelque-

fois d'assoupissement qri trouble sa clarté et empêche sa gaieté.

32. 0 mon âme! c'est le grand mot de notre repos, de prévoir souvent l'empirement de nos affaires et travaux et nous y disposer; et, quand les accidents nous arrivent, user de la domination que notre volonté supérieure a sur l'inférieure, car on ne peut empêcher que cette partie inférieure ne gronde; mais il la faut laisser faire , et mettre la supérieure en son être , acceptant de bon cœur ce que Dieu veut ou permet nous arriver.

33. Mon âme est triste; mais, ô Seigneur! n'ayez point égard aux inclinations ou rébellions de cette partie inférieure, ne laissez pas, de grâce, d'exercer votre volonté sur moi, qui suis trop heureuse de quoi vous me visitez et me voulez dépouiller de moi-même, pour me revêtir de vous-même.

34. Je ne veux ni cette vertu ni l'autre , je ne veux que l'amour de mon Dieu et le désir de son amour, l'accomplissement de sa volonté en moi. Hélas! je ne veux faire ni répliques ni réfléchissements. Dieu m'a donné un grand amour aux maximes de l'Evangile, et crois que c'est ensuite de la connaissance qu'il me donne de leurs beautés et excellences.

35. J'ai fort prié Dieu qu'il vous fit sentir comme il faut bien résigner tout votre soin, toute votre agilité et souplesse d'esprit, toutes ces petites pointes de votre entendement qui veulent tout ménager, voir et prévoir, le tout entre les mains de sa bonté souveraine et paternelle. Ne permettez point que votre cœur s'inquiète; faites-le reposer doucement sur les bras du Sauveur.

36. Seigneur, mâchez-moi, digérez-moi, anéantissez-moi en vous. Je ne veux rien que Dieu, me reposant en lui, toute,

m'afFermissant de plus en plus à le servir par une totale dépendance de sa divine Providence, et toujours plus fermement ancrée et assurée en la foi de sa véritable parole, et toute délaissée à sa merci et à son soin. 0 bonté éternelle! ô bonté paternelle! mon cœur se range à vous. Oui, mon Dieu, vous le savez, que je ne vois rien en moi sur quoi je me veuille et puisse appuyer, et que les espérances que vous me donnez de mon salut éternel sont fermement ancrées aux mérites de votre sainte Passion, et sur votre incompréhensible bonté et douceur. Amen.

37. Non, je vous prie, ma fille, ne violentez point votre tête, demeurez tranquille en votre oraison , et, quand les distractions vous arriveront, détournez-vous-en tout bellement, si vous pouvez; sinon , tenez la meilleure contenance que vous pourrez et laissant les mouches vous importuner tant qu'elles voudront, pendant que vous parlerez à votre Roi; il ne prend pas garde à cela. Vous pouvez les effaroucher avec un mouvement simple et tranquille , mais non pas avec un effroi et impatience qui vous fassent perdre contenance.

38. O Dieu! si ma pauvreté et misère vous sont agréables, accroissez-en le nombre et la durée. Il ne faut point craindre; et ne me dites pas qu'il vous semble que vous le dites avec lâcheté, sans force ni courage, mais comme par violence. O Dieu ! mais donc la voilà la sainte violence qui ravit les cieux ! Voyez-vous, ma fille, mon âme, c'est signe que tout est pris, puisque l'ennemi a tout gagné en notre forteresse, hormis le donjon imprenable, et qui ne se peut perdre que par soi-même. C'est enfin cette volonté libre et toute nue devant Dieu qui réside en la supérieure et plus spirituelle partie de l'àme, de ne penser qu'à son Dieu et à soi-même, et, quand toutes les autres facultés sont perdues et assujetties à l'ennemi , elle seule demeure maîtresse de soi-même pour ne consentir point. Or,

voyez-vous une âme affligée : parce que l'ennemi, occupant toutes les autres facultés, fait là-dedans un tintamarre et fracas extrême, à peine peut-elle ouïr ce qui se dit et fait en la partie supérieure , laquelle a bien la voix plus claire et plus vive que la partie inférieure ; mais celle-ci Ta si âpre , si grosse et si forte qu'elle ôte l'éclat de l'autre. Enfin notez ceci : tandis ue la tentation nous déplaît, il n'y a rien à craindre; car pourquoi nous déplaît-elle, sinon parce que nous ne la voulons pas? Au demeurant, ces tentations importunes viennent de la malice du diable ; mais la peine et souffrance viennent de la miséricorde de Dieu, qui, contre la volonté de son ennemi, tire de la malice d'icelui la sainte (ribulation par laquelle il affine l'or qu'il veut mettre en ses trésors. Je vous dis donc ainsi : Vos tentations sont du diable et de l'enfer, mais vos peines et afflictions sont de Dieu et du paradis; les mères sont de Babylone, mais les enfants sont de Jérusalem. Méprisez les tentations et embrassez les afflictions.

