OEuvres diverses. Publieés
REPRESENTEE POl R LA PREMIERE FOIS, SUR LE THÉÂTRE-FRANÇAIS, LE l3 JANVIER I798.
(Toyons-leSj mon ami, sans les mcllrc à l'épreuve. Épreuve Délicate, scène dernière.
J'ai connu dans ma jeunesse un excellent homme , Champenois, comme moi, de cœur et d'origine, qui toujours et à propos de tout, remontait au principe des choses et ne s'occupait des faits dont ses yeux ou son esprit étaient frappés qu'après avoir examiné ou les causes qui avaient pu les amener, ou les moyens qui auraient pu les prévenir.
J'avais l'honneur d'habiter la même prison que lui, et, quoiqu'il y eût entre nos âges une légère différence de plus de cinquante ans, il était pour moi plein de bontés ; il aimait à causer avec moi , parce que j'avais du plaisir à le laisser parler, et que je ne contrariais jamais sa manie. Voyez pourtant jusqu'où il la poussait quelquefois! Un des commissaires chargés de la police des prisons me remet un jour l'extrait de mon écrou, c'est-à-dire copie du procès-verbal où étaient consignés tous
les molifs de mon emprisonnement. Voici quel en
était le début :
« François Roger, né à Langres, le 17 avril 1776 ce ( vieux style ) , convaincu : i ° d'avoir conspiré con- « tre la république, 2° d'être l'ennemi du peuple, « 3° d'avoir calomnié les patriotes, 4° d'avoir clier- « elle à avilir la représentation nationale, le tribuce nal révolutionnaire et les assignats, etc., etc. ^»
Je cours aussitôt à mon vieil ami; je lui lis cet écrou fatal, et, en sa qualité d'ancien et très habile lieutenant criminel au bailliage et présidial de Langres, je lui demande conseil sur les moyens d'échapper aux terribles et prochaines conséquences de cette sentence anticipée. — Mon ami , me dit-il , embrassez-moi; vous êtes trop heureux! — Comment? — Oui, trop heureux, car cet écrou n'est qu'un faux. — Un faux? — Sans doute, et ceux qui l'ont commis sont passibles des peines les plus graves. Relisez avec moi : François Roger, etc., convaincu. — Eh bien! après? — Eh bien! c'est là le faux. Vous n'avez point été entendu, donc vous n'êtes point convaincu. Il y a là de quoi les envoyer aux galères, w
Et sans attendre ma réplique, voilà mon savant compagnon d'infortune me citant à ce sujet toute la législation criminelle des temps anciens et mo-
(i) La fameuse loi de sang du 11 prairial ( 10 juin 179/1) P"~ nissail de mort chacun de ces crimes.
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dénies, depuis les Égyptiens jusqu'à nos jours, el n'oubliant, dans celte espèce de réquisitoire, ni la date d'une loi, ni le nom d'un seul législateur, ni un seul exemple de jurisprudence.
Où voulez-vous en venir, me dira le lecteur, avec un pareil début, et qu'ont de commun avec la comédie dont vous avez à nous parler, et votre prison et votre écrou ? Allez-vous par hasard, faisant une préface à chacune de \osj)réfaces, imiter l'original que vous venez de nous peindre? — Âhl plût au ciel ! Que n'ai-je le don d'amuser \os loisirs , comme il a su adoucir par ses entretiens ma précoce captivité! Je ne l'espère pas; je vais pourtant l'essayer ; à propos de la plus petite de mes pièces de théâtre, je ferai peut-être la plus longue de mes préfaces : n'ayant presque rien à dire du fond de mon sujet, je me jetterai, comme Simonide, sur Castor et Pollux, ou plutôt et pour m'exprimer plus modestement ) je laisserai courir ma plume à l'aventure, racontant le passé, peignant le présent, me hasardant parfois à prédire l'avenir; tantôt gai, tantôt triste, ne prenant d'autre engagement que d'être toujours vrai et d'autre souci que de n'être pas trop ennuyeux. — Sous le titre de préfaces ce sont donc vos mémoires que vous allez faire? — Donnez à ces esquisses le nom que vous voudrez hors celui-là, car il conviendrait mal à un si obscur acteur de la grande scène du monde. — Ruse d'amoiu-propie assez mal déguisée! Monsieur
l'auteur comique, ne vous souvient-il plus de ce faiseur de tragédies qui, persuadé que le succès, fort équivoque pourtant, d'une de ses pièces, était le plus grand événement du siècle, y rattachait sans cesse tous les événements contemporains, et même antérieurs ou postérieurs? Parlait-on devant lui de la mort d'un roi de France , de la bataille de Fontenoy, de l'enterrement de Voltaire, de l'incendie de l'Opéra, etc., etc.? Oui, s'écriait-il aussitôt, c'était tant de jours , tant de mois, tant d'années avant ou après la première représentation de Manco- Capac. Prenez garde de tomber dans le même ridicule! — Je pourrais me contenter de répondre par un vers de cette tragédie :
De ce crime a-t-on cru Manco-Capac capable?
mais je dois et je puis faire une réponse plus sérieuse.
