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SUR LES PASSIONS, ET LA FAÇON DE LES COMBATTRE

Non, mes filles, il est imposssible de faire entièrement mourir toutes nos passions; nous les pouvons bien amortir, mais nous les sentirons toujours. Il est vrai quelles peuvent être si endormies, que pour un peu de temps elles ne nous travailleront pas, et qu'à force de les mortifier elles cesseront de nous faire la guerre; mais parce qu'elles ne sont pas mortes, lorsque nous y penserons le moins, elles se réveilleront si bien, qu'elles nous feront tomber en des grosses fautes. Vous direz alors : D'où vient ceci? je ne croyais plus avoir des passions, ou, pour

le moins, je pensais de m'en être rendue la maîtresse Je

vous répondrai : Parce que vos passions n'étaient pas mortes, elles se font sentir, et vous font connaître qu'elles n'étaient qu'un peu endormies, puisqu'un petit bruit les a réveillées. 11 y a bien des personnes qui, par une longue habitude à la mortification, les ont endormies d'un sommeil si profond, qu'elles ne se réveillent pas ni si aisément ni si fréquemment. Ces sortes d'àmes ont acquis une certaine domination sur ces petites rebelles, que, dès qu'elles commencent à se révolter, elles ont le pouvoir de les retenir; et, bien que ces passions fassent quelques échappées, elles «ont soudainement en leur devoir et à l'obéissance de la raison.

Mais celles qui ne sont que légèrement ensommeillées et qui ne sont pas encore bien sujettes, elles se réveillent souvent et donnent bien de la besogne et de la peine; elles requièrent de l'âme une grande attention sur elle-même, et beaucoup de fidélité a la mortification pour les mieux ranger et dompter.

Mes chères Sœurs, il y a des âmes qui ont leurs passions

accoisées parce que rien ne les contrarie; [ce n'est pas à dire qu'elles soient vertueuses pour cela,] car enfin la vertu solide ne s'acquiert qu'au milieu des contradictions. Une personne ne se peut pas dire patiente lorsqu'elle ne souffre rien. Il ne faut que mettre ces âmes-là dans les occasions pour les connaître; elles verront elles-mêmes, parleurs faux pas, que leur vertu n'était qu'une vertu apparente et qui ne subsistait que dans leur imagination. Elles ressemblent à ces rivières qui coulent si doucement lorsque le temps est calme et que rien ne s'oppose à leur course; mais, à la moindre bouffée de vent qui survient, les ondes s'élèvent et font grand bruit; leur calme ne procédait pas d'elles-mêmes, mais du vent qui ne battait pas sur elles. Je conseille à ces sortes de personnes de se bien humilier, parce que je les assure que leur vertu n'est qu'un fantôme ou un simulacre qui n'est rien moins que vertu. Notre -Seigneur permet que leurs passions s'élèvent et qu'elles donnent du nez en terre , pour les tenir plus humbles et petites à leurs yeux , leur faisant connaître leur impuissance et ce qu'elles sont sans son secours. Pour nous tenir donc dans cette connaissance si utile à nos âmes, il permet que nous fassions des plus grands manquements lorsque nous avons formé les meilleures résolutions et que nous nous persuadons de vouloir faire des merveilles. 0 Dieu! mes Sœurs, que la créature est peu de chose d'elle-même! Elle ne doit rien attendre que de la grâce de son Dieu, car, je l'assure, elle n'est rien du tout! Que serait-ce si nous ne faisions point de ces fautes qui nous font aimer notre abjection? nous croirions être saintes. 0 mes filles! bienheureuses seront celles qui font de ces grosses imperfections qui leur donnent bien de la confusion aux yeux des créatures , car je les assure que si elles savent bien en faire profit, et tel que Dieu désire , elles se rendront fort agréables à ses yeux divins. Vous demandez si le démon nous peut donner des passions? Non, ma Sœur, nos passions sont en nous-mêmes; qui les a

plus, qui les a moins fortes : le diable les peut émouvoir, selon le pouvoir que Dieu lui donne, parce qu'il ne peut rien sans cette divine permission; mais il ne peut pas en donner, car les passions nous sont naturelles et nous les avons dans nous.

Ce qu'il faut faire, dites-vous encore, lorsque tout à coup on sent toutes ses passions émues? Il ne faut pas se violenter à faire quantité d'actes pour les vaincre et les ramener au devoir, parce qu'elles nous pourraient surmonter; mais, dans la partie suprême de notre âme, il nous faut joindre seulement au bon plaisir de Dieu, nous humilier; et, au partir de là, nous tenir en paix et le plus tranquillement que nous pourrons auprès de Dieu. Enfin, il nous faut faire comme nos grangers ont fait aujourd'hui sur leur bateau qui conduisait notre blé sur le lac. Ils se sont trouvés subitement en un très-grand péril; dans un instant ils ont vu s'élever une violente tempête qui allait sans doute les submerger avec le bateau et tout ce qui était dessus. Hélas! qu'ont-ils fait? Ils ne se sont pas opiniâtres de vouloir prendre le droit fil de l'eau en traversant ces grosses ondes; non, ils se seraient perdus faisant de la sorte; mais ils ont trèssagement conduit leur barque, tout doucement, au rivage, et ont suivi les petites ondes; par ce moyen ils sont arrivés, en évitant l'orage et non en le combattant.

Mes Sœurs, voilà un petit modèle de ce que nous devons faire, lorsque, voguant en grande paix dans notre petite navigation, nous sentons, sans y penser, toutes nos passions s'élever et causer en nous un grand orage, comme si elles nous devaient abîmer ou nous entraîner après elles ; il ne faut pas vouloir calmer nous-mêmes cette tempête, mais nous approcher doucement du rivage, tenant notre volonté ferme en Dieu, côtoyer les petites ondes, pour arriver, par l'humble connaissance denous-même, à Dieu, qui est notre port assuré. Cheminons bellement, sans effort, et sans rien accorder à nos passions de ce qu'elles désirent, et faisant ainsi, nous arriverons un peu

pJus tard à ce divin port; mais avec plus de gloire que si nous avions joui d'un calme parfait et que nous eussions vogué sans peine.

Mes chères filles, êtes-vous satisfaites sur vos demandes? Je le souhaite bien fort, et que nous fassions toujours notre profit de tout. Dieu nous en fasse la grâce.

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