DE LA SOLIDE VERTU
Je suis Men aise que vous me fassiez cette demande, mes chères Sœurs : Comment les Sœurs professes doivent être zélées à prendre l'esprit de leur vocation, et à servir de bon exemple? J'y réponds, en vous assurant que c'est une question bien importante, et que les Sœurs doivent très-assurément nourrir dans leurs cœurs , une grande jalousie et un zèle ardent de se bien édifier les unes les autres, et tous ceux avec qui elles conversent, et qu'elles aient un grand soin de prendre l'esprit de leur Institut, pour procurer que celles qui nous suivent le prennent aussi; mais ce zèle ne doit pas être pointilleux, picoteux, impatient, il ne faut même pas que celles qui sont en charge pressent trop les esprits. Le zèle de notre Bienheureux Père n'était point tel : c'était un zèle qui le faisait prier, donner bon exemple, exciter, encourager, et supporter les âmes; il ne les pressait point , mais les attendait longuement avec une patience et débonnaireté admirables , les aidait de tout son pouvoir, sans plaindre sa peine, ni sans épargner sa charité, puis laissait le reste à la Providence de Dieu. Il ne faut point aller chercher d'autre doctrine que celle de ce Bienheureux Père de nos âmes pour bien exercer notre zèle. Voici donc ce qu'il faut faire : recourir à l'oraison, aider, supporter, et donner bon exemple à nos Sœurs; celles qui sont en charge, par leurs avis et enseignements , et les autres en se parlant et encourageant ensemble.
Mon Dieu! mes Sœurs, à quoi devons-nous prendre plaisir, sinon à parler de Dieu, de l'éternité, du bonheur de notre vo-
cation, de l'amour et fidélité que nous devons avoir à bien prendre l'esprit de notre saint Institut, et pour le conserver soigneusement ; nos discours ne doivent être d'autre chose, lorsque nous avons congé de nous entretenir en particulier, surtout soyons d'une grande observance. Tâchons de servir de bon exemple, parce qu'on ne saurait dire le bien qu'apporte dans une maison religieuse une fille de bonne édification; mais que tout ce que nous faisons pour la donner se fasse avec le seul désir de nous rendre toujours plus agréables à Dieu , et par ce seul motif de son pur amour, et que ce soit cet amour seul qui anime notre zèle.
Or sus, mes chères filles, il faut que je vous donne trois fondements pour établir notre zèle et notre vertu, afin qu'elle soit solide : le premier est d'être entièrement dépendantes du soin paternel de notre bon Dieu et de nos supérieurs, sans avoir aucun soin de nous-mêmes ; non , ne pensez point à ce que vous ferez et à ce qui vous arrivera; abandonnez toute votre àme, votre esprit, et même votre corps, dans le sein de la divine Providence, et à celui de l'obéissance, et même le soin de votre perfection; car Notre-Seigneur en aura assez, ayant plus d'amour et de soin pour nous que la mère la plus passionnée n'a de nourrir et élever son enfant. Oui, certainement, mes chères Sœurs, Dieu pense plus, par le menu, à nos nécessités, pour petites et minces qu'elles soient, en a plus de soin qu'une tendre mère et nourrice ne fait de son petit qu'elle aime tendrement. Sachez pourtant que la mesure de la Providence de Dieu sur nous est celle de la confiance que nous avons en lui, et que son soin est d'autant plus achevé, que notre abandonnement entre ses mains sacrées est plus parfait et plus entier. Je ne veux pas que vous vous lassiez de travailler fidèlement à votre perfection; mais je vous dis seulement que les voies et les moyens d'y parvenir vous doivent être indifférents; laissezvous donc tourner, manier et façonner tout au gré du bon plai- ". 15
sir éternel, par la voie de l'obéissance, sans permettre à votre esprit de discerner ce qui lui est propre ou non, comme de penser : pourrai-je bien faire cette charge? ou bien : je ferais mieux l'autre; je serais bien mieux avec cette Sœur, qui a plus de rapport à mon humeur, qu'avec celle-là. Laissez tous ces discernements pour vous laisser incessamment à la conduite de Notre-Seigneur.