Quand mon savant et spirituel confrère , mon ami M. Charles Nodier, m'offrit d'être l'éditeur de mes oeuvres, il inséra dans son prospectus la lettre que je lui écrivis à ce sujet, et voici une partie des engagements que j'y prenais envers le public :
« Pour ne pas être accusé de n'offrir que du vieux « à un public qui n'aime que le nouveau, je ferai, « pour chacune de mes pièces de théâtre, une prête face où je me propose d'assaisonner mon examen « de conscience dramatique du récit des diverses « circonstances publiques ou privées qui ont pré- « cédé, accompagné ou suivi la représentation de
« J'ouvrage. Dans ces récits, que? j'enlieniêlerai «d'anecdotes sérieuses ou gaies, et généralement « peu connues, j'exposerai naïvement mes principes « et mes affections , soit en littérature, soit en poli- « tique, sans prétendre les imposer à d'autres, mais « avec l'espoir légitime de mériter de plus en plus. « par ma franchise et ma fidélité, la considération « qui s'attache aux cœurs droits, et qui a fait jus- « qu'ici ma plus grande consolation dans toutes les « traverses de ma vie. »
Or, cet engagement, je dois d'autant mieux le remplir qu'il a été agréé avec une confiance et un empressement aussi doux qu'honorable pour moi. Je ne parle pas seulement ici de mes anus, ou de mes compatriotes qui sont aussi mes amis *, ou de mes simples connaissances; c'est de tous les points de la France, c'est de tous les partis qui la divisent qu'il a été répondu à l'appel de M. Nodier. T'avais dès les premiers jours reçu d'un illustre poète, M. Victor Hugo, une lettre si flat teuse que je n'ose en reproduire ici que le paragraphe suivant : « Quelles que soient les diversités c< d'opinions politiques ou littéraires , tous les hom- « mes de cœur dans cette occasion vous doivent un « serrement de main. » Ces nobles paroles ont
(i) Oui, mes amis; et ils savent bien ijuc, pour les nommer ainsi, je n'ai pas allendu la nouvelle preuve d'estime et d'altarlie ment qu'ils viennent de me donner.
trouvé de nombreux échos; les souscriptions sont arrivées en foule à mon libraire. Comment puis-je autrement reconnaître tant et de si éclatants témoignages d'intérêt qu'en demeurant également fidèle et à des engagements que mes souscripteurs ont acceptés, et à des principes qu'ils apprécient, lors même qu'ils ne les partagent pas?
J'espère, au reste, sans manquer jamais à ma franchise naturelle, garder constamment une juste mesure, soit dans le choix et l'appréciation des événements que j'aurai à esquisser, soit dans l'expression de mes sentiments et de mes opinions personnels; et si je ne suis pas assez heureux pour intéresser toujours, je me promets bien du moins de ne jamais m'exposer sciemment à blesser personne.
Je ne m'arrêterai pas à parler des premières années de mon enfance, de la tendresse de ma famille pour un fils unique, considéré, suivant l'usage, comme un petit prodige, parce qu'il faisait chaque année une assez ample moisson de prix au collège. Pour intéresser le public à de pareils récits il me faudrait ce que je n'ai point : tout le talent et peutêtre plus que le talent de Marmontel *. Je dirai seulement que ces couronnes légères me flattaient surtout quand je les recevais de la main d'un illustre prélat qui, descendant alors des hauteurs de son éloquence, trouvait toujours pour l'enfance
(i) 1" volume de ses Mémoires.
DE L'ÉPUEUVE DÉLICATE. 9
des j)ai(^l('S simples et douces comme celles du l)i(>u dont il était l'apùtre *.
Le succès de mes premières études encbanlait d'autant plus mon père que, bien tju'il occupât une honorable charge de finances 2^ dont j'aurais pu hériter après lui, il se proposait de faire de moi un avocat et de m'envoyer à cet effet dans la capitale étudier mon droit sous les auspices de son beau-frère, M. Jolly, l'un des plus célèbres et des plus respectables avocats-consultants du parlement de Paris ^.
J'avais moi-même ou du moins je croyais avoir un penchant décidé pour cette noble carrière. A peine âgé de quinze ans, je formai, avec quelques bons camarades et amis de collège, une espèce de basoche où nous remplissions tour à tour les fonctions d'avocats, déjuges et de procureurs du roi. Là, n'ayant à plaider aucune affaire civile ou criminelle, nous nous exercions à écrire et à parler sur des matières d'histoire, de morale, et sur tout autre sujet propre au développement de nos jeunes facultés oratoires. Les causes se tiraient au sort, et, à cela près, tout se passait dans la basoche comme dans les tribunaux ordinaires. Ce fut ainsi (pi'il m'arriva de plaider pour la musique contre la peinture, pour Scipion l'Africain contre Turenne, et je
(i) Le cardinal de Laluzerne, évèquc de Langres.
(2) Il était receveur général des décimes du diocèse.
(:^) Voyez la préface et la dédicace de la comédie de i' Avocat.
ne me lappelle pas ceci sans quelques remords ^
car je gagnai ma cause.
Mais la révolution commençait à gronder. La basoche fut dénoncée au club. On la représenta comme une réunion suspecte; l'innocente prose qui s'y débitait fut bientôt transformée en déclamations séditieuses; on nous accusa même de quelques couplets lancés contre un bon patriote qui avait le malheur d'être béte, quoiqu'il eût l'agrément d'être bossu. Je fus particulièrement désigné, moi, pauvre petit faiseur de romances, comme l'auteur de ces malices anti-patriotiques. On conseilla à mon père, chez qui siégeait la basoche, de lui fermer sa maison et de m'envoyer à Paris faire ma rhétorique.
Je partis donc, regrettant vivement mes parents, ma chère ville natale, mes professeurs et mes amis de collège. Cette violence redoubla la répugnance naturelle que je me sentais déjà pour la révolution. Jusque là, je n'avais été qu'assez légèrement frappé des événements sinistres dont elle nous menaçait: mais la dissolution de la basoche!.,. Cette iniquité m'éclaira sur toutes les autres ; rien désormais ne devait être sacré. Ce fut avec cette disposition d'esprit que j'arrivai dans la grande ville.
Le premier objet qui blessa ma vue, tout en descendant de voiture, ce fut un bonnet rouge donl on avait coiffé un buste de Voltaire; juste ignominie pourtant, infligée à celui qui, en 1764, écrivait ces odieuses paroles : « Tout ce que je vois jelle les
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« seiiiciices d'une révolution ([ui arrivera iinnian- « quablement et dont je n'aurai pas h plaisir d'être « témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais a enfin ils arrivent. La lumière s'est tellement ré- « pandue de proche en proche qu'on éclatera à la « première occasion , et alors ce sera un beau tai^i page! Les jeunes gens sont bien heureux! ilsver- « ront de belles choses l »
Je trouvai dans M. Jolly , mon oncle, un second père aussi prudent que tendre. L'année scolaire (179a) étant déjà commencée, il se hâta de me placer chez un maître de pension qui professait la rhétorique au collège de Lisieux. Il me fut pourtant accordé quelques jours pour voir Paris; j'en profitai pour demander tout d'abord à voir la famille royale, et dès le lendemain on me conduisit à la messe du Roi.
