DERNIERS AVIS DU BIENHEUREUX
[pendant la retraite de 1616.]
46. Noire-Seigneur vous aime, ma chère Mère, il vous veut toute sienne ; n'ayez plus d'autres bras pour vous porter que les siens, ni d'autre sein pour vous reposer que le sien et sa Providence; n'étendez votre vue ailleurs et n'arrêtez votre esprit qu'en lui. Tenez votre volonté si simplement unie que rien ne soit entre deux; oubliez tout le reste, ne vous y amusant plus, et ne pensez à chose quelconque, puisque vous lui avez tout re-
mis. Revêtez-vous de Nôtre-Seigneur crucifié; aimez-le en ses souffrances et faites des aspirations là-dessus. Ce qu'il faut que vous fassiez ne le faites pas par votre inclination, mais parce que c'est la volonté de Dieu.
47. Vivez toute à Dieu en la très -sainte nudité de toute chose, surtout de vous-même. Jésus vous tienne saintement esclave de sa sainte croix, nue de tout ce qui n'est pas lui-même; que s'il vous donne des sentiments et consolations de sa présence, c'est afin que sa présence ne tienne plus votre cœur, mais lui et son bon plaisir.
48. Prosterné, ce me semble, en quelque petit recoin du mont de Calvaire où Notre-Seigneur me voit, je vous écris ces lignes, ma très-chère Mère, pour votre soulagement, comme un abrégé des résolutions plus convenables à votre avancement devant Dieu.
49. Je répète ce que si souvent je vous ai dit, que, nonseulement en l'oraison, mais en Ja conduite de votre vie, vous devez marcher en l'esprit d'une très-parfaite et très-simple confiance en Dieu, entièrement remise et abandonnée à son bon plaisir comme un enfant innocent qui se laisse aller à la conduite et direction de sa mère. Secondement, et pour bien marcher ainsi à la merci de l'amour et du soin de ce cher souverainement aimable Père, tenez suavement et paisiblement votre âme ferme, sans permettre qu'elle se divertisse à se retourner sur elle-même, ni à vouloir voir ce qu'elle fait, ou si elle est satisfaite; car, ma chère Mère, nos satisfactions ne sont point aimables devant les yeux de Dieu, ains seulement elles agréent à notre propre amour. Le Sauveur de notre àme inculque si souvent la simplicité des petits enfants, que nous la devons aimer très-particulièrement. Or, ces petits enfants innocents aiment leurs mères qui les portent avec une extrême simpli-
cilé j ils ne regardent nullement ce qu'elles font, ni ne foui point de retour sur eux-mêmes ni sur leurs satisfactions ; ils les prennent sans les regarder. Ils tètent avec avidité, et ne regardent point si ce lait est meilleur une fois que l'autre; car, tandis qu'il y en a, ils le prennent tout de bon sans autre curiosité : en cela donc nous devons ressembler aux petits enfants.
50. Comme encore en cette douce oisiveté, par laquelle ils ne se soucient point d'aller, ains aiment mieux être portés, et quand ils commencent à vouloir aller, ils commencent aussi à souvent tomber et trébucher es choses qu'ils rencontrent; bienheureux sont ceux qui ne veulent pas toujours faire, voir, considérer, discourir. Ma très -chère fille, il faut accoiser notre activité d'esprit, puisque nous voyons manifestement que Dieu nous appelle à cette unique très-simple attention de confiance. De cette activité d'esprit, et du soin que notre amour nous suggère d'avoir de notre cœur et de ce qu'il fait, provient l'inquiétude de notre cœur, lorsque nous apercevons soit de loin, soit de près, quelques tentations ou de la foi ou de quelques autres vertus que nous chérissons fort, ou même quand nous craignons de perdre la douceur et consolation; c'est pourquoi il faut simplifier notre esprit, et ayant abandonné et quitté tout ce qui déplaît à Dieu, demeurer en paix dans noire barque, c'est-à-dire faire en paix les exercices de notre vocation. Et ne nous empressons point de notre avancement; car, comme ceux qui sont à une barque, où il y a bon vent, sans remuer tirent au port, aussi ceux qui sont à une vocation bonne, sans s'embesogner de leur profit, profitent et s'avancent perpétuellement. Que s'ils n'ont pas la satisfaction de voir leurs progrès, ils ne doivent pas pour cela s'alangourir, car ils sont certains qu'ils ne laissent pas de s'avancer.