SA VIE ET SES OUVRAGES. XXXIII
poétique. Voyez à quelles tortures sont exposés près des grands les hommes de la condition de Maucroix ! Notre poète , avant faire droit à la reqncle, exhala son dépit par cette épigramme :
Ce pelil noble, ou soi-disant, Fait grandement le suffisant, El nul ne le vaut, ce me semble!
Quant à moi, je ne pense point Qu'on puisse être un sol de loul point, Jusqu'à ce que l'on lui ressemble !
Cependant il fallut obéir et se résigner : c'est alors que, puisant dans ses propres impressions, notre pauvre amant peignit ainsi ses douleurs en peignant celles de son fortuné rival :
A mademoiselle de Joyeuse.
Faut-il que je vous quille el qu'un cruel devoir Me prive si longleaips du plaisT de vous voir, Beauté dont mon âme est ravie?
Si je vous perds un an, je vous perds pour loujnurs. C'est fait de moi sans doute, et vous pourrez bien dire : Alcidon a fini ses jours!
Ce pénible office rempli, plein de dépit el le cœur gros de soupirs, Maucroix, n'espérant plus rien de celle qu'il avoil tant aimée, fit ses adieux à ses hôtes de Reims el de Saint-Lambert, et reprit la direction de Paris : chemin faisant, il s'arrêta à Château-Thierry ; c'est là que se trouvoit en ce moment l'ami de son enfance, ce bon garçon, si sage et si modeste, La Fontaine en un mot, que notre amou-
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reux éconduit n'avoit peut-être pas revu depuis le collège.
Celte première réuuion des deux amis est de quelques aunéesautérioure à VHhtorictle queTallement nous a laissée sur La Fontaine et dont voici le singulier début : « Un garçon de helles-leltres et qui fait des vers, nommé La Fontaine, est encore un grand rêveur... » A la date de celle liistorietle, 16.^)7, La Fontaine, âgé de Irenle-six ans, n'avoit encore publié que sa traduction de I'^'mnuque dr Térence, et n'étoit connu que par quelques badiuagcs poétiques et quelques fables que se communiquoient manuscrites les amateurs du genre. Mais au passage de Maucroix à Chàteau- TJiierrj , la Fontaine sortoil du séminaire: il avoit vingt-deux ans et conservoit cet air bon garçon, ce maintien sage et modeste que Maucroix signaloit dès l'année 1633 ou 1634.
il y a sur ceriaines phases de la vie des hommes illustres des opinions toutes faites et que la tradition impose sans ('ontrôle à la postérité. Les débuts poétiques de La Fontaine, de Molière et de quelques autres sont comme stéréotypés dans les biographies. Bazin, dans l'excellent morceau qu'il a laissé sur sur les premières et les dernières années de Molière, a rectifié bien dos fables de ce genre. Il en existe en non moins grand nombre dans l'histoire de La Fontaine, et >L VValckenaer ne les a pas toutes détruites. Voici la façon dont le savant académicien raconte les débuts littéraires de notre fabuliste; auxquels il mêle un peu Maucroix : • La Fontaine
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avoit atteint sa vingl-deiixième année, et n'avoil pas donné le moindre signe du penchant qui devoit bientôt l'entraîner vers la poésie. Un officier qni se tronvoit en quartiers d'hiver à Château- Thierry, lut un jour devant lui avec emphase l'ode de Malherbe, sur la mort d'Henri IV, qui commence ainsi :
Que direz-vous, races futures?
» Il écouta cette ode avec des transports mécaniques de joie, d'admiration et d'étonnement... Bientôt il fit des vers dans le genre de ce poëte, ou plutôt il imita ses défauts , ses expressions ampoulées, et ses froides antithèses. Heureusement un de ses parents , nommé Pintrel, auquel il communiqua les premiers essais de sa muse, lui fit comprendre que, pour se former le goiit et pour développer son talent , il ne devoit pas se borner à lire nos poêles françois, mais qu'il falloit aussi lire et relire Horace, Homère, Virgile , Térence et Quintilien. H se rendit à ce sage conseil, et un de ses amis, M. de Maucroix, qui avoit fait une étude particulière des orateurs anciens , contribua aussi à l'affermir dans la route où il s'étoit engagé , et à lui inspirer cette admiration pour ranti(|uifé qui dégénéra même chez lui en une sorte de préjugé superstitieux. » (Walck., page 9.)
Ce récit, dont Pélisson, âmi particulier de La Fontaine et de Maucroix, a fourni le canevas, peut fort bien n'être que la tradition d'une bizarrerie