‹ Œuvres diversesChapitre 31 sur 169 · Diodore, t. xi, p · texte numérisé non relu

Diodore, t. xi, p

les sphragistes qui consacrent les prémices, savent reconnaître les victimes et les marquent du sceau sacré, ceux qui présentent les lingots et les pierres précieuses, etc. ; puis les prophétesses, les jumelles, les épouses du dieu, agitant le sistre, battant le tambourin d'Hathor; 2^ les servants^ hommes et femmes, les hommes portant le caleçon court, coiffés du bonnet de fellah, ou tête nue, les cheveux en boule, les femmes couvertes d'une robe étroite : habilleurs et habilleuses chargés d'oindre et de vêtir les statues, bouchers sacrés, porteurs des oiseaux, porteurs des fruits de la terre, des pains de proposition, des vases contenant les divers liquides et des étoffes, les fleuristes, les arroseurs des chemins de la procession, sans compter ceux qui préparent toutes ces offrandes et ne figurent pas dans les cortèges, sans parler des préposés à l'entretien de l'édifice, tous gens qui s'agitent comme les génies dont les textes sacrés nous énumèrent les noms tirés de leurs fonctions dans l'autre monde, qui travaillent comme la foule des domestiques dans les tombes des morts de l'Ancien Empire, derrière les fils. Malgré le rôle surnaturel dont je vous dénonçais la mystique vanité, les prêtres, quel que soit leur rang, n'ont été à l'origine que de simples auxiliaires du chef, intendants et valets responsables des soins envers les statues, de la tenue de maison qu'exigent les dieux. Les plus élevés en dignité, ceux qui récitent les formules sacrées, rappellent singulièrement les principaux figurants d'une cérémonie funèbre. Aussi à côté des noms de dieux que s'arrogent les pontifes des divers centres religieux, nous trouvons des dénominations antiques empruntées à cet ordre d'idées ; il y a a le servant » sotem, « le chef de l'œuvre », « celui qui porte la peau de bête, etc. ». Ces titres sont postérieurement entrés dans le catalogue des divinités secondaires, et on voit, dans certains tableaux, les titulaires reconnaissables à leur taille réduite, accompagnant le roi et lui rendant hommage.

L'occupation journalière des prêtres consistait à faire vivre

le dieu suivant l'idéal de la vie humaine. Ses statues sont parées de riches vêtements, ses coffres enveloppés de voiles précieux, on les couronne de diadèmes, on les couvre de colliers, de bracelets, de joyaux, on leur présente le miroir, et cette toilette du dieu doit être faite avec de nouveaux ornements à chaque cérémonie. On le purifie, on le lustre, on l'oint de cosmétiques, on le parfume, on lui offre des fleurs odorantes, on lui sert les produits les plus délicats du sol, les viandes d'animaux choisis, les boissons de toute nature, celles qui donnent la vigueur, la gaieté, l'ivresse. Le sistre, le tambourin égayent son âme et chassent les mauvaises influences ; on lui fournit les talismans efficaces, on lui lit les prières qui assureront ses résurrections, le mettront à l'abri du mal. Enfin, il reçoit l'hommage des matières mêmes dont seront faites ses propres statues, celles de ses parèdres, toutes ces formes qu'il aime à revêtir, cette société où il se complaît ; « et il est perpétuellement en joie de ce qu'a fait le roi pour lui, et de l'exactitude des prêtres ».

Ces devoirs rendus à la divinité n'ont pas pour fin un vain simulacre, mais le dieu jouit réellement.De plus, en les accomplissant, le prêtre a en vue un fait mythologique qu'il entend reproduire : les vêtements, bijoux, ingrédients employés par lui ont à cet égard une vertu magique et une signification que nous leur avons reconnues dans la décoration. Suivant les époques, suivant le phénomène auquel il faisait allusion, le prêtre variait la composition des diadèmes, la couleur des étoffes, le choix des parures et des offrandes. Ainsi, au printemps, au matin, aux jours qui rappellent un combat, un rajeunissement, un renouveau du dieu, il lui mettait les emblèmes et les attributs d'un dieu jeune, comme Horus, Ahi,Sam-Tawi. Ainsi, au milieu du mois lunaire, lorsqu'au soir le soleil et la lune apparaissaient en même temps aux bords de l'horizon, il plaçait les deux plumes d'épervier, <c les deux rayons lumineux », sur sa tète, en disant : «J'établis sur ton front les deux plumes, conformément aux pres-

