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lier pour cabinel de travail que \c salon qui louchait à son propre cabinet. Comment lui cacheimon nouveau genre d'occupation? Je m'y essayai pendant quelques jours. Je mis sur ma table trois ou quatre gros volumes de jurisprudence; j'en tenais toujours un soigneusement ouvert , et je ne manquais pas de le feuilleter aussitôt que j'entendais venir mon oncle ou quelqu'un de la maison. Cette petite ruse envers un ami si tendre et si loyal, qui très probablement d'ailleurs n'en était pasdupe, ne tarda pas à me devenir insupportable.
Enfin , un beau matin , après avoir passé la nuit à terminer mes corrections, exténué de fatigue et pâle de frayeur, j'entre chez lui mon manuscrità la main. — Savez-vous, lui dis-je, après l'avoir embrassé en' tremblant, contre mon ordinaire, savez-vous, mon oncle, ce que j'ai fait à Trousseau? — Je le sais, tu y as fait une rude guerre aux lapins. — Oh! j'en ai laissé vivre un bon nombre... Mais un tout autre «^oùt que celui de la chasse... — La poésie? je le ^ais. — Et comment le savez-vous? — Tiens, voistu ces chiffons de papier écrits de ta main, au crayon , et ramassés dans le parc par le jardinier.
Eh bien! mon oncle, je venais vous l'avouer...
Oui... j'ai fait une comédie. — Pourquoi rougir? C'est une distraction fort innocente, et dont je te loue. — Vraiment! oh! que vous êtes bon! — C'est même un exercice qui ne te sera pas inutile dans la carrière d'avocat. — Se peut-il? — N'as-lu pas
D ]'] V K P il E L V E U É L ï C A V 11. r>;
\u beaucoup de plaidoyers et de mémoires oùlaiL de dialoguer joue un grand rôle, et dont les formes et le mouvement dramatiques ont assuré le succès?
— Certainement! ceux de Beaumarchais, par exemple. Quel bonheur! — Tu me liras ta pièce, j'espère? — Je vous l'apportais; vous la lirez vousmême à tète reposée. — Bien, mon cher enfant; car tu sais que je t'aime comme si tu étais mon fils et que sur ce point je le disputerais même à ta mère.
— Je serais un ingrat si j'en pouvais douter. — Mais voici l'heure du palais ; il y a quelque temps qu'on ne t'y a vu. Vas-y ce matin, mon ami; Bellart y plaide une grande affaire; tu l'entendras avec ^^laisir et tu m'en rendras compte au retour.
Suis-je assez heureux ! lAIe voilà enfin certain que je puis être à la fois auteur et avocat, sans que l'un jiuise à l'autre, sans faire violence à aucun de mes ^^'oùts, et, pour comble de satisfaction, sans déplaire au meilleur des oncles, et par conséquent sans contrarier ma mère qui ne voit, et avec raison, que par ses yeux. Quant au reste de ma famille, et surtout quant à mes cousines, elles ont de l'esj)rit, elles aiment la littérature, elles ont de l'amitié pour moi, elles seront charmées de mes succès. Quelle joie pour elles lorsqu'après la première représentation de chacune de mes comédies, elles <'ntendront le parterre crier : L'auteur! Fauteur! (ju'il paraisse! qu'il paraisse!. ..Je ne paraîtrai point... >on, jauuùs! ce serait compromettre ma chgnité
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d'Iionime de lettres et d'avocat. Mais on proclamera mon nom en plein théâtre, devant quinze ou seize cents personnes; et le lendemain les journaux qui sont toujours justes le répéteront dans toute la France, d'où il se répandra nécessairement dans toute l'Europe. Après cela, le moyen de ne pas entrer à l'Institut!
Tels étaient les châteaux en Espagne que je bâtissais en descendant la rue de la Harpe pour me rendre au palais.