Je vous adore, mon Seigneur Jésus-Christ, et vous remercie de m'avoir enseigné ceci; faites-moi la grâce d'en tirer le profit que vous voulez. 0 Mère des enfants de Dieu! jamais je ne me séparerai de vous; je veux mourir en votre giron.

39. Pour toutes les choses qui vous arriveront, n'allez point chercher les causes , il suffit que Dieu les sait ; mais simplement humiliez-vous devant Dieu, supportant avec douceur la contradiction sans réflexion. Au temps des sécheresses, humiliez-vous, et au temps des sentiments et vues de vos misères, jetez-vous au plus intime des entrailles de la miséricorde de Dieu; mortifiez-vous en ces petites saillies contre les imperfections du prochain, avec l'esprit de douceur.

40. Cet amour simple de confiance et cet endormissement amoureux de votre esprit entre les bras de ce Sauveur corn-

prennent excellemment tout ce que vous allez cherchant çà et là pour votre goût.

41. Demeurez en la tranquille résignation et remise de vousmême entre les mains de Notre-Seigneur, sans jamais cesser de coopérer soigneusement à sa sainte grâce par l'exercice des vertus et occasions qui se présentent. Demeurez en cette simple et pure confiance filiale, sans vous remuer nullement aux pieds de Notre-Seigneur pour faire des actions sensibles, ni de l'entendement, ni de la volonté. Non, n'ayez donc point de soin de vous-même, non plus qu'un voyageur qui s'embarque de bonne foi sur un navire, qui ne prend garde qu'à se tenir et vivre dans icelui , laissant le soin de prendre les vents et tendre les voiles et faire voguer, au pilote, sous la conduite duquel il s'est remis.

42. C'est une vraie insensibilité qui vous prive de la jouissance de toutes les vertus que vous avez pourtant en fort bon état; mais vous n'en jouissez pas, ains êtes comme un enfant qui a un tuteur qui le prive du maniement de tous ses biens, en sorte que, tout étant à lui vraiment, il ne manie rien; il semble qu'il ne possède ni n'a rien que sa vie, et, comme dit saint Paul , maître de tout, il n'est en rien différent du serviteur; et en cela, ma fille, Dieu ne veut pas que le maniement de votre foi, de votre espérance et votre charité soit à vous, ni que vous en jouissiez, sinon justement pour vivre et pour vous servir aux occasions de la pure nécessité. Hélas ! ma fille , que vous êtes heureuse d'être ainsi sevrée et tenue de court par ce céleste tuteur, et, ce que nous devons faire, n'est que ce que nous faisons, qui est d'adorer l'aimable Providence de Dieu, et puis nous jeter entre ses bras et dans son giron.

43. C'est le haut point de la perfection de se contenter des actes secs, nus et insensibles, exercés par la seule volonté supérieure, comme ce serait le haut point de l'abstinence de se

contenter de manger sans aucun goût, mais avec dégoût et contre-cœur. Il faut protester à Notre-Seigneur que nous voulons vivre de sa mort, et manger comme si nous étions morts, sans goût, sentiment ni connaissance. Enfin le Sauveur veut que nous le servions si parfaitement, que rien ne nous reste pour nous abandonner entièrement à la merci de sa Providence. Que nous sommes heureux d'être esclaves de ce grand Dieu! et il lui faut laisser plein pouvoir de nous mener là où il voudra, et il faut dire avec Isaïe : Envoyez-moi où il vous plaira, Seigneur, et je suis bien assurée que, quelque part que je sois, vous m'aiderez à exécuter vos commandements.

44. La vraie et sainte science, c'est de laisser faire et défaire à Dieu, en soi et en toutes choses, ce qu'il lui plaira, sans avoir d'autres vouloirs ni élections, révérant d'un profond silence ce que l'entendement de la faiblesse humaine ne peut comprendre, car ses desseins peuvent être cachés, mais ils sont toujours justes. Le trésor des âmes nettes ne consiste pas à avoir des biens et faveurs de Dieu, ains à le rendre content- ne voulant ni plus ni moins que ce qu'il donne.

45. Pensez que vous êtes un petit saint Jean qui doit dormir sur la poitrine de Notre-Seigneur et reposer entre les bras de sa divine Providence. Nous n'avons point d'autres intentions ou intérêts que la gloire de Dieu; car si nous en avions, nous les retrancherions tout aussitôt. Enfin comme un autre saint Jean, demeurez toute remise et abandonnée entre les bras de Noire- Seigneur, parla remise de tout votre être à son bon plaisir et sainte Providence. 0 Dieu! quel bonheur d'être ainsi entre les bras et mamelles de celui duquel l'Epouse sacrée disait : a Vos tétins sont incomparablement meilleurs que le vin. » Demeurez donc ainsi, très- chère sœur, comme un petit saint Jean, et tandis que les autres mangent diverses sortes de viandes en la

table du Sauveur, reposez et penchez par une toute simple confiance voire tête, votre amour et votre esprit sur la poitrine amoureuse du cher Sauveur; car il est mieux de dormir sur ce sacré oreiller, que de veiller en toute autre posture.

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