Ce prince infortuné jouissait encore alors d'un simulacre de royauté. Il avait une garde fidèle, bien qu'elle ne fût plus la même qu'au 6 octobre ; les Cent-Suisses garnissaient la chapelle; tout semblait autour de lui respirer la sécurité peinte dans ses traits; la Reine elle-même, proi^enant tour à tour ses regards majestueux sur le Dauphin , sur Madame et sur l'autel du Dieu de saint Louis, paraissait aussi calme , aussi exclusivement occupée de prier que son auguste belle-sœur, madame Elisabeth.Mais, loin départager cette sécurité, j'eus beau vouloir prier comme eux et pour eux; je ne sus que
pleiiier, cl je sortis, la lîioil clans l'ame, liapjxdes plus affreux pressentiments, comme si je les voyais pour la dernière fois.
On chercha à me distraire en me conduisant au spectacle. Déjà un grand nombre de nouveaux théâtres exploitaient, ou, pour mieux dire, estropiaient avecpleine licence tout le répertoire des théâtres privilégiés. On jouait dans la rue deVEslvapside Brutus , Zaïre et Mahomet. Une partie des comédiens français avaient quitté la belle salle du faubourg Saint- Germain pour aller rue de Richelieu. Mais, à l'exception de Monvel, déjà cassé sans être vieux, et de Talma, fort jeune encore, qui n'avait fait deviner son génie tragique que dans la pièce révolutionnaire de Charles IX, il était resté à l'ancienne comédie presque fous les talents du premier ordre. Le Marins à Minturnes de M. Arnault , la Mort iVAbel de Legouvé , le Vieux Célibataire de Collin-d'Harleville étaient alors dans tout l'éclat de leur succès et j'y pris un grand plaisir.
J'entrai ensuite paisiblement et sans regret chez mon professeur de rhétorique qui fut secrètement chargé par ma famille de tempérer, autant qu'il serait en lui, mes jeunes passions politiques. M. Lepitre (c'était son nom) y réussit assez mal. Homme d'esprit cl de plus excellent homme, il avait alors le malheur d'être partisan zélé des idées nouvelles et l'ami du fameux Manuel. Bien cju'il ne s'en vanlàl point, je ne tardai pas à m'en aperce-
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Voir, et, loin de me laisser convertir par lui , je me mis en tête de le convertir lui-même. Je le combattais dans nos conversations et just[ue dans mes devoirs de rhétorique. Là, à propos des anciens ou des modernes , de Pertinax ou de Philippe-le-Bon , duc de Bourgogne, je ne manquais jamais de glisser quelques allusions politiques qui lui faisaient froncer le sourcil et souvent le piquaient au vif. Du reste nous ne nous en aimions pas moins ; et quand , trois ans après , j'appris la noble conduite qu'il avait tenue dans la tour du Temple, à l'égard des cinq royales victimes, je courus bien vite l'embrasser et lui demander pardon de mes hostilités d'écolier. Il se confessa à son tour et me raconta que, voulant un jour m'empêcher de faire quelques folies au spectacle, où j'étais allé, malgré lui, voir iouer Mérope, il m'avait suivi et s'était placé derrière moi au parterre pour me surveiller mieux; mais qu'à ces vers :
O perfidie ! ô crime ! ô jour fatal au monde ! O mort toujours présente à ma douleur profonde ! J'entends encor ces voix , ces lamentables cris , Ces cris : Sauvez le roi , son épouse et ses fils ,
mon émotion l'avait gagné lui-même et qu'il lui avait fallu un grand courage pour ne pas me sauter au cou.
On pense bien que ma rhétorique souffrit un peu de ces distractions; je réussis pourtant dans
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plusieurs facultés. iMais arriva la fatale journée du
20 juin.
J'étais paisiblement à travailler dans ma pension de la rue Saint-Jacques, lorsque, vers cinq heures du soir, le son du tambour frappe mon oreille. M. Lepitre étant absent , je demande au portier ce qui se passe dans Paris. — Rien, me répondit-il; ce sont les faubourgs qui se sont portés aux Tuileries. — Pourquoi faire ? — Ah ! dame ! ils prétendent que la reine a fait venir de Lyon, dans des citrouilles , des boulets rouges pour tirer sur le peuple. — Imbécile! — D'ailleurs, ça ne vous regarde pas , vous autres ; remontez à l'étude. » Au lieu d'obéir au Cerbère, je m'élance vers la porte que je referme aussitôt, et me voilà parti pour les Tuileries. A quoi bon? eh! vraiment je n'en savais rien ; je n'y pouvais rien ; mais j'y courais.
Quand j'arrivai, le drame était fini. Le maire Pétion , auteur de ce di-ame , remerciait ses acteurs de la manière noble et digne dont ils avaient joué leurs rôles et les priait poliment de rentrer chez eux. Tous défilaient devant lui, portant des piques, des faulx, des croissants de fer, le bonnet rouge sur la tête et précédés d'un étendard ovi était écrit: f^oici les Sans- Culottes! Quel spectacle hideux! Et Pétion leur disait : ^u revoirl Et ils se revirent en effet dans le même lieu, cinquante jours après pour précipiter du trône, au nom de la liberté, le restaurateur des libertés françaises!
DK L'K PREUVE DÉLICATE. i5
Le 20 juin faisait prévoir le loaoûtaux hommes les moins clairvoyants; ma famille ne jugea pas à propos d'attendre cette dernière catastrophe pomme rappeler à Langres.
Je retrouvai cette ville très agitée; non que l'immense majorité des habitants ne fût pas ennemie du désordre, ou que la vivacité de leur esprit eût égaré leur bon sens; mais ils étaient sous le joug d'une société populaire dominée elle-même par un homme étranger à la ville; car ce sont presque toujours des intrigants, nés hors du pays, qui le poussent aux révolutions, par la raison toute simple qu'ils y ont tout à gagner et n'y ont rien à perdre.
