SUR LA DEFIANCE DE SOI-MÊME ET LA CONFIANCE EN DIEU
Vous me demandez comme il faut faire pour bien commencer la vie spirituelle ?. . . Ma chère fille , il n'y a autre chose à faire qu'à se méfier de soi-même, se mépriser soi-même; il se faut bien connaître, car enfin c'est l'unique moyen pour bien commencer et prendre un bon fondement en la vie spirituelle ; de sorte qu'il faut bien inculquer ce point aux novices, et à toutes celles qui veulent faire profession de la vertu. C'est le premier degré que cette connaissance de soi-même; aussi la première chose qui m'est tombée, ce matin en l'esprit, en me réveillant, c'est ce que dit le Combat spirituel, «que ceux qui veulent tendre à !a perfection doivent jeter le fondement d'une grande défiance d'eux-mêmes et entière confiance en Dieu. » Il me semble que les personnes spirituelles ne se fondent pas assez là-dessus; c'est pourquoi l'on voit fort peu de solide vertu. L'on spécule tant, l'on fait tant d'état, et l'on se porte tant à ces hautes oraisons, aux ravissements et choses délicates et extraordinaires; néanmoins,
la vraie sainteté et solide vertu consiste en cette défiance et mépris de soi-même et confiance en Dieu.
Mon Dieu ! que je désirerais qu'on inculquât ceci aux novices et qu'on les fondât bien en cette perfection , leur faisant connaître leur bassesse, leur néant, leur vileté, et qu'elles ne peuvent rien d'elles-mêmes, et que tout ce qui est de bon en elles vient de Dieu! Elles doivent donc tout rapporter à Lui et n'attendre rien d'elles-mêmes, mais de Lui, de sa grâce et assistance.
Il est presque impossible, pour nous autres, que nous ne soyons pas humbles, tandis que nous conserverons cet esprit, d'ouvrir la porte de nos maisons , pour y recevoir toutes sortes de personnes que le monde méprise et rebute , comme les boiteuses, aveugles, contrefaites et autres, car cela nous tiendra en humilité devant les créatures ; et devant Dieu nous pratiquerons une charité extrême et la plus grande que l'on saurait pratiquer, car non-seulement ces filles et ces femmes sont rebutées du monde, mais encore des personnes les plus saintes, car il n'y a point de religion, pour sainte qu'elle soit, où on les veuille recevoir. Voilà donc comme la divine Providence trouve cet expédient pour nous maintenir en l'esprit de notre Institut, qui est un esprit de bassesse, humilité, mépris, abjection et douce charité, recevant à bras ouverts tout ce que le monde rejette, pourvu que ces âmes aient le cœur bien sain et disposé à vivre en humilité, soumission et obéissance.
Or, mes chères filles, l'humilité n'est autre chose que le mépris et démission de soi-même et de sa volonté , et d'aimer son néant, misère et abjection, de souffrir et de vouloir doucement, gaiement et amoureusement qu'on nous tienne et traite pour ce que nous sommes. Certes, c'est aller bien avant que d'en venir là, car cette connaissance de nous-mêmes n'est que le premier degré de l'humilité : l'humilité produit aussi la générosité et confiance en Dieu.
Mais, vous dites, comment une âme bien imparfaite et pleine de misères peut avoir cette générosité et confiance? Ma chère fille, notre Bienheureux Père avait accoutumé de dire que « plus il se sentait faible, plus il avait de force et de confiance, d'autant qu'il n'attendait rien de lui-même et qu'il jetait toute sa confiance en Dieu. » Il était si aise quand on tombait en des fautes de fragilité , parce qu'il disait que cela était bon pour humilier l'âme, et pour lui faire voir qu'elle ne doit nullement se confier en elle-même, mais en la grâce et assistance de Notre- Seigneur.
Enfin, ces âmes doivent avoir un grand courage pour mettre fidèlement la main à l'œuvre de leur perfection , sans s'étonner ni se mettre aucunement en peine de se voir sujettes à tant de fautes et imperfections.