Bellart fut-il éloquent ? je l'affirmai à mon oncle sans crainte de me tromper; mais, à vrai dire, je ne l'avais pas écouté. J'étais resté dans mes châteaux qui, le lendemain matin, étaient encore debout, lorsque mon oncle entra dans ma chambre. « Voici ta pièce, me dit-il; elle m'a fait plaisir. Le « style et le dialogue en sont faciles, naturels, élé- « gants même. Tu nous la liras demain en famille. a Elle est à la vérité sans comique et sans intérêt; « au théâtre elle ne ferait ni rire ni pleurer et n'au- (' rait, certes, aucun succès; mais que t'importe, (( puisque tu ne l'as faite que pour toi et que tu « n'as sûrement aucune envie de la faire jouer ? «C'est, je te le répète, une étude, un exercice « dont je te loue; aux prochaines vacances du pa- « lais tu feras mieux; d'ici là occupons -nous sé- « rieusement, uniquement de ton état. En est-il un « plus noble et plus indépendant ? Tu y es, si je ne « m'abuse, appelé à des succès qui feront la joie
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« de ton oncle et la consolation de ta mère. Tu vei - « ras!... Dans quinze jours tu plaideras ta première « cause. »
A chaque parole de M. Jolly j'avais vu tomber une pierre de mes châteaux. J'étais resté muet , anéanti , et je ne m'étais pas même aperçu qu'il m'avait quitté. Mon pauvre manuscrit qui s'était échappé de mes mains , avait roulé tout près du foyer. Dans ma douleur, j'allais, je crois, le pousser au feu. Mais on frappe à ma porte.... C'est Petitot. — Vite, vite, habillez-vous, mon ami; vous n'avez que le temps; votre lecture est pour onze heures et demie! — Aujourd'hui? — Vous avez dû en recevoir l'avis dans la soirée d'hier. — Mon Dieu , non! — C'est égal; je suis sûr de mon fait; un habit est bientôt passé; j'ai un cabriolet ; je vous conduirai jusqu'à la porte de Louvois.
A peine dans la rue je m'aperçois que j'ai oublié ma piè^e. Je remonte , et j'entends M. Jolly qui, de son cabinet, me demande si je vais au tribunal. Profitant de l'équivoque du mot, je lui réponds : 0«/, mon oncle; et me voilà parti.
L'aiéopage n'était pas encore au complet. N'ayant vu mes juges qu'en costume de théâtre, je n'en reconnaissais aucun ; enfin la présidente , la reine Mérope arriva, et je la reconnus tout de suite à la dignité de son port et de son langage. « Mon- « sieur, me dit-elle, soyez le bienvenu. Vous êtes « donc le neveu de M. Jolly ?» A ce nom je tremj)lai,
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sans trop savoir pourquoi. «Avant cette fatale ré- « Yolution qui nous a dispersés, il était le conseil de « la Comédie-Française. Ah ! quel digne et habile «homme!... Nous sommes charmés, monsieur, de «voir son neveu nous prouver aussi quelque amitié « en nous apportant sa première comédie. « En disant cela elle avait fait signe à un acteur de tirer un cordon de sonnette. Un laquais apporta immédiatement un verre d'eau, que la reine sucra de ses belles mains; puis, m'adressant de nouveau la parole : «Vous pouvez commencer, monsieur; nous « serons tout oreilles. »
J'étais si ému que je ne pus d'abord articuler qu'avec peine les noms de mes personnages. Mais peu à peu je reprends courage et je lis plusieurs scènes d'une voix assez ferme; puis je m'arrête un moment pour boire de l'eau sucrée. Dieu ! quel spectacle! Orgon, son cahier à la main, étudiait un rôle, et JSarbas s'était endormi. « Que cela ne vous inquiète point (me dit la directrice un peu honteuse de cette incivilité ), c'est leur habitude; ils n'écoutent jamaisles pièces, mais ils les reçoivent toujours.» Et en effet, au dénouement, le dormeur tragique se réveilla en s'écriant : « C'est charmant, charmant, véritablement charmant! » Et presque tout l'aréopage répéta en chœur : C'est charmant! si bien (|ue je ne doutai pas de la réception de l'ouvrage.
