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SUR LA MORTIFICATION DES INCLINATIONS NATURELLES

[Un jour, notre digne Mère revenant de la seconde table, s'agenouilla devant le Saint-Sacrement, oit elle prit une splendeur de visage, une sérénité et une fermeté tout extraordinaire, et nous dit, dès quelle fut assise, à la récréation :]

0 Dieu! que faisons-nous en cette vie, mes chères Sœurs? Je vous puis assurer, que je n'eus jamais une si claire vue delà bonté et de la beauté de la mort, comme je l'ai maintenant. Hélas! que faisons-nous ca-bas en cette misérable vallée de pleurs , éloignées de Dieu , où il ne se trouve point de solide vertu ! où il n'y a guère de véritable humilité ni de vraie simplicité! où l'on trouve si peu d'âmes totalement abandonnées entre les bras de Dieu !

Quelle est celle d'entre nous qui voudrait toujours être ravalée, humiliée et avilie? 0 Dieu! s'il faut demeurer ça-bas, au moins faut-il que ce soit pour y pratiquer les solides vertus. Pour cela, mes chères Sœurs, je me résous de ne point flatter vos inclinations, mais de les rompre, et de n'en pas contenter une de toutes celles que je connaîtrai. Eh Dieu ! nous marchons trop en enfants, cela me fâche. Il faut céans, je veux dire que

les filles de cet Institut pratiquent les actes des vraies, grandes et héroïques vertus. Je vous puis bien assurer que si le premier pas de cet Institut était à faire , Ton y marcherait d'un autre biais que Ton n'a pas fait jusqu'à présent, au moins si j'avais le sentiment que j'ai maintenant. Je suis absolument déterminée de vous bien mortifier, et de contrarier vivement toutes vos inclinations. Oui, je le proteste, mes Sœurs, à la vue et la face de notre Dieu, que je vous mortifierai, humilierai, et agirai avec plus de force d'esprit que je n'ai jamais fait , et je me repens bien de ne l'avoir pas fait plus tôt. Mais, désormais, je ne veux plus de niaiseries; il faudra rompre ou faire, et jamais fille n'aura ma voix, que je n'y voie bien tout ce qu'il faut et tout ce que je désire, et toutes tant que vous êtes, préparezvous à être conduites par un nouvel esprit, car je suis chargée de nourrir les filles de notre Bienheureux Père , et je ne puis pas le faire sans les mortifier et humilier. J'ai changé les officières et les livres; mais si j'entends sur cela le moindre signe de répugnance et d'inclination, je vous humilierai puissamment. Au reste, mes Sœurs, je ne vous mortifierai point selon mes inclinations ou aversions, car il n'y a pas une de nos Sœurs pour qui j'aie inclination, attache ou aversion particulière de la grosseur d'un ciron. Ce n'est pas que je ne sois bien imparfaite; mais je garde mes inclinations pour moi, et quant à mes Sœurs, je les conduis comme je crois le devoir faire, selon Dieu et ma conscience , et je mortifierai chacune d'elles autant que je verrai le devoir faire et qu'il sera nécessaire, avec plus de force d'esprit que je n'ai jamais fait.

Ma Sœur la directrice, mortifiez bien ce peu de novices que vous avez; s'il s'en trouve qui soient si vives qu'elles ne puissent souffrir qu'on les mortifie, en sorte qu'à cause de cela elles font toujours plus de fautes, je ne suis point d'avis qu'on les en tienne quittes; mais savez-vous le remède? il faut doubler, et puis tripier, et retripler.

Vous n'avez que ma Sœur N. de [novice] blanche, elle est prou immortifiée, mais mortifiez-la bien. Et si vous ne voulez pas tomber, notre novice, tenez-vous ferme.. . Vous répondrez que cela vous donnera bien du travail; tant mieux, pourvu que vous ayez un grand courage pour avaler les médecines spirituelles qu'on vous donnera, et pour laisser mettre les cataplasmes sur vos plaies sans dire, holà!

Certes, qui voudra vivre selon ses inclinations ne vienne plus céans , et comme dit notre bienheureux Père : « Qui voudra se servir de sa propre volonté, il la lui faudra aller donner, hors de la porte, car dedans il ne s'en parlera plus, Dieu aidant. » C'était le sentiment qu'avait ce Bienheureux sur la fin de sa vie. Il me dit à Paris : « Je suis très-résolu de ne point trahir les

âmes ni de les flatter. N N s'adresse à moi, je lui dirai

franchement ses vérités. Qui voudra suivre ses inclinations ne vienne point à moi ; qui voudra vivre selon Dieu , qu'il y vienne, je le servirai de tout mon cœur »

Il dit ces mêmes paroles à une personne qui ne s'amendait pas; elle n'eut pas le courage ni la force pour le supporter, si qu'elle rompit, et il la laissa rompre.