BlBL. ÉGYPT., T. III. 3

criptions du 15 de chaque mois, alors que l'œil droit se ferme et que Tœil gauche s'ouvre, au moment où les deux lumières se réunissent », et une voix^ la voix du dieu, répondait: « Je t'accorde d'apparaître comme Harmachi, de montrer ton visage comme Ko-mui-ef.'n De même pour tout rite. Ainsi qu'au mort, il lui faisait la libation, il l'abreuvait de ce principe mystérieux de vie, l'eau, sans lequel le corps devient momie, la terre reste infertile; il lui présentait le feu dont la chaleur intervient énergiquement pour le développement des êtres, et par là lui offrait la lumière dont la contemplation est la jouissance première des vivants.

La lecture des formules sacrées jouait un grand rôle dans le culte ; elle était un complément et au besoin un supplément des grandes offrandes, des pratiques qui demandent du temps et du luxe, et ne peuvent avoir lieu qu'à certaines occasions. Les prêtres devaient, trois fois par jour en principe, faire quelque lecture, quelque acte cérémonial, et la nuit, les prières devenaient encore plus utiles. Il s'agissait en effet d'aider à la renaissance du soleil, de mettre en fuite les ombres, les puissances de la mort. Ils multipliaient alors les ablutions rituelles en souvenir de ces rosées nées dans la nuit, qui tombent sur le sol altéré et les plantes flétries, et rendent au matin la nature reverdie.

Ce n'était pas seulement dans l'intérieur du temple que les prêtres avaient de l'occupation, il fallait aussi promener les dieux ; la nature est en mouvement perpétuel et le soleil ne s'arrête pas dans sa course. La grande barque sacrée, portant la châsse divine, s'avançait sur les épaules des esclaves sacrés, entourée de ses parèdres. Leurs emblèmes terrestres, les vieux fétiches, animaux, objets formant enseigne, apparaissaient les premiers en tête du cortège ; les coffres où ils se cachent sous leurs formes mystérieuses fermaient la marche. Tantôt la procession faisait le tour de la salle du Lever, en commençant par la gauche et en revenant par la droite, tantôt elle s'avançait jusqu'à la façade, au milieu des

acclamations du peuple, comme au zénith. Elle circulait en dehors de l'enceinte, elle en visitait les quatre murailles comme les quatre côtés du ciel. Aux diverses saisons, suivant les idées prédominantes de la fête, le dieu s'en allait chez les autres membres de sa triade, il séjournait dans leur temple annexe. Amon de Kamac traversait le Nil avec Mut, et les deux époux restaient un mois à la montagne de TOuest, étendus côte à côte sur un lit de fleurs. Hor d'Edfou etHathor de Denderah montaient dans leur grande barque et naviguaient sur le Nil, échangeaient des visites, Isis de Phileh allait faire une saison chez ses sujets les Éthiopiens. Toutes ces pérégrinations tenaient à des préoccupations politiques ou exclusivement mythiques. Dans le temple, aux premières clartés de l'aurore, le jour où Sothis se levait au ciel, et où les rayons de l'astre qui réglait Tannée égyptienne se réunissaient à ceux du soleil « son père », on montait le dieu vers les terrasses, et le premier rayon parti de l'horizon oriental, pénétrait dans son sein au moment de son lever au ciel supérieur, la terrasse: on présentait ainsi à différentes heures les images divines à la lumière, en mémoire des phénomènes astronomiques intéressant le mythe.

La première cérémonie à mentionner est celle de la fondation et de la consécration du temple. Elle était minutieusement réglée. Les dieux étaient censés y prendre part avec le Pharaon. Sctfech, le maillet et les piquets à la main, dressait avec lui le filet de la pêche et de la chasse divine destiné à approvisionner les autels ; les génies du ciel l'aidaient à tirer la corde \ pendîint que Thot indiquait les rites; Chnoum établissait les quatre angles ; Techen composait le plan ; les murs étaient décorés d'après les dispositions de Sa ; la per-

1. Un tableau représentant cette scène et reproduit dans les Denkmœlcr de Lepsius, Abth. VI, pi. 88, fait partie d'une série de bas- reliefs da Pronaos d'Esneh relatifs au Rituel de la Fondation, paroi Est, 1" registre, 3* tableau.