Aussi la tranquillité dont on m'avait flatté, et que j'y trouvai d abord, ne fut-elle pas de longue durée. Vers la fin de mai (1793), c'est-à-dire environ quatre mois avant la loi des suspects, la municipalité dressa par anticipation une liste de suspects et me fit l'honneur de m'y placer.
Toutefois , pour moi comme pour quelques autres, les conséquences de cet honneur-là ne furent pas complètes tout d'abord. Tandis que le plus grand nombre fut claquemuré dans une maison de réclusion, on commença par me donner pour prison la maison de mon père, soit par égard pour ce vieillard universellement vénéré, soit en considération démon extrême jeunesse.
Me voilà donc prisonnier sur parole. Certes, il
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m'eût été facile de m'évader; mais j'aurais compromis ma famille, et je n'en eus pas la pensée.
Un soir pourtant, m'étanthasardé à prendre l'air sur la porte de la maison, un pied dedans, un pied dehors, un jeune et brave artisan du voisinage, le menuisier Vincent, m'aborde et médit: — ^ Pauvre petit prisonnier, voulez-vous venir danser?
— Vous vous moquez de moi, lui répondis-je!
— Vous allez voir que non. » Et le voilà qui , aussitôt , me prend lestement sur son épaule , et me dépose à cent pas de là, au beau milieu d'une noce où je suis à l'instant entouré, félicité, embrassé même par tous les danseurs et danseuses qui me croyaient en liberté. Je me prête à leur illusion et je finis par la partager, si bien que j'aurais passé là peut-être une partie de la nuit, si ma mère qui m'avait suivi de près n'eût prié le ravisseui- de son fils de le ramener au giron maternel.
Le lendemain, averti de cette équipée, le conseil de la commune me mande à sa barre, et, malgré la loyale déclaration du généreux menuisier, je suis condamné à huit jours de prison, pour avoir rompu mon ban et m'ètre exposé à danser sans permission municipale.
Cette prison n'était point celle qui renfermait les suspects ; c'était tout bonnement la prison des voleurs. J'y trouvai pourtant quelques braves royalistes, arrêtés, sous divers prétextes, dans les conmnmes voisines, et entre autres un avocat tic
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Paris, M, Aubertot, homme spirituel et lettré, et un saint prêtre de campagne, le curé de Germain- Villiers, qui profita de Toccasion pour nous confesser tous; bonne et rare fortune en ce temps-là! Le geôlier fut pour moi bourru^ mais sensible, un vrai geôlier de mélodrame ou d'opéra-comique, et je l'ai reconnu depuis trait pour trait dans le personnage de Haclingtirkoff ^.
Un nouvel incident m'attendait à mon retour chez mon père ; le nombre des suspects avait été doublé, et on y avait ajouté cinquante ou soixante femmes, parmi lesquelles se trouvaient ma mère et ma sœur^. Les femmes furent immédiatement incarcérées à l'une des extrémités de la ville, tandis (ju'ù l'autre extrémité, et par respect sans doute pour les mœurs, tous les suspects du sexe masculin, sans exception, furent réunis dans un vieux couvent nouvellement disposé à cet effet. Disposé! je me trompe ; on avait oublié d'en réparer le toit, en sorte que la première nuit que j'y couchai je me réveillai dans l'eau.
(r) Nom du faux geôlier à.' Adolphe et Clara, le plus piquant des ouvrages de Marsollier.
[•x] Cette bonne et pieuse sœur , née du premier mariage de mon père, avait vingt ans de plus que moi. Elle a vécu et elle est morte comme une sainte, consacrant tous ses soins pendant sa vie et tout son bien après sa mort à l'éducation des filles pauvres. C'est elle qui a fondé de ses deniers l'institution des Sœurs de la Providence.
,S FliÉFACI';
Que la jeunesse est heureuse! comme le chagrin glisse légèrement sur son ame! comme elle trouve promptement des consolations à tout! Privé de ma mère et de ma sœur, ne voyant mon vieux père que de loin en loin , par le trou d'un guichet, et le sachant seul, abandonné de ses meilleurs amis, obsédé par nos persécuteurs, ne recevant plus de nouvelles de ma famille de Paris, assurément j'avais raison de me trouver à plaindre. Mais j'avais tant de compagnons d'infortune c|ui valaient mieux que moi et qui souffraient davantage! Puis, la bonne occasion pour refaire à loisir mes études classiques, études si incomplètes dans nos collèges et si vite oubliées dans le monde! J'étais entre quatre murailles toutes nues et récemment blanchies. Je les tapissai peu à peu , non de gravures ou de tableaux, mais de belles et bonnes maximes, de vérités éternelles contre lesquelles toutes les folies humaines qui ont renversé les monuments, les villes et les empires ne prévaudront jamais. Je mis pour cela à contribution les anciens et les modernes, depuis Platon et Tacite jusqu'à Horace et Molière, depuis les Pères de l'église jusqu'à Voltaire. Oui, Voltaire; car c'est dans son Essai sur les mœurs des nations que je trouvai cette réflexion consolante :
« Que ceux (jui sont tentés de se plaindre de leurs infortunes « particulières jettent les yeux sur les malheurs de la famille (!<■ « Charlea ?'. ..
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Un de nos prisonniers ^, vieux clievalier fi ançais, du meilleur ton, de l'esprit le plus délicat et le mieux orné, qui venait chaque jour s'enfermer deux heures avec moi pour m'apprendre la littérature Italienne, fournit lui seul à ma muraille deux ou trois pieds de cette tapisserie plus animée cent fois que celle des Gobelins, puisque tous les personnages dont les noms y figuraient, y parlaient chacuri leur langage, tantôt nous promettant la chute prochaine des tyrans de la France :
Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.
Racine.
tantôt nous excitant à la résignation par la simple philosophie païenne :
« Il ne faut point se fâcher contre les choses, car cela ne leur fait rien du tout.»