« L'usage n'étant point de délibérer en présence
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« de l'auteur, me ditla présidente, il faut ])ien vous « résigner, monsieur, à ne pas connaître tout de « suite le résultat de la délibération; mais le secré- « tair€ de la Comédie aura l'honneur de vous l'é- « crire dans la journée. Adieu, monsieur, ou plutôt « au plaisir de vous revoir! »
Je saluai avec toute l'humilité d'un plaideur qui attend son arrêt, et je partis, bien résolu cependant à guetter dans la rue le premier de mes juges que je verrais sortir du théâtre.
Je me promenais dans ce dessein depuis environ une demi-heure qui me parut un siècle, lorsque j'aperçus l'un d'eux, dont le nom m'était inconnu, qui n'avait pas soufflé mot pendant ma lecture, mais dont l'œil observateur m'aurait causé quelque effroi si je n'avais été tranquillisé par l'air de bonhomie répandu sur tout le reste de sa ronde et courte personne. — Ah! c'est vous, monsieur Roger! enchanté de vous trouver là et de vous annoncer que vous avez, dès ce soir, vos entrées au théâtre; c'est un encouragement que la Comédie a été heureuse de vous donner. — Ainsi, ma pièce est reçue? — Au contraire, et c'est moi qui l'ai fait refuser. — Vous, monsieur! et pourquoi? — Je vous le dirai, mais pas aujourd'hui. Venez demain à dix heures déjeuner avec moi, rue de la Micliaudière, n° 1 1 ; nous causerons. Enchanté vraiment!... Je suis pressé... bien le bonjour! — Monsieur! monsieur! pardon si je cours après vous pour vous demander...
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— Quoi? — A qui dois-je, s'il vous plail, le Irisle refus que vous venez de m'annonceisi gaîment? — Je vous l'ai dit; c'est à moi, à moi, Picard, auteur comme vous de comédies malgré mon père, et, qui pis est, jouant aujourd'hui la comédie malgré tout le monde. A demain, à demain !
C'est là Picard ! Mais qui a pu l'exciter à faire refuser ma pièce et à se vanter à moi-même de ce mauvais tour? Serait-ce quelque démarche de mon oncle? Je me perdais ainsi dans mille conjectures, confus de l'échec que je venais de recevoir, et, dans ma vanité blessée, accusant tout le monde excepté moi.
Peu habitué à dissimuler mes peines ou ma joie, je redoutais de revoir mon oncle après ma déconfiture, dont il n'aurait pas manqué de triompher. Heureusement il n'était pas chez lui, et même toute la famille dînait en ville. Je profitai de l'occasion, et après avoir mangé, sans appétit, un potage chez Trianon ( le traiteur favori des clercs et des étudiants qui n'avaient pas la bourse bien garnie 1, je repris la rue d'Enfer pour aller conter mes tribulations inattendues à mon ami l'etitoi.
Dans cette même rue d'Enfer, si bien nommée pour le bruit infernal qui s'y fait jour et nuit, mais dont quelques maisons donnantsur leLuxembourg offrent des logements fort agréables, demeurait un aimable homme dont j'ai déjà parlé : c'était Demoustier. Il y occupait l'appartement de Dorai, de ({ui il aimait v\ raj)[){'lail le tal(Mi(.
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Quand Élie était décrépit, Il s'en fut, laissant son esprit A son jeune élève Elysée.
Ces vers de Voltaire, quejelui appliquai un joui-, avaient commencé notre liaison. Il connaissait une partie de ma famille ; il était du commerce le plus sûr et le plus doux, et ses mœurs avaient toute la simplicité qui manquait à ses écrits. Il me recevait toujours à merveille, mais, par discrétion, je n'abusais pas. Je ne sais quel instinct me pousse à entrer chez lui. Après quelques reproches d'avoir été si long-temps sans me voir: — Eh bien! me ditil, comment vont les Muses? comment va le palais? car, plus heureux que moi, vous menez tout cela de front. Avez-vous déjà plaidé? avez-vous fait cet hiver beaucoup de chansons, de romances, d'élégies? m'en apportez-vous quelques-unes? Allons, mon cher voisin qui voisinez si peu, lisez-les-moi. — Je ne venais pas chez vous dans ce dessein; si pourtant vous aviez la bonté d'entendre un essai de comédie... — Une comédie ! ah ! bien plus volontiers encore !