Si je ne conduis pas bien mes Sœurs, ce sera par faute d'intelligence et non par malice de volonté, car, grâces à Dieu, sa bonté m'a donné une volonté droite; mais pour les péchés d'ignorance, sans malice, j'ai appris de mon Bienheureux Père que ces péchés-là sont fort peu de chose devant Dieu. Par sa grâce, je n'ai rien qui me tienne attachée, j'aime bien toutes mes Sœurs, et il n'y en a aucune à qui je me sente attachée le moins du monde; et, bien que j'aie toujours cette inclination de retourner en ce monastère [d'Annecy] dès que j'ai achevé ce que j'ai à faire dans les autres; je ne suis que la volonté de notre Bienheureux Père, car je lui demandai, s'il venait à mourir, ce qu'il lui plaisait que je fisse, il me dit : « Vous demeu- » rerez en la barque en laquelle je vous ai mise. »

Pour conclusion, mes chères Sœurs, je vous annonce que je vous mortifierai sans inclination ni aversion. Je vous ai promis que je contrarierai fortement et fermement vos inclinations, et vous proteste que je tiendrai ferme en ce dessein; et celle qui ne voudra pas que ses inclinations soient rompues, qu'elle soit soigneuse que je ne les voie pas; car, tout autant que j'en verrai, autant j'en ruinerai, Dieu aidant.

sur l'amour-propre et les dommages qu'il fait en l'ame.

Iî y a des âmes qui sont si pleines d'elles-mêmes, qu'on le voit en tout ce qu'elles font, soit en leur ouvrage, en leurs paroles et façon de faire ; mais il y en a encore de plus fines : elles dissimulent; et, cependant, quand je leur parle, je vois danser leur amour-propre par là-dedans. Ah! il faut avoir un grand soin de se vider de soi-même par une entière abnégation et mortification.

On demande si une âme ne peut pas être bien remplie de soi-même sans le connaître? Oui, cela se peut bien; mais, certes, ces âmes-là ne lisent pas les Entretiens de notre Bienheureux Père et ne pénètrent pas assez avant en cette vraie science, laquelle ne nous enseigne rien tant que l'anéantissement de soi-même; car, si on les lisait bien et qu'on les mît en pratique, nous serions de plus braves filles que nous ne sommes pas. Certes, je voudrais que nous fussions toutes parfaites de la perfection que ce Bienheureux nous a enseignée. Nous sommes de bonnes filles, il est vrai; nous allons bien à l'Office, nous gardons le silence, cela est bon; nous ne faisons pas de répliques à l'obéissance, cela est bon aussi; mais ces âmes qui font si h. 16

bien les choses extérieures, ont-elles quelque exercice intérieur? Non... Ah! donnez-leur-en un peu, et, par là, vous connaîtrez ce qu'elles sont. Piquez-les, et vous verrez si elles sont vives et sensibles, et comme elles ménageront leurs seniiments ! Je sais bien que pour avoir des sentiments et des passions vives et promptement émues, quand on nous reprend, cela ne veut rien dire, et n'empêche point la perfection, pourvu qu'on ne les suive pas. Mon Dieu ! cette doctrine nous a tant été enseignée ! Que celles donc qui n'ont point les passions fortes ni de ressentiments de répugnance ne s'estiment pas les plus parfaites; ains, au contraire, celles qui les ont plus fortes, ont bien plus de moyens de s'établir et acquérir les vraies et solides vertus, si elles sont fidèles à Dieu. Mais quand on se surmonte, dites-vous, ou qu'on fait quelque bonne pratique, il vient une certaine complaisance et satisfaction qui gâte tout, et nous fait tout perdre, si nous n'y prenons garde. — Vous dites vrai, ma très-chère fille; et quel malheur, quand, après avoir fait quelques bons sacrifices, nous venons à nous en complaire en nous-mêmes, tout n'est-il pas perdu? Or, si on ne peut, ou rarement, faire le bien qu'il ne nous en demeure quelque satisfaction, cela n'est pas mal; mais de s'y entretenir et de s'y complaire, c'est ce qui gâte tout. — Et que faut-il faire à cela? Il faut anéantir ces pensées de complaisances et vaine satisfaction, s'humilier et chercher son abjection, donner la gloire à Dieu de tout, et reconnaître que de nous-mêmes nous ne pouvons rien. En un mot , il faut être fidèlement fidèle et humblement humble ; cela veut dire, qu'il faut en toutes choses ne chercher que la gloire de Dieu, et ne rien faire que pour lui plaire; rien pour nous ni pour les créatures, mais tout pour Dieu; s'humilier et du bien et des fautes, mais d'une humilité véritable, fidèle et sincère. Je ne vois point que nous fassions profit de nos fautes ; nous ne nous en humilions pas assez , nous n'en aimons pas assez notre abjection.