fection des sculptures était celle des œuvres de Ptah ; Texécution des peintures, des statues, du mobilier, était confiée encore à d'autres divinités. C'est à Edfou qu'est illustrée avec le plus de détails la suite des actes prescrits par le rituel. On pioche la terre pour tracer le sillon de l'enceinte, mais aussi eomme le cultivateur pour la rendre fertile; en pensée, le prêtre compare la demeure divine qui va sortir du sol à la plante, à l'arbre où se cachent les dieux. Ensuite, on arrose, et la libation figure l'eau nécessaire aux constructeurs; on verse de la terre ; on enfouit des graines de lotus ( la fleur d'où Horus s'échappe au matin) dans du limon. On fait une brique : on pare une pierre blanche, de bonne venue, dure, comme celles dont sera construit le sanctuaire, d'après le rite memphite. On sème le pourtour et l'aire de l'édifice avec du grain, on y projette des essences purificatrices, résines, myrrhes, encens, des fragments des minerais et des pierres précieuses que renferme la terre. On constituait ainsi, pour supporter les murs et les colonnes du temple, un sol semblable à celui qui soutient les piliers du ciel ' . On observait alors la Grande-Ourse à une heure déterminée, et on piquetait l'aire, en passant autour des piquets la corde à tirer le filet mystique tracé par les septentrions que les dieux jettent dans la nuit sur le ciel, et qui marque l'emplacement où seront repéchés les bons, où seront enserrés les auxiliaires de Typhon, pour être sacrifiés devant le dieu. On déposait aux quatre angles tous les métaux et pierreries en lingots et en tablettes, avec les restes des premières victimes offertes à la divinité ; les minéraux étaient un premier don des matières précieuses et métaux employés à la confection des statues

1 . Pendant les fêtes de Choiak en Thonneur d*Osirîs mort, on formait une statuette du dieu avec les mômes éléments que le sol du temple (Mariette, Denderah, t. iv, pi. xxxvi et s.; cfr.les trad. deLoret dans le Rcc, de Trac, relat. à UArch. égypt,^ t. m, p. 52 et s., et de Brugsch, dans la Zeiischrift, 1881).

divines. En somme^ on faisait là deux sortes de cérémonies, on construisait y en quelque sorte, le monde, on simulait tous les détails de la construction d'un édifice, et d'autre part, on procédait aux offrandes et aux sacrifices qui devaient être représentés sur les murs, et être reproduits à perpétuité dans le temple. La demeure divine était ensuite garnie de tout le mobilier nécessaire de statues, et les dieux pouvaient venir l'habiter. On consacrait en dernier les jardins, les arbres sacrés, les bassins, on faisait l'acte de donation des propriétés, des canaux, et de tout le patrimoine. La dédicace du temple et de ses dépendances prêtait lieu à une panégyrie qui se répétait d'année en année.

Dans les autres fêtes on jouait les grands événements de la vie du dieu ; elles avaient un caractère astronomique ou agricole, mais coïncidaient toujours avec quelque circonstance importante de la révolution solaire. Je ne puis songer à vous les décrire, ni même à vous les énumérer : plusieurs sont encore célébrées de nos jours. Les plus importantes étaient la panégyrie de tous les dieux à la fête du nouvel An, les Isiaques pendant lesquelles une clameur lugubre montait de l'Egypte en deuil d'Osiris, leséponymes du Roi^ la fête du temple. Le peuple les suivait avec enthousiasme; les Grecs nous ont laissé un récit animé des cohues licencieuses où se ruait la foule des fidèles. « Ah ! dit un scribe \ Edfou est plein de choses magnifiques, de millions et de millions d'offrandes en ce jour; leur masse ne se mesure pas. Les troupeaux, les oiseaux, on n'en connaît pas le nombre; taureaux, veaux sont poussés devant les autels avec les oies pour l'holocauste. La fumée de l'encens et des lampes obscurcit le plafond du temple, et le pavé disparaît sous les flots de vin nouveau de Smit. Les grands fonctionnaires sont là dans leurs habits magnifiques. Tout est prêt pour la fête. Les habitants de Denderah se réunissent à ceux d'Edfou. On se parfume

Page 1