Ma lecture finie : —C'est fort joli, je vous assure, me dit Demoustier en se levant. Le fond de la pièce est léger, mais suffisant, et la broderie en est de bon goût, de bon ton, de bonne compagnie enfin ; c'est un succès sûr. — J'ai pourtant été refusé ce matin au Théâtre-Français. — Pas possible! — Parles comédiens de la rue de Louvois. — Oh! alors c'est
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loiil simple! Aussi vous êtes un enfaiil de leur avoir porté une pareille pièce; ce sont des pédants maladroits qui n'estiment que la comédie de Molière, qui se sont constitués en hostilité contre Marivaux, parce qu'ils ne le comprennent pas ou qu'ils ne savent pas le jouer. C'est pourtant ce qui plaît le plus aujourd'hui. Voyez connue on s'y porte! Rien n'est plus facile à expliquer ; la révolution a enfanté des monstres de toute espèce, dans la société comme au théâtre, en tragédies comme en comédies; les actions, le langage, le costume révolutionnaires ont passé, depuis quatre à cinq ans, de la tribune ou de la rue sur la scène française. Fatigué jusqu'au dégoût de spectacles ignobles ou odieux, on fuit tout ce qui pourrait les rappeler, on cherche ce qui s'en éloigne le plus. Molière, malgré tout son génie, Molière lui-même aujourd'hui ne suffirait pas peut-être à ce besoin d'émotions douces, de tableaux gracieux, de langage poli, de sentimens délicats, qui tourmente une société si long-temps privée de ses habitudes élégantes. Que vous dirai- je enfin? on voulait au théâtre une contre-révolution complète et, poui- y arriver, on a sauté d'un seul bond du Souterrain de Marat et des Tictimes cloîtrées au Jeu de V amour et du hasard et aux Fausses confidences de IMarivaux. ()serai-je me nommer aj)rès un auteur comijpie si spirituel? voyez (pielle foule attirent toujours le Conciliateur et les Femmes! (-ertes, j'en cou-
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viens luuL le premier, ce n'est pas de la \iai(' coinétlie; peut-être même , et je le crains , le succès n'en est-il ni de bon aloi, ni bien solide; mais il est évident, mais il durera, j'espère, au moins autant que moi, et les Français deLouvois sontdes malavisés de repousser Tessaid'un auteur de vingt ans qui donne autant d'espérances que vous. Vous serez vengé rue Feydeau. — Comment? — J'y lis après-demain cinq actes. Je vais écrire que j'en lirai six; c'est vous qui lirez le sixième. — Que de bontés!... Mais il me vient un scrupule; tout en refusant ma pièce à Louvois, on m'y a donné mes entrées. — Eh bien! vous les aurez à deux théâtres.
Que d'émotions diverses en un seul jour! et c'était le premier de l'orageuse carrière où j'allais me précipiter!... La belle perspective! j'en étais effrayé. Mais l'espoir de la vengeance promise parDemoustier étouffant bientôt toute autre pensée, je revis mon oncle avec moins d'embarras que je ne croyais. Seulement, quand le lendemain matin, me voyant sortir (j'allais déjeuner chez Picard), il me demanda sans équivoque : Vas-tu au Palais ?\e\\Q répondis rien, comme si ne rien répondre n'était pas encore manquer de sincérité! Oh! cela seul était pour moi un supplice!