Le deuxième point, c'est qu'il ne faut chercher que Dieu, ne vouloir que Dieu, ne prétendre que Dieu. Ah! si vous ne cherchez que Dieu, vous le trouverez partout; par exemple : une fille va faire l'oraison , (l'obéissance l'en retire tout incontinent pour l'employer ailleurs; infailliblement, elle trouvera autant Dieu dans cette occupation qu'en l'oraison. Je vous avoue que ce sera, possible, avec moins de satisfaction et de doux repos; mais sachez que Dieu se trouve mieux aussi où il y a plus de l'abnégation, que de plaisir pour nous. Si vous ne cherchez encore que Dieu, mes Sœurs, vous serez indifférentes pour vos emplois, pour vos charges, pour votre séjour et pour tout ce qui vous concerne, d'autant que vous trouverez partout ce bon et grand Dieu de votre cœur, parce qu'il ne se trouve jamais mieux qu'en l'obéissance. C'est en cette divine indifférence qu'on trouve enclos le document de notre Bienheureux Père : Ne demandez rien et ne refusez rien; c'est le dernier qu'il nous a donné, parce qu'il contient tous les autres ensemble, puisque nous trouvons dans sa pratique, celle de l'humilité, douceur, simplicité et mortification, parfaitement comprises; mais, plus que toutes vertus, ce document contient encore la parfaite dépendance du bon plaisir de Dieu, et l'entière perfection comprise dans nos saintes règles et constitutions. Le Bienheureux nous désirait fidèles à cette pratique; c'est aussi mon unique désir sur vous, mes chères filles; et, comme je sais qu'il n'y a rien de plus parfait que cette pratique même, je l'honore et la prise infiniment, me souvenant du zèle avec lequel ce Bien-
heureux Père nous la recommandait spécialement, trois ans avant sa mort, qu'il avait si fréquemment ces paroles à la bouche : Ne demandez rien et ne refusez rien, mes filles. 0 Dieu! que celles qui pratiquent bien cet admirable document possèdent une grande tranquillité, parce qu'il conduit promptement et fidèlement à la plus haute et sublime perfection.
Vous me dites qu'il ne faut donc pas demander ses nécessités? Pardonnez-moi, mes Sœurs, il faut demander simplement et confidemment ce que vous avez besoin : la constitution l'ordonne ; mais il faut prendre garde de ne demander que le nécessaire, et non ce qui plaît, que nous n'eussions pas même pu avoir dans le monde, et ne vouloir pas, si à point nommé, tout ce qui est de nos inclinations, ne voulant rien souffrir. Non, mes filles, il faut être plus mortifiées, une âme religieuse devant aimer souverainement les souffrances et la pratique de son vœu de pauvreté ; par exemple: nous commencerons à avoir un peu froid ; nous voulons aussitôt des habits et couvertures. Le chaud vient : nous voulons soudain tout poser plus tôt que les autres : cela marque une grande tendreté et trop d'attention sur nous-mêmes, qui me fait quelquefois un peu mal au cœur, ne voyant pas mes filles aussi parfaites que je les voudrais. Je vous dirai encore, que ce document de notre Bienheureux Père tendait surtout à ce dénûment du trop grand soin de nos corps, sachant que les femmes et les filles sont pour l'ordinaire fort tendres, trouvant que tout leur fait mal, que tout les incommode, que tout nuit à leur santé, que ceci leur est propre et que cela ne le leur est pas; je suis mieux ici que là; cet air m'est bon, l'autre me nuit, et mille autres petites faiblesses qu'une âme saintement généreuse et bien attentive à Dieu n'a pas. Mais, savez-vous à quoi tendait souverainement ce dernier avis de notre saint Père : Ne demandez rien et ne refusez rien? C'était pour délivrer et affranchir nos esprits de tant de pensées , de tant de réflexions et desseins que les âmes qui ne sont
pas dénuées d'elles-mêmes ont encore, ce qui leur cause des grands troubles et inquiétudes. Si l'on emploie telles personnes à des charges ou à des fondations, elles se tourmenteront dans le tracas et dans les petites contrariétés et difficultés, dans les privations de leurs petites commodités qui les étonneront : « 0 mon Dieu! diront-elles, je suis si distraite, si inquiète, je ne saurais me tenir à la présence de Dieu ! Quand j'étais à Annecy, dans notre petite cellule, j'étais si contente, si recueillie; notre Mère m'était si douce, si gracieuse! mes Sœurs m'étaient toutes si cordiales, bonnes et condescendantes! je m'accommodais si bien à leurs humeurs, elles m'aimaient si tendrement!.. . » — Tout cela n'est pas vertu, et ce n'est pas être vertueuses de n'être cordiales et douces que lorsque rien ne vous contrarie, et que vous êtes dans votre cellule sans être exercées et hors des occasions de rien souffrir, que vous êtes avec une supérieure et des Sœurs qui approuvent tout ce que vous faites; l'égalité et sainte joie n'est pas merveilleuse en ces rencontres. Je crains bien, au contraire, que nos passions ne s'engraissent parmi ce repos et cette quiétude, et que vous ne soyez pleines de vous-mêmes, immortifiées, attachées à vos propres intérêts et satisfactions; et, si vous vous regardez bien, vous trouverez que votre vertu prétendue n'est pas en vous, mais en votre supérieure, en votre Sœur, en votre cellule et aux lieux où vous êtes. Si nous ne cherchons que Dieu, nous le trouverons ici, nous le trouverons là; et, parce qu'il est partout, en tous lieux et en toutes personnes, et si nous ne voulons que lui, nous serons contentes de tout et partout.
