SUR LES CAUSES QUI METTENT OBSTACLE A LA PERFECTION
Mes chères Sœurs, je pensais vous pouvoir servir encore au jourd'hui , mais la divine Providence en a bien disposé autrement, car Sa Majesté veut que je parte. Je n'ai rien à ajouter, mes chères filles, à ce que je vous ai dit l'autre jour, en l'entretien du dimanche, que ces deux mots : Nous n'avons besoin que de bien faire. Je vous conjure donc, autant qu'il m'est possible, de bien employer les bons mouvements, inspirations et lumières que Dieu vous donne , et de les réduire en bons effets ; car j'ai appris , par l'expérience des choses de la religion , qu'il y a quatre causes ou racines d'où procède tout notre mal, et qu'à ces quatre causes sont opposés quatre chefs principaux qui sont comme la source de notre bonheur.
La première est que nous ne connaissons pas assez la grandeur et l'excellence de l'état religieux, ni l'essence des vraies
et solides vertus qui s'y pratiquent, la véritable humilité, la patience et autres; cela est une ignorance d'où proviennent les autres maux; car, voyez-vous, pour opposer maintenant le bien contraire, une âme qui s'étudie, tant parla lecture, par la méditation, les conférences, qu'autrement, à connaître la grandeur de l'état religieux, avance et profite par-dessus les autres, et cela, parce qu'elle détruit l'ignorance, grande source du mal, et acquiert la connaissance, qui est l'acheminement aux biens que lui offre l'état religieux.
La seconde cause de notre mal est que nous n'avons pas assez d'estime et ne prisons pas, comme il faut, les choses de la religion, lesquelles sont toutes saintes, et ont été établies par l'esprit de Dieu, avec tant de sagesse, qu'elles sont toutes grandement estimables, et, s'il faut user de ce mot, quasi toutes adorables.
Estimez et prisez donc grandement tout ce qui se pratique en la religion, comme s'accuser au chapitre, recevoir une humiliation au réfectoire, pratiquer un acte de cordialité et douceur. Ces moyens sont très-précieux pour nous enrichir 5 nous ne devrions jamais laisser échapper telles occasions sans avoir un certain marrissement de cœur, qui procède de l'estime que nous faisons de ces pratiques. Car, voyez-vous, dans le monde, une personne avare qui estime l'or et les richesses, ne perd point d'occasion d'en amasser; et, pourquoi cela? parce qu'elle les estime et qu'elle veut être riche. Elle ne trouverait pas un double ' qu'elle ne le ramassât; elle a beau trouver de la paille, elle n'en recueille point, parce que c'est une chose commune qu'on n'estime pas. Nous devons faire ainsi, mes très-chères Sœurs, priser et estimer toutes les choses de la religion plus que les mondains ne prisent l'or, et avoir une sainte ambition, ou plutôt une sainte superbe, de nous enrichir de ces
1 Petite monnaie de ce temps-là.
biens; pour cela, il ne faut point perdre d'occasions d'en
amasser.
La troisième cause de notre mal, est que nous n'avons pas de vrais désirs de la perfection que requiert l'état religieux. Nous avons bien quelques petits désirs, mais ce sont des désirs lâches, froids, sans vigueur et qui sont de peu de fruits. A cette cause, sont opposés les désirs vrais et ardents qui sont efficaces. Je suis assurée qu'il n'y a aucune d'entre nous qui, si elle avait un vrai désir de surmonter quelques-unes de ses passions ou mauvaises habitudes, pour invétérées qu'elles fussent, n'en rapportât quelque victoire dans quelques semaines, ou, pour le moins, dans quelques mois. Vous savez la réponse que fit saint Thomas à sa sœur, quand elle lui demanda quelque moyen pour être bientôt parfaite. Il lui dit : En le voulant. Il ne faut que cela; ayez un vrai désir, et je vous assure que vous arriverez bientôt à la perfection. Je vois tous les jours, dans le monde, des personnes qui désirent faire fortune et être en crédit ; que ne font-elles pas pour cela, et avec quel soin travaillent-elles! et pourquoi? pour des biens périssables, pour avoir un peu de terre qui leur est commune avec les autres hommes. Et nous autres, mes très-chères Sœurs, avec quelle ardeur devons-nous désirer faire fortune pour le ciel, et comment devons-nous travailler pour acquérir les biens perdurables qui nous sont communs avec Dieu et les Anges?
Je passe à la quatrième et dernière cause d'où procède notre mal, qui est un défaut de courage pour l'entreprise du bien et de la vertu , car plusieurs désirent la perfection et en parlent fort bien; mais, à la moindre difficulté qu'ils rencontrent en l'exécution de leurs désirs, ils perdent courage. Il y en a aussi d'autres qui reconnaissent le bonheur de la vocation religieuse, qui l'estiment et ont de grands désirs de la vertu; mais un dernier point leur manque : ils n'ont pas le courage fort pour résister aux tentations et supporter les contradictions qui se
rencontrent en l'exercice des vertus; celte dernière cause est bien contraire à la grandeur de courage et à la générosité. Il est, certes, besoin d'en avoir pour surmonter les difficultés que Ton éprouve souvent dans la pratique du bien, à cause de la misère de notre nature; car, par exemple, s'il vous semble que vous n'avez pas bien ce qu'il vous faut, toutes les commodités du corps, et qu'il se plaigne et murmure, il faut surmonter tout cela généreusement et dire : Eh bien! s'il me manque quelque chose, je serai bien aise d'avoir cette occasion de souffrir quelque petite chosette ou incommodité. Vous vient-il aussi quelque petite ambition ou envie d'être aimée, d'être préférée et telles autres choses semblables? il faut surmonter cela. Une âme généreuse ne s'amuse point à ces fantaisies et désirs ; elle a des prétentions bien plus relevées, car elle aspire à la véritable perfection religieuse, laquelle ne consiste pas à bien faire une cérémonie, chanter au chœur; non, ce n'est point cela qui fait le religieux et la religieuse, mais à bien pratiquer les vraies et solides vertus que requiert l'état où l'on est.
0 mes très-chères Sœurs ! connaissez et reconnaissez l'excellence et dignité du bonheur de la religion ; estimez-le et prisez-le au-dessus de tout ce dont le monde fait état. Ayez de vrais désirs de la perfection; et, enfin, ayez un grand courage pour effectuer ces bons désirs, et pour vaincre et surmonter les difficultés qui se rencontrent en l'exercice de la vertu. Nous ne savons pas en quoi consiste l'essence de la vraie vertu et oraison ; ce n'est autre chose que d'être toujours prêtes à recevoir toutes sortes d'obéissances, et tenir notre âme unie à la volonté de Dieu autant qu'il nous est possible. L'âme qui peut dire, en vérité , qu'elle est toujours disposée à tout ce qu'on lui voudra commander, est toujours en oraison.
(Fait le 14 septembre 1624)