Marc-Aurèle.
tantôt par ^a voix du Psalmiste, tirant de nos souffrances même l'espoir certain d'un heureux avenir :
« Ceux qui sèment dans les larmes moissonnent dans l'allé- « gresse : ils allaient et pleuraient en répandant des semences ; « ils reviendront pleins de joie, portant des gerbes dans leurs « mains. «
Psaume 125.
Le temps s'écoulait ainsi rapidement entre l'é-
(i) M. de Vivey.
ao PRKKACK
tude et l'amitié, car, en prison, c'est comme au collège: les affections y sont vives et durables. Je n'ai jamais revu sans émotion mes compagnons de malheur, pas même le petit nombre de ceux dont les opinions politiques ont cessé de nous être communes, et qui ont eu la faiblesse de se ranger du parti du vainqueur.
Je suais sang et eau pour voir si, du Japon, Il viendrait à bon port au fait de son chapon^.
Voilà peut-être ce que s'est dit maintes fois le lecteur en lisant cette préface où j'ai promis de parler de comédies, et où., depuis long-temps, je le tiens comme en pnson avec moi. Au moins j se dit'il peut-être encore, le 9 thermidor arrive , et la liberté avec lui? Le 9 thermidor arriva en effet... mais sans la liberté.
Enfin je m'entends un jour appeler au guichet. — Tu es libre, me dit une grosse et brutale voix qui, cette fois, me parut d'un charme inexprimable et dont le tutoiement ne m'offensa plus : voici l'expédition de l'ordre du comité de sûreté générale. — Et ma mère? et ma sœur 2 ? — Elles sont libres aussi ; sortez tous trois et criez avec moi : f^ ive la République l — Vive mon oncle JoUy! car je parie que, s'il n'est pas mort , c'est à lui que nous devons d'être tirés d'ici.
(i) Les PlaicLurs ^ acte III.
(3) On nous avait enfin réunis dans la même prison.
DE L'ÉPREUVE DÉLICATE. ai
C'était en effet le premier soin dont ii s'était occupé en sortant de Port-Royal (appelé alors, comme <le raison, Port-Libre \ où il avait été, pendant près d'une année, incarcéré avec ce pauvre Florian, lequel mourut de joie d'être mis en liberté.
Je profitai de la mienne pour demander à retourner à Paris où, malgré mes instances, mon père ne consentit à me renvoyer qu'après le i3 vendémiaire (5 octobre 1793).
Oh ! quel spectacle curieux offrait alors cette ville et l'étrange temps que celui qui s'écoula entre vendémiaire an IV et fructidor an V, entre octobre 1793 et septembre 1797 !
On sortait à peine des cachots ; on échappait à peine à la mitraille qui avait succédé aux longues exécutions de la place Louis XV et de la barrière du Trône; on avait et la guerre étrangère et la guerre civile ; le maximum avait anéanti le commerce; on flanquait de pain, ou le peu qu'on en distribuait au malheureux peuple, Q\m. faisait queue à la porte des boulangers, était de si mauvaise qualité qu'il restait collé à la muraille où souvent l'indignation le jetait.
Eh bien ! dans cet état misérable , les cafés étaient pleins; on courait en foule aux spectacles; on se vengeait de la tyrannie par des épigranmies ; on retournait contre elle les chansons patriotiques, au point qu'elle se vit contrainte de les interdire; on criait dans les rues : Voilà le journal du ^îpn-
TEUR^ qui dit du bien du gouvernement! Ne songeant plus au passé, on ne pensait qu'à vivre et à rire du présent, sans s'inquiéter de l'avenir; on se moquait de tout le monde et de soi-même. La fureur des bals était extraordinaire. On ne regardait point au nom de celui qui les donnait, fùt-il Barras ou un ancien perruquier de Moulins ^.
Outre les bals il y avait partout des réunions , ou littéraires, ou purement gastronomiques; il y en avait même dont la gourmandise et la littérature faisaient les honneurs à frais communs. Parlons d'abord des premières.
La Harpe, abjurant à la fois publiquement ses erreurs philosophiques et politiques, avait, dès le 3o décembre 1794? fait retentir le Lycée ^ de ses invectives éloquentes contre l'anarchie dont l'État et les lettres venaient d'être si long-temps la proie. Les leçons pleines de goût qui succédèrent à son discours d'ouverture avaient, pendant mie année malheureusement trop courte, produit une sorte de restauration littéraire. Le canon de vendémiaire avait étouffé sa voix; mais l'impulsion était donnée; de près ou de loin son exemple fut suivi. A côté
(i) Ce journal était fait par Hoffman, l'un des plus spirituels et des plus judicieux écrivains critiques des temps modernes.
(2) Il s'était rendu acquéreur de l'iiôtcl de Salm, aujourd'hui le palais de la Légion-d'Honneur.
(11 Rue de Valois.
DE L'ÉlTxEUVJ': DÉLIG ATE. iô
<lu Lycée s'élevèrent d'autres élablissenicus ^ consacrés, les uns à des cours scientifiqueset à la littérature sérieuse, les autres à la littérature légère, mais qui tous annonçaient le mouvement des esprits long-temps comprimés et surtout le besoin de se distraire et de s'amuseï'.
L'une de ces réunions légères avait pris un titre vraiment anacréontique; c'était la société des Bosati. On y lisait des vers, on y faisait de la musique et les dames poètes y étaient admises en dépit des stances de Pindare-Lebrun^. J'eus l'honneur d'y ètie présenté par l'aimable et spirituel auteur des Lettres à Emilie sur la Mythologie^. Son rapport l'ut, non pas lu, mais chanté; car c'était une chanson fort gaie sur l'air des bossus] et moi je payai le tribut habituel imposé à chaque récipiendaire par une chanson sur la rose, qui , suivant l'habitude aussi, fut trouvée fraîche comme la rose''. Plus tard (après le i8 fructidor), la société des Rosaii s'émancipa, et je m'émancipai avec elle, en y lisant une imitation en vers du I" livre des Annales
(i) Au cirque du Palais-Royal , au vieux Louvre, rueDauphine, rue du Faubourg-Saint-Honoré à l'hôtel Marbœuf , etc., etc.