Le troisième moyen de bien établir notre vertu , c'est de recevoir toutes choses comme venant de la main de Dieu, qui nous envoie le tout pour notre bien et pour nous faire mériter. Une Sœur vous dira une parole piquante; une autre vous répondra mal gracieusement ; regardez en cela la bonté de Notre- Seigneur, parce que, bien qu'il ne soit pas auteur du mal ni
de l'imperfection de la Sœur, il a néanmoins permis que cette parole vous fût dite, afin que vous en fissiez votre profit, en pratiquant la patience, la mortification, le doux support, et que votre Sœur, de son côté, s'humiliât et aimât son abjection. Nous voyons qu'on fait passer l'eau des plus belles sources par des canaux de fer, de plomb et de bois; cette même eau, passant par ces canaux, vient toujours de sa source pour s'introduire aux lieux où on la désire; de même toutes nos adversités et contradictions viennent de l'agréable et première source de la Divinité, bien qu'elles passent par les créatures, qu'elles nous viennent d'elles comme par des canaux; il ne faut jamais regarder les moyens par lesquels ces eaux amères nous viennent ; mais adorer la source d'où elles dérivent, jetant toujours les yeux en Dieu dans nos peines et nos adversités, pour les recevoir de sa main adorable. Nous devons être extrêmement aises d'avoir des occasions de souffrir et de pratiquer la vertu, qui ne s'acquiert jamais mieux que lorsqu'elle est combattue de son contraire , bien que Dieu nous la puisse donner dans un instant; mais il ne fait pas souvent de ces miracles, et veut, pour l'ordinaire, que nous passions par la voie obscure, nous tenant dans les lieux bas, jusqu'à ce que sa main nous élève dans son cabinet pour nous communiquer ses secrets.
Nous nous trouvons, possible, bien éloignées des sentiments de cette demoiselle dont par le Philothée, et qui alla trouver saint Athanase pour le prier de lui donner une maîtresse rude et difficile à servir, afin qu'elle pût avoir sujet, en la servant, d'endurer et de s'exercer à la vertu, et, voyant qu'elle en avait rencontré une bonne, douce et vertueuse, qui ne la faisait point souffrir, parce que le Saint n'avait pas bien compris son intention, elle le retrouva de nouveau et le pria de si bonne grâce, que son dessein fut accompli, parce que ce grand Saint lui donna une maîtresse chagrine, coléreuse et opiniâtre, laquelle l'exerça merveilleusement et la satisfit fort pleinement, lui
donna matière de profiter comme elle désirait pour parvenir à la perfection. 0 mes chères Sœurs! nous ne ferions pas de même , car nous voulons que les Sœurs avec lesquelles nous demeurons soient si douces, si cordiales à notre endroit, qu'elles ne nous disent pas la moindre parole qui nous puisse toucher ou mortifier ; toutes les officières voudraient des aides maniables et condescendantes. A la vérité, il faut bien que celles-ci obéissent simplement, parce que la supérieure les leur a assujetties, comme ayant l'autorité sur toutes, comme chef de la Congrégation ; mais il ne faut pas que les officières aient de pouvoir sur les mêmes aides de leurs charges, ains elles les doivent prier cordialement et gracieusement, parce qu'elles n'ont sur elles qu'une autorité empruntée.
La Sœur assistante de la communauté ne doit pas aussi traiter avec un pouvoir absolu comme ferait la supérieure, car elle n'a que celui que la Mère lui commet, étant celle qui a été élue par-dessus toutes les autres; ains les Sœurs lui doivent pourtant rendre [en l'absence de la supérieure] les mêmes honneurs et obéissances qu'à la supérieure même, puisqu'elle lui a remis son pouvoir et son autorité.
Il ne faut donc pas que les officières usent de maîtrise sur leurs aides, mais qu'elles leur disent humblement et doucement ce qu'il faut qu'elles fassent, leur parlant avec un cordial respect : « Ma Sœur, vous plaît-il de faire un peu telle chose » , ou bien : «Faites un peu cela, s'il vous plaît? » — Les aides peuvent donner leur avis simplement, disant : « 11 me semble que ceci serait bien ainsi » , ou bien : « Nous faisions telles choses comme cela » , — et semblables petites paroles selon les occasions, puis, faire comme l'officière voudra, sans contrôler ni témoigner des sentiments et aversions, si on ne fait pas état de ce qu'elles ont dit. Celles qui ont les charges ne doivent pas aussi tant faire les entendues, qu'elles ne demandent cordialement l'avis et sentiment de leurs aides.
Enfin, mes chères filles, soyez douces, gracieuses, cordiales et unies ensemble, n'ayant qu'un cœur et qu'une àme; supportez-vous, entr'aimez-vous les unes les autres, et, en cela, l'on connaîtra que vous êtes vraies servantes de Dieu et vraies filles de notre Bienheureux Père, duquel, par tous les actes que nous ferons des vertus et des saints documents qu'il nous a donnés à pratiquer, nous accroîtrons et augmenterons la gloire accidentelle. Rendons-nous-y fidèles, afin de ne lui dérober ce que nous lui devons, je vous en prie, mes chères filles.