Il y a des âmes, en religion depuis longtemps, lesquelles n'ont jamais point de paix, parce qu'elles ne travaillent pas à une abnégation absolue de leurs propres sentiments : on leur aura dit et redit plusieurs fois ce qu'elles doivent faire sur ces troubles; et, au lieu de se tenir fermes et de se reposer en cela, et porter doucement et patiemment leur croix (car cet état en est une) , elles veulent qu'on leur dise toujours des choses nouvelles, et ont en cela leur volonté et inclination; de là vient qu'elles ne sont point tranquilles, ce qu'elles seraient si elles se résolvaient à supporter patiemment cette petite croix.

Il faut aussi animer nos actions extérieures d'une attention attentive qui nous donne le courage de souffrir nos peines, et de travailler pour acquérir la perfection, non point parce que c'est une chose bonne ou pour le bien qui nous en revient, mais parce que cela plaît à Dieu ainsi» Il faut venir céans, non pour otre ferventes, mais pour travailler à une profonde humilité, soumission, mortification et abnégation; non point seulement pour fuir les occasions de faire le mal et avoir plus de moyens de faire le bien , mais pour plaire à Dieu et faire toutes choses pour son amour. On pense que quand on a passé son année de noviciat et qu'on est coiffée de noir, que tout est fait. Ohî certes, vous vous trompez, car il faut toujours commencer; faire aujourd'hui toutes nos actions avec autant de ferveur, comme si c'était le premier jour. Il faut souvent considérer nos règles, et faire comparaison de ce que nous sommes avec ce que nous devons être. Je voudrais bien que nous pensassions souvent à l'excellence de notre vocation, et que nous tâchassions de nous rendre telles qu'elle requiert de nous. Elle demande que nous soyons humbles, douces, obéissantes et simples; il ne faut point vivre selon nos inclinations et aversions : voilà ce qu'il faudrait faire et ne point s'arrêter à l'écorce.

Je voudrais avoir des charbons de feu pour les jeter dans vos

cœurs afin de les enflammer ; mais je ne suis pas cligne de rendre ce service à Notre-Seigneur ni à la maison.

Il faut agrandir notre courage pour parvenir à la perfection. Nous n'y saurions jamais parvenir sans la mortification de nos passions. Qu'une chacune regarde ce qui est en elle, et qu'elle entreprenne, à bon escient, son amendement.

Nous devons nous porter un très-grand respect les unes aux autres; nos Règles nous y obligent; et, certes , où il n'y a point de respect il n'y a point d'amour.

Il faut bien prendre garde à ce vice de négligence, c'est un grand mal pour les religieuses. Si vous êtes lâches, et que vou ne preniez soin de purger voire cœur de cette imperfection, et que vous ne combattiez généreusement cette mauvaise inclinatiou, vous ne serez religieuse que d'habit.

Il y a peu de personnes qui servent Dieu purement. On est tellement plein de soi-même que c'est pitié. On fait ses œuvres par respect humain, ou par quelque impure intention. Je ne dis pas de ces impuretés grossières, je n'entends pas de cela; mais des intentions éloignées de celles que nous devons avoir, de servir Dieu purement pour lui plaire, faisant tout pour lui avec une affection vive et simple.

Ma fil!e, servir Dieu nûment et simplement, ce n'est point couvrir ni doubler nos actions, car ce qui est simple n'est pas double; ce qui est nu n'est pas couvert. Regardez ma main; elle ne saurait être plus nue ni plus simple qu'elle n'est, et il faut que nous soyons ainsi, servant Dieu sans avoir autre intention que celle de lui plaire. Servir Dieu purement, ce n'est point chercher, par amour-propre, les consolations, mais le servir aussi fidèlement parmi les sécheresses et aridités, comme parmi les sentiments et douceurs.

On connaît que l'on désire les consolations par amour-propre, lorsqu'on s'inquiète de n'en point avoir et qu'on est plus lâche au service de Dieu. Non, il ne faut pas les désirer... Mais sont-

elles quelquefois utiles? Oui, principalement pour celles qui commencent. Aussi voit-on que Notre-Seigneur a coutume d'en donner en ce temps-là. Mais, nous autres anciennes, il nous faut manger des croûtes.

Il n'y a point de doute, ma fille, qu'une âme qui serait tout le jour attaquée de pensées inutiles et qui aurait la fidélité de ramener son esprit à Dieu, soudain qu'elle s'en apercevrait, fera autant pour lui, voire plus, que celle qui aurait beaucoup de facilité de retourner à Dieu et se détourner et retirer des inutilités; en cela consiste la vraie vertu. Que celles qui sont en cet état-là pratiquent courageusement et fidèlement ce retour en Dieu et qu'elles y persévèrent, car je les assure quq c'est le vrai moyen d'acquérir la perfection en peu de temps.

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