2) Stances satiriques où la sévérité du poète s'exprimait souvent en vers de mauvais goût, tels que ceux-ci : L'encre sied mal aux doigts de rose ; L'amour n'y trempe point ses traits.
(ij Demoustier.
;.'i) Voyez les Poésies fugitives, IV vol.
de Tacite, tableau frappant de cette fatale journce où le Directoire venait d'égaler, sinon de surpasser, les proscriptions de la vieille Rome *.
J'ai toujours fait peu de cas de la gastronomie; les longs repas m'ennuient presque autant que les orateurs de long cours. Je me laissai pourtant un jour conduire chez une dame ([ui tenait maison garnie et table ouverte , pour son profit d'abord , mais aussi, je dois le dire, pour l'avanlage de beaucoup de gens. Elle réunissait chez elle, durant la terreur et même encore après, plusieurs conventionnels très influents, à qui elle arrachait par-ci par-là des grâces importantes. C'est par elle que M. Jolîy avait obtenu sa liberté et ensuite la mienne. Il y avait alors dans Paris plusieurs femmes de ce genre dont les grands dîners , payés je ne sais par qui ni comment, dîners un peu scandaleux par le luxe des mets et surtout par le nom des convives, étaient pourtant très courus et pouvaient encore être fort utiles. La maîtresse de la maison où je dînais me fît la grâce de me placer à coté d'elle; elle avait de l'esprit, une assez belle figure et les manières de la meilleure compagnie. — Je n'ai pas l'honneur, lui dis-je tout bas, de connaître vos convives ( ils étaient plus de trente), mais je prendrai la liberté de vous demander le nom d'un seul, de celui qui est en face de vous et qui, excusez
(i) Voyez Ips Poésirs fugimcs.
DE L'EPREUVE DELICATE. i5
ma fianchise, n'a pas une jDhysionomie excessivement heureuse. — C'est, me répondit-elle, un des signataires de votre mise en liberté. — Ah! c'est différent ! je vais lâcher de lui trouver meilleure mine. — C'est le bonhomme Bourdon de l'Oise , ajouta-t-elle. A ce nom je frissonnai quelque peu. Elle s'en aperçut et peut-être aussi le bonhomme Bourdon. 11 ne dit mot pourtant pendant tout le diner; mais au dessert , le voilà qui tout à coup se lève, et, le couteau à la main, s'écrie d'une voix de hyène : « S'il y a ici par hasard un seul a aristocrate, qu'on me le montre; j'irai lui plon- « ger ce couteau dans la gorge! — En ce cas, ré- « partit vivement ^I"" ******^ tous tant que nous « sommes ici nous avons la certitude de vivre longce temps. » 11 se rassit alors et avala un verre de vin de Champagne. — Vous ne savez pas, me dit M""= ******, pourquoi il fait ainsi le méchant? C'est qu'il a peur. — Des aristocrates? — Non, mais de ses frètes et amis qui le jalousent, le détestent et finiront par le tuer. La belle dame se trompait de peu. Quelques mois après, le bonhomme Bourdon fut compris dans la liste des conspirateurs royalistes de fructidor et déporté comme tel à la Guiane ! Ainsi le veut la Providence ; la révolte amène la révolte: c'est par les révolutions que périssent les révolutionnaires. A l'écbafaud comme au pouvoir, les Girondins ont remplacé les Constituants, les Dantonistes ont succédé aux Gir<indins el les Ro-
bespieiristes à Danton. Pétion, que j'avais vu nai^uère porté en triomphe, Pétion poursuivi, traqué comme une bête fauve, fut dévoré par des cliiens; et le philosophe Condorcet, si ardent pour la révolution, si ingrat envers la famille royale, se vit, à l'âge de cinquante ans , réduit à s'empoisonner à la veille du supplice que lui préparaient ses frères en philosophie. Ah! si la révolte est un crime, convenons donc aussi qu'elle est une grande sottise!
Me voilà bien loin des sociétés gastronomiques. Laissons-les se multiplier dans Paris, au milieu de la misère; ne donnons pas même une petite mention au restaurateur Juliet*, illustre fondateur des déjeuners à la fourchette ^ où se portait en foule ce qu'on appelait alors la jeunesse de Fréron^ ou la jeunesse dorée.
Mais que fait, tout près de ces ateliers culinaires, cette troupe de gens à l'œil avide, aux mains sales, aux cheveux gras, abordés avec empressement par d'autres figures maigres, pâles et inquiètes? Qu'ont de commun entre elles ces deux espèces d'hommes? Les uns ont besoin de vendre, les autres d'achetei-. D'acheter quoi? de l'argent? On n'en voit plus nulle part!.,. On en voit pourtant au perron du Palais-
(i) Il était en même temps acteur à l'Opéra- Comique ; c'était tin comédien gai et naturel.
'?,) Député de la Convention (jue la jeunesse parisienne avait cru un moment revenu de ses idées républicaines cl disposé même à favoriser, par son influence, le retour de l'ordre.
Egalité. C'est au perron que le malheureux rentier, mourant de faim, porte le dernier louis d'or resté caché dans sa paillasse. Un homme est là qui lui en donne \ingt mille francs.... en assignats. Quel bonheur! il \\\Yai peut-être avec cela pendant huit jours!
Ce n'était pas seulement de l'argent ou du papier qu'on vendait et revendait au perron, c'étaient des terres, des maisons qu'on n'avait jamais vues et qu'on ne devait jamais voir; car, dans la même matinée, elles changeaient souvent quinze ou vingt fois d'acquéreur. On jouait aux maisons comme à l'as qui court^.
Il n'y avait plus pour ainsi dire de commerce el presque un quart de la population faisait, du matin au soir, métier de vendre et d'acheter. La meilleure société de Paris s'était elle-même résignée, pour vivre , à ce genre de négoce. C'était pitié de voir de nobles dam -"S, dont les abondantes aumônes allaient jadis au-devant du pauvre , véritables anges de charité, réduites, pour se soustraire à la charité d'autrui, à colporter sous leurs vêtements déchirés des échantillons d'étoffes ou de denrées qu'elles cédaient avec un léger bénéfice. J'ai vu de mes yeux, mais non sans douleur, j'ai vu en cet état la veuve du maréchal de Richelieu! Et malgré cela on dansait, on jouait avec fureur et tous les spectacles
(1) Jeu de cartes qui amuse bcauconp les enfants.
aS PRÉFACE
étaient remplis! Singulier peuple qui lit également
du mal et du bien qu'on lui fait, de la bonne comme
de la mauvaise fortune, des bons et des mauvais
gouvernements!