— Oui, c'est moi, me répéta Picard lorsque nous fûmes seuls, c'est moi qui ai fait refuser votre pièce, et je veux que vous m'en sachiezgré. Je veux
même que ce soit entre nous le principe d'une amitié durable. J'ai, direz-vous, de drôles de façons de m'y prendre pour avoir des amis ! — En effet, cela du moins a besoin d'explication. — Votre Epreuve a plu à tout le comité, et à moi, Picard, plus qu'à personne. — Est-ce là, par basard, l'explication du refus? — Attendez! il n'y a point là d'inconséquence. Si votre pièce m'a fait plaisir,
c'est par ce qu'elle promet, mais non pas
— Par ce qu'on y trouve? — Voilà le mot. Vous avez ce que la nature seule donne, ce qui ne s'acquiert point par le travail : vous avez de la francbise et du mouvement dans le style; dès aujouicriiui vous écrivez la comédie; vous la ferez un joui-; mais vous n'en avez pas fait une. A chaque scène, ou , pour m'expliquer plus juste, à chaque conversation que vous lisiez, je me disais : Quel dommage! et, plus j'étais satisfait des détails, plus j'enrageais de vous voir éparpiller votre esprit sur un fond si misérable. Un mari sait que sa femme a eu une première inclination; il imagine, pour l'éprouver, d'appeler auprès d'elle le jeune homme qu'elle aimait et dont elle était aimée, et il est assez heureux pour se tirer de cette épreuve. De bonne foi, a-t-il le sens commun, votre mari? y a-t-il dans cette conception raison et vérité? Et, sans la raison et la vérité, y a-t-il de la comédie? et remarquez que, dans une pareille route, on va de ntal en pis; qu'on commence par des madrigaux cl qu'on finit pai' des
riiigmes. Voyez Doiat, Voisenon et vingt autres ! .l'ai pensé que vous méritiez d'être arrêté dès votre premier pas. Je vous ai fait refuser; je vous aurais volontiers fait siffler par estime, par amitié ; oui, je vous aurais fait siffler pour vous ramener à la vraie comédie. — Eh bien! monsieur, dans quelque temps il ne tiendra peut-être qu'à vous. — Bali!
— Demoustier, à qui j'ai lu ma pièce hier soir, répond de la faire recevoir et jouer rue Feydeau.
— Ah! ce bon Demoustier! ça ne m'étonne pas. 11 a dû trouver l'ouvrage charmant, et je ne serais pas surpris que ses comédiens favoris le trouvassent tel aussi. Eh bien! laissez-les faire. — Irezvous me siffler? — Non, mais à une condilion sine quâ non-, c'est que vous ne ferez plus d'ouvrages charmants, et que, tout au contraire, vous ferez de bons ouvrages. Travaillez, travaillez, cherchez un sujet intéressant, comique, vrai surtout, et pris dans le cœui humain. Quoi qu'on en dise, nos grands maîtres nous en ont laissé encore plus d'un; notre époque d'ailleurs ne manque pas d'originaux à peindre, et, pour mon compte, j'espère bien le prouver. — Oui, je travaillerai ! oui, je vous le promets ; quel que soit le sort de V Epreuve délicate, je n'oublierai jamais, croyez-moi, ni vos sages conseils, ni l'amitié dont ils sont la preuve.
C'est en effet à cette entrevue que commença l'attachement qui nous unit. Picard et moi, pendant plus de trente années, attachement véritable, fortifié
chaque jour par rinaltérable égalité de son humeui-, par une franchise, une probité de caractère bien rares dans la profession de comédien, où, comme il le disait, il était entré malgré tout le monde et malgré lui-même; enfin par lagaîté de son esprit et la prodigieuse fécondité de son talent.
Cependant Demoustier m'avait tenu parole; dès le lendemain je fus assigné à comparoir devant le tribunal de la rue Feydeau. Demoustier, qui en sortait, me présenta gracieusement en disant : «Mes- « sieurs, je vous ai lu une grande pièce qui ne vaut « pas le diable et que vous avez bien fait de réfute ser*; mais en voici une petite qui vous dédommatc géra. »
Je crus le contraire pendant toute ma lecture qui fut écoutée dans un silence glacial ; je remarquai seulement un sourire de bon augure sur les lèvres de la plus jeune des prêtresses de ïlialie; mais elle débutait à peine et son suffrage ne devait pas avoir un grand poids. Je sortais tout tremblant et n'étais pas encore au bas de l'escalier lorsque j'entendis une voix qui me cria : «Monsieur Roger! votre pièce tt est reçue; remontez si cela vous convient 2. » Je ne
(i) C'était, je crois, une Femme jalouse.
il.) La voix qui me rappelait était celle de Damas, de ce comédien plein de zèle et d'intelligence, à qui je donnai, depuis ce jour, un rôle dans toutes mes pièces et qui joua surtout celui de l'AuocatSi\ec une chaleur et un talent remarquables.
