‹ Œuvres diversesChapitre 63 sur 281 · SUR LA RÉFORME DE L'AME · texte numérisé non relu

SUR LA RÉFORME DE L'AME

Comment il faut faire pour réformer Pâme, dites-vous, ma très-chère fille? fl faut se bien connaître soi-même, son néant, sa bassesse, sa vileté et son rien; si notre entendement est rempli de cette vérité, nous verrons clairement qu'il y a beaucoup de défauts, d'imperfections, et beaucoup de choses à réformer en nous, que véritablement nous sommes remplies de misères et pauvretés; car, si nous avons quelque chose qui soit à nous, c'est la misère et les manquements que nous commettons. Or donc, si cela est, comme il est très-certain , avons-nous de quoi nous glorifier et estimer? Xon, véritablement!... Ma fille, qu'étiez-vous, il y a trente ans? vous n'étiez rien î Dieu vous a donné l'être; mais, néanmoins, vous n'êtes et ne vous ■z pourtant estimer rien, parce que, si Dieu se relirait de

vous, vous retourneriez dans le rien

Dans l'exercice des vertus chrétiennes, nous sommes comme un oiseau qui n'a point d'ailes pour voler, et qui n'a point de pieds pour marcher. Nous ne pouvons pas seulement prononcer le nom de Jésus sans une assistance particulière de Noire-Seigneur; c'est l'Apôtre qui le dit David s'estimait un chien

mort et une puce, lui qui était l'oint du Seigneur et selon le Cœur de Dieu; hélas! que devons-nous dire? nous estimer, nous autres! A plus forte raison, devons-nous penser que nous ne sommes qu'un chien mort, qu'une puce, voire, moins que cela. Or, tenons-nous donc fermes en cette connaissance de ce que nous sommes; et, passons encore plus avant, en aimant et nous réjouissant de ce que l'on nous tient et traite comme cela. C'est ici l'importance de le faire, où il y va du bon. C'est la souveraine pratique que celle d'aimer notre abjection, de bien aimer qu'on ne tienne point compte de nous, que l'on nous laisse là, comme une personne inutile qui n'est propre à rien, et qui n'est digne d'aucune considération.

Mais, voici encore d'autres pratiques dont nous devons tacher de profiter ; c'est que, lorsqu'il se présentera quelque occasion de faire quelque bien surnaturel et pratiquer quelque vertu , il faut reconnaître notre impuissance et que nous ne pouvons rien de nous-mêmes, de sorte qu'il ne faut rien attendre de nous, mais, oui bien, de Dieu et de sa grâce, laquelle il nous donnera infailliblement, tellement, qu'il faut dire hardiment avec saint Paul : Je puis tout en celui qui me conforte. Et si nous faisons quelque chose de bien, il faut soigneusement tout rapporter à Dieu, car la gloire lui en appartient; et, quand nous serons tombées en faute, et que nous aurons bronché en notre chemin, il ne faut en aucune façon nous en étonner, mais nous en humilier tout doucement devant Dieu , lui disant : Hé ! Seigneur ! voilà ce que je sais faire! voilà ma pauvreté et misère ! voilà ce que je suis : un néant! une faible et infirme créature! je ne dois pas attendre aucune chose de moi , qu'infirmités , imperfections et défauts Enfin, l'humilité est la réparatrice de

tous nos maux : il faut donc bien prendre garde qu'elle ne nous manque jamais; car, si nous ne l'avons pas, nos affaires iront bien mal, et notre perfection demeurera en arrière.

Pendant que notre Bienheureux Père vivait, il y avait une

Sœur, laquelle s'affligeait grandement quand elle avait commis quelque manquement ; il lui semblait qu'elle ne pourrait jamais s'amender ni s'empêcher de faillir, de sorte que, quand elle lui parlait, elle pleurait fort sur ce sujet. Un jour, en me parlant d'elle, il me dit: a J'ai considéré les larmes de cette bonne » Sœur; j'ai vu clairement qu'elles procédaient d'amour-propre, » et que toutes nos enfances et niaiseries et tous les étonne- » ments que nous avons de nous voir tomber en des imperfec- » tions, ne viennent que de ce que nous oublions la maxime 55 des saints : Qu'il nous faut tous les jours commencer 5>

i\ la vérité, mes chères filles, c'est faute de nous bien connaître que nous nous étonnons de nous voir défaillantes, car nous présumons tant de nous, que nous en attendons quelque chose de bon ; nous nous trompons , et Notre-Seigneur même permet que nous tombions quelquefois bien lourdement, afin que nous nous connaissions nous-même. Non, ma chère fille, cette connaissance de nous-même ne consiste point au sentiment, ni à en faire de grandes considérations, mais à le croire comme étant une vérité de foi; je veux dire que nous devons croire, en la pointe de notre esprit, avec une grande certitude de foi, que nous ne sommes rien, que nous ne pouvons rien, que nous sommes faibles, infirmes, fragiles et imparfaites, remplissant notre entendement de cette croyance, et affectionnant notre volonté à aimer notre pauvreté et misère. Or sus, voilà comme il faut, à mon avis, commencer la réformation de l'âme, par la connaissance de soi-même et par la confiance en Dieu * la connaissance de nous-même nous fera voir beaucoup de choses, en nous, à corriger et réformer, et que, néanmoins, nous n'en pourrons venir à bout de nous-même ; la confiance en Dieu nous fera espérer que nous pouvons tout en Dieu , et que, avec sa grâce , toutes choses nous seront possibles et faciles.