Celui de tous les théâtres qui avait le plus de vogue était la Comédie- Française. Elle avait commis un grand crime au commencement de 1793-, elle avait joué V Ami des Lois du courageux Lava. Elle avait fait pis; elle avait refusé de jouer des pièces républicaines. La salle avait été fermée, la plus grande partie des comédiens envoyés aux Madelonnettes, à Sainte-Pélagie, et le reste dispersé.
Ils avaient enfin trouvé un asile rue Feydeau, où l'on jouait aussi l'opéra-comique, et où le chanteur Garât venait d'attirer toute la bonne compagnie de Paris à ses concerts. Cependant une partie d'entre eux préféra de se remettre en société, rue de Louvois, sous la direction de la première tra^ijédienne de ce temps-là*, en sorte qu'il existait alors à Paris trois théâtres qui se disputaient l'honneur d'être le Théàtre-Francais. C'était trop sans doufe, et pourtant tous trois prospéraient ou du moins semblaient prospérer : les Français de la République, malgré le souvenir récent du Jugement dernier des Rois, et grâce au succès de la belle et classique tragédie ^ J^amemnon de M. Lemeicier ;
(i) Maflemoiselle RaiHOurt.
les Français de Louvois jjar le succès de Médiocre et Rampant ; les Français de Feydeau par l'élite de tous les acteurs comiques et par la faveur que leur avaient conquise d'ignobles persécutions noblenjent supportées.
Quoiqu'il n'entre pas dans mon plan de parler des autres spectacles où l'amour du plaisir, la curiosité et sans doute aussi l'esprit anti-républicain portaient alors les Parisiens, il m'est impossible de ne pas dire un mot du petit théâtre de la Cité'^, où , long-temps encore après les mitraillades de vendémiaire, se jouait une pièce extrêmement piquante, rintériew des Comités révolutionnaires 2. C'est là que tout Paris allait rire de la fidèle copie des J5rulus, des Caton, des Socrate et des Scévola de carrefour, qui avaient été nos juges, nos geôliers et nos bourreaux pendant quinze terribles mois, et qui, tandis qu'un courageux pinceau les traduisait sur la scène, se promenaient tranquillement dans les rues , tout prêts à recommencer.
Malgré mes courses et mes observations philosophico-dramatiques, mon goût pour l'état d'avocat se fortifiait chaque jour par les leçons et les conseils de M. Jolly. Je ne manquais pas une audience, surtout de celles où brillaient alors MM. Bellart^ , Bon-
(i) Sur la place du Palais de Justice.
(2) Comédie de M. Ducancel.
(3) Voyez dans ce volume la préface de l'Avocat.
3o PRÉFACK
net et Roy , tous trois amis de ma lamille et mes patrons au Palais. Je devais bientôt plaider ma première cause au tribunal criminel, et je m'y préparais avec tant d'ardeur que mon oncle en redouta les suites pour ma santé. Invité par la duchesse douairière d'Aiguillon avenir passer quelques jours à son château de Ruelle, il me proposa de l'accompagner. Nous ne prévoyions guère l'un et l'autre l'influence que ce voyage imprévu allait avoir sur le reste de ma vie !
Ruelle était encore rempli des souvenirs du cardinal de Richelieu. Son buste et son portrait, sauvés, par je ne sais quel miracle, de la rage du vendalisme qui avait mutilé son mausolée, se voyaient partout. Je m'inclinais devant son image comme si c'eût été lui-même. Je ne songeais plus aux actes de violence dont l'histoire l'accuse; je ne me souvenais que de ce qu'il a fait de grand.
Je trouvai à Ruelle un des continuateurs de Vély *; c'était un habitué du château. Sa conversation avait plus d'agrément que ses écrits. Le soir on lisait en commun. Le modeste historien m'ayant cédé ses fonctions de lecteur, je me tirai assez bien d'un poème qui venait de paraître : Le jour des morts dans une campagne, ouvrage d'une admirable poésie , où M. de Fontanes préludait dès lors aux nobles combats qu'il a livrés tout le reste de sa trop
(i) Fontenay.
DE L'IiPKELVE DÉLICATE. 5i
courte vie à l'anarchie et aux sophistes*. Mais je ne tus pas si heureux dans la lecture de quchjues autres nouveautés, et mon petit talent échoua complètement aux Fables du duc de Nivernais, tout récemment publiées. Sélis avait dit en vain ;
Nivernais est encor Duc et Pair au Parnasse.
je ne pouvais lire aucune de ses fables sans éprouver de ces accès d'ennui que la politesse condamne et qui se remarquent d'autant plus qu'on cherche davantage à les dissimuler. La maîtresse du château me demanda avec bonté si je n'étais point malade. — Je ne sais, lui répondis-je, mais je me sens une violente douleur de tète. — Mon Dieu! s'écria-t-elle, pourvu que vous ne soyez pas atteint de l'épidémie qui règne ici ! Cette exclamation fut un trait de lumière. Il fallut sur-le-champ me reconduire à Paris, où la petite-vérole se déclara. Ma convalescence à peine commencée, je me jetai avidement pour me distraire sur le premier livre que je rencontrai et je le dévorai. J'en fis autant pendant plusieurs jours, m'enferraant avec soin pour n'en êtie pas empêché; mais un matin le médecin me surprit un Homère à la main, et, jetant le volume par la fenêtre, me cria avec colère : — Petit fou! vous voulez donc devenir aveugle comme
(i) Voyez au II"' volume le discours pour la réception de M. Villciuaiu ù l'Acadéiiiie française.