DE L'Kl'REUVE DÉLICATE. 49
nie fis pas prier, et je faillis alors perdre la tête de tous les compliments de bon goût, de toutes les politesses exquises que l'on me fit. Voilà bien, me disais-je en moi-même, la vraie comédie-française!... Il fut question , dès le jour même, de distribuer les rôles. «Comme il vous plaira, messieurs; faites pour « le mieux; seulement je réserve le rôle de tingé- « nue à cette charmante personne dont le sourire « m'a seul rassuré ce matin contre les rigueurs de « votre silence. — Y pensez-vous, me dit tout bas « l'acteur principal*? Confier le sort de votre pre- « niier ouvrage à une enfant qui n'a pas encore « joué un seul rôle nouveau et qui est ïvoiàe comme « UJie carafe d'orgeat! » Je persistai, et je fis bien assurément pour elle et pour moi : la carafe d'orgeat devint en peu de temps la plus parfaite actrice du siècle ; je n'ai pas besoin de dire que c'était mademoiselle Mars.
Voici bientôt enfin le grand jour de la représentation ! Mon oncle à qui j'avais tout confessé, soit qu'il eût jugé ses remontrances inutiles, soit que son amitié pour moi l'emportât sur sa raison et qu'il se fût décidé à me laisser être heureux à ma manière, soit peut-être aussi qu'il fondât le seul espoir de me ramener au barreau sur une chute complète au théâtre, mon oncle m'avait pardonné. Ma mère elle-même, que j'avais été voir, avait écouté ma pièce en me grondant, mais en pleurant de
(i) Ileury.
5o PliÉFACE
joie. Tant défavorables augures pouvaieiil-ils êlre trompeurs ?
Le 1 3 janvier 1798 j'arrive seul au théâtre vers les huit heures du soir. Deux gros chiens qui se battaient à la porte se jettent dans mes jambes et me renversent; premier sujet d'effroi! Je me relève pourtant et vais me nicher dans une loge des troisièmes qui m'avait été réservée et où je n'étais vu de personne. Il y avait beaucoup de monde dans la salle; second sujet d'effroi! Le rideau se lève, et, durant quelques secondes, aucun acteur n'entranf en scène, voilà le parterre en révolte et poussant des cris de fureur; troisième sujet d'effroi! Enfin la pièce commence, et avec elle des terreurs successives et inimaginables pour quiconque n'a point passé par-là. J'aurais voulu être à cent lieues. Nous étions dans la saison des ihumes; les spectateurs toussaient-ils? c'est qu'ils me sifflaient; applaudissaient-ils ? c'était par moquerie; se taisaient-ils? c'est qu'ils dédaignaient même de me siffler. Et, dans cette agitation, haletant et mourant de soif autant que de peur, je demande une orange à Toirvreuse, et avant la fin de ma pièce j'en avais dévoré un panier. Cependant la toile se baisse aux cris de l'auteur! Vauteur-l que je ne comprends pas mieux que tout le reste; mais elle s^ relève et mon lunii est proclamé avec de nouveaux bravos. Je conmiencai seulement à deviner i\\w j avais réussi.
DE L'ÉPUEUVE DELICATI-:. 5i
Ainsi fut approuvée par le public la pièce condamnée par- Picard; mais, en dépit du succès, je déclare aujourd'hui que Picard avait complètement raison. — Pourquoi donc, me dira-t-on, réimprimez-vous dans le recueil de vos comédies une bluette digne seulement de figurer parmi y os poésies fugitives P — Je croyais l'avoir déjà dit ou du moins laissé entrevoir ; c'est que je voulais faire cette préface.
PERSONNAGES
CONSTANCE
JULIE, sœur de Constance.
VALSAIN, mari de Constance.
FLORVAL.
PICARD, valet de Valsain.
La scène se passe dans la maison de campagne de Valsain.
COMEDIE
Le théâtre représente un salon avec une porte au fond qui laisse apercevoir un jardin.