Le second moyen de réformation est de s'exercer en l'oraison et en la mortification , car ce sont les deux ailes pour voler à

Dieu : Tune soutient Pautre ; j'en reviens toujours là, l'oraison et la mortification. Il faut donc que la directrice rende les novices fort affectionnées à ces deux exercices , qu'elle les rende amoureuses du recueillement, et que même elle leur lise quelquefois les chapitres du Chemin de la perfection de sainte Thérèse. J'approuve fort qu'on fasse lire ce livre aux novices, car il est bien utile, et les peut bien aider et exciter à l'amour de ces deux vertus, de mortification et oraison. Il n'y a que cela à faire : se bien mortifier et se bien tenir proche de Dieu.

Il y a des âmes que Dieu élève en l'oraison avant qu'elles aient pris un bon fondement en la mortification; c'est peut-être parce qu'il les reconnaît si faibles, que, s'il ne leur donnait ces suavités, elles ne feraient rien qui vaille, et n'auraient pas le courage de persévérer et s'exercer en la vertu. Quand l'oraison est fondée sur la mortification , c'est une base bien assurée ; et, certes, il lui faut toujours donner ce fondement, soit devant, soit après d'y être élevé ; néanmoins, la voie ordinaire, c'est après que l'on s'est bien, à bon escient, exercé et adonné à la mortification, que Notre-Seigneur nous donne ces grâces d'oraison.

Il ne faudrait pas nous mettre en peine et penser qu'il y a de notre faute, et que notre oraison est inutile et désagréable à Dieu, parce que nous y avons de la difficulté. Non, ma chère fille, pourvu que vous ayez été fidèle. Je vous vais donner un exemple qui vous le fera bien entendre; c'est du bon Abraham : je l'aime grandement, ce grand patriarche, et par inclination. Donc, Abraham présentait souvent au Seigneur des sacrifices et holocaustes : un jour, comme il en offrait un, des oiseaux de proie s'abattirent sur les chairs des victimes; voyant cela , il prit une baguette et les chassa le mieux qu'il put, sans se lasser; cela dura tout au long du sacrifice. Si, à la fin, Abraham se fût plaint à Dieu en lui disant : « 0 Seigneur! quel pauvre sacrifice vous ai-je offert, lequel a été au milieu des distractions

causées par les oiseaux de proie,» assurément, le Seigneur lui aurait répondu que son oblation n'auait pas cessé de lui être agréable, parce que tout cela était arrivé contre son gré, et qu'il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour les chasser; ce qui était vrai. Ainsi, mes chères filles, quand nous sommes en l'oraison, encore que nous y ayons quantité de distractions, qui sont comme des mouches importunes; si, néanmoins, elles nous déplaisent, et que nous fassions ce qui est en notre pouvoir pour nous en distraire fidèlement , notre oraison ne laisse pas d'être bonne et agréable à Dieu, nous n'en devons point douter.

C'est une chose certaine, lorsque nous sommes dans le sentiment de notre misère à l'oraison, qu'il n'est pas besoin de faire des discours à Notre-Seigneur pour la lui représenter; il est mieux de nous arrêter dans notre sentiment qui parle assez à Dieu pour nous; il est toujours mieux, assurément, de nous arrêter paisiblement dans les sentiments et affections que Notre- Seigneur nous donne, que d'agir de nous-mêmes. Enfin, mes chères filles , approchez-vous de Dieu avec le plus de simplicité qui vous sera possible , et soyez certaines que l'oraison la plus simple est la meilleure. Oui, mes chères filles, lorsque Dieu nous donne de grandes affections et désir de nous exercer dans l'humilité , il est bon de le faire et de jeter un regard sur les occasions que nous aurons de la pratiquer ce jour présent, parce que les vraies servantes de Dieu ne doivent point avoir de lendemain, ni s'étendre plus avant que sur les occasions présentes ; elles doivent avoir un grand soin et une fidélité toute particulière de s'exercer, ce jour-là, à la vertu sur laquelle Notre- Seigneur nous a donné des affections particulières en l'oraison, d'autant qu'il requiert cela de nous, et nous le donne pour cette seule fin, de nous y voir fidèlement exercer.

Vous demandez maintenant, qu'est-ce que le dénûment intérieur? Ma chère fille, on n'en saurait bonnement parler, au

moins on ne l'entend guère, si Dieu n'illumine l'âme; car il faut qu'il mette une certaine petite chandelle au fond du cœur, pour lui faire voir ce de quoi il faut qu'elle se dépouille. Or, il y a mille et mille choses dont on se doit dénuer : de son propre intérêt, satisfaction, des consolations et sentiments de Dieu, de sa propre estime et de son choix; certes, celles qui sont conduites dans ces voies, vont perpétuellement retranchant leur choix en toutes choses généralement, et Notre-Seigneur les tient en ce continuel exercice ; et lui-même les va dénuant , et prend plaisir de les voir dans cette nudité et impuissance, trop délicates pour en pouvoir discourir.

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