5a PKÉFACE
le poète que vous lisez? — Plût à Dieu! lui répondis-je, que je fusse aveugle et poète comme lui! Le docteur sourit sans le vouloir, puis reprenant sa sévérité : Vite une voiture, dit-il, qu'on y emballe ce jeune étourdi et qu'on le mène à Trousseau.
Trousseau était une belle campagne sur les bords de la Seine, appartenant alors au président de Brevannes, et qu'il avait gracieusement prêtée à la famille de M. JoUy, son conseil et son ami.
L'ordre et la consigne du docteur furent exécutés à la lettre; le peu de livres qu'on avait emportés furent mis sous clé. Eh bien! me dis-je, si l'on m'empéclie de lire, on ne m'empécliera peut-être pas d'écrire; faisons des vers. Et me voilà pendant une semaine ou deux, cherchant des rimes dans les allées du parc où l'on croyait que j'allais épier des lapins; car, pour mieux cacher mon jeu, dans la crainte de quelque nouvelle prescription sanitaire, je sortais dès le matin , armé tout à la fois d'un fusil que je ne déchargeais point, et d'un crayon que je taillais souvent.
Mais faire des vers sans but déterminé, uniquement pour faire des vers, on s'en lasse bientôt, et c'est ce qui m'arriva d'autant plus vite que si, dès ma première jeunesse, j'avais eu le goût de la poésie, je n'avais pas la prétention de me croire poète. Dans cet embarras, je me souvins tout à coup d'avoir rêvé , une nuit, pendant la fièvre de ma maladie , que j'avais composé un opéra-comique, et de m'ê-
tre réveillé au bruit des applaudissements du public. C'était sans doute une inspiration.
Pourtant je voulus consulter. J'avais à Paris un ami qui faisait alors des tragédies, et qui depuis a fait de bons ouvrages d'histoire et de critique presque autant que de bonnes actions ^. Je lui écrivis mon rêve ainsi que le désir que j'avais de l'accomplir, et je le priai de m'aider à trouver un joli sujet d'opéra-comique. «Je ne sais ce que vous avez rêvé, « me répondit-il, mais vous étiez fort éveillé le jour a où, étant assis près de moi à une représentation des « Héritiers'^ , vous me révélâtes, sinon une complète « vocation, du moins un penchant très vif pour les « ouvrages de théâtre. Je n'entends rien à l'opéra- « comique dont mon humeur et mes études ne « m'ont permis d'apprécier ni le mérite, ni les dif- « ficultés; mais voici un petit sujet de comédie que « je vous invite à traiter. »
A. cette lettre était joint un canevas, une espèce de scénario que je méditai, modifiai, et arrêtai le jour même. Dans ma joie, je n'aperçus ni la faiblesse, ni le danger du sujet; dès le lendemain les trois premières scènes étaient écrites, et au bout de quinze jours la pièce était terminée.
Elle me parut charmante. Quel auteur, et surtout
(i) M. Petitot, à qui nous devons entre audes la collectiort complète des Mémoires servant à l'histoire de France. (a) Jolie comédie de M. Duval.
r.4 PRÉ l ACE
([iiel auteuf de vingt ans voit les défaiifs de soiî premier ouvrage? tout est illusion pour lui; par consécpient tout est bonheur et bonheur sans mélange. Il crée des personnages, il les fait agir, parler, entrer, sortir, quand et comme il lui plaît; il les gouverne, il est leur roi, sans chambres, sans ministres, sans contrôle quelconque. Mais l'avenir, mais les envieux, mais les sifflets?... Bon! est-ce qu'il y songe, tant qu'il compose, tant qu'il ne produit pas son enfant dans le monde? C'est là seulement que commencent les désenchantements et les tribulations. Et en effet, ma comédie achevée, je fus d'abord tourmenté de l'idée que j'aurais bien de la peine à retourner au palais et à sacrifier à Thémis ce que j'appelais déjà ma vocation pour Thalie. Je me rassurai pourtant en m'imaginant que je pourrais cultiver l'une sans divorcer avec l'autre, quoiqu'il y eût peu d'exemples d'une pareille bigamie.
En attendant je revins à Paris, pour lire mon chef-d'œuvre à Petitot, avant d'en confier le secret à personne. Mais, chemin faisant, je me mis à réfléchir, et je trouvai peu à peu ma conscience en révolte contre mon esprit. « Lors même que je ne « renoncerais pas tout-à-fait au barreau , quel cha- « grill j'allais donner à ma mère et à mon oncle, « on me jetant dans une nouvelle carrière si con- « Iraire à leurs desseins et à leurs espérances! « A force de réflexions, et je puis dire de remords, j'en
vins ail [)oint de souhaiter d'avoir fait une mauvaise comédie et de ne recevoir démon ami, au lieu d'éloges, que le conseil du Misanthrope à Oronte :
Franchement elle est bonne à mettre au cabinet.
Hélas! il n'en fut point ainsi; soit qu'il fût aveuglé par son amitié pour moi, soit que la co-paternité qu'il s'était acquise en me donnant le sujet de Y Epreuve délicate , influât sur son jugement, il n'v releva qu'un fort petit nombre de fautes faciles à corriger, et me fit sur tout le reste mille compliments. Mon amour-propre les eiit jugés sincères dans la bouche de tout autre ; dans la sienne ils me semblèrent devoir être pris au pied de la lettre; je n'y manquai pas. Et quand, après la lecture, il me dit d'un ton sérieux qui me parut prophétique : « Cela doit réussir; cela réussira, » j'oubliai toutes mes résolutions, tous mes remords ;j 'ou bhai et mon oncle et manière, et je sautai au cou du prophète, — Oui, reprit-il, il faut porter cette pièce au Théâtre-Français de la rue de Louvois; je demanderai lecture pour vous; j'ai des intelligences dans la place. — Et vous croyez que je serai reçu? — Je n'en doute pas; vous n'aurez pas besoin de ma protection ; mais, avant tout, occupez-vous de levoir et de corriger votre ouvrage.
C'était là le difficile : je demeurais chez M. Jolly qui, depuis sa prison, ayant été forcé de sous-louei' une partie de son appartement, n'avait pu me don-