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quelques-uns de ses propres collègues ; ou ne doit jiiraais oublier, à son honneur, que, pour faire passer co bill, il prolongea la session, en dépit de beaucoup de murmures, longtemps après le règlement des lois de finances et le vote du bill (Tappropriulion, Ku 17U1, il süulint chaleureusement avec Fox la grave doctrine constitutionnelle contre ceux qui voulaient qu’une dissolution du Parlement annulât un acte d’accusation, Dans le cours de la même année, ces deux grands, rivaux plaidèrent concurremment une cause bien plus importante, et ils méritent de partager riioimeur d’avoir inscrit dans notre Code la loi précieuse qui place la liberté de la presse sous la protection des jurés. Il y eut une occasion, une seule, où Pitt, pendant la première partie de son long ministère, suivit une ligne de conduite indigne d’un whig éclairé. Dans le débat .sur le bill du test, il condescendit à satisfaire le maître qu’il servait, l’université qu’il représentait au Parlement, et le corps nombreux des ecclésiastiques et des propriétaires de province dont il recherchait l’appui, en parlant, presque froidement sans doute et sans aspérité de formes, le langage d’un tory. A cette seule exception près, sa conduite, depuis la fin de 1783 jusqu’au milieu de 1792, fut celle d’un sincère ami de la liberté civile et de la liberté religieuse.
Rien non plus, durant cette période, n’indiquait que Pitt aimât la guerre ou entretînt aucun sentiment malveillant contre une nation voisine. Ils ne connaissaient ni son caractère ni son histoire, les écrivains français qui l’ont représenté comme un Annibal ayant, enfant, juré à son père de nourrir une haine éternelle contre la France, qui l’accusent d’avoir, par ses mystérieuses
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au
intrigues et son argent corrupteur, poussé les chefs jacobins à ces excès par lesquels la Révolution fut déshonorée, qui veulent enfin qu’il ait été le véritable auteur de la première coalition eiuopéeune. Loin d’être un ennemi mortel de la France, Pitt s’attira une censure sévère de l’opposition par ses louables efforts pour resserrer l’alliance des deux pays au moyen d’un traité de commerce sage et libéral. On lui reprocha dans la Chambre des communes d’être un fils dégénéré ; sa partialité pour les ennemis héréditaires de l’Angleterre devait, lui dit-on, aller soulever sous les dalles funèbres de l’abbaye de Westminster les ossements de son père.
Eh bien ! cet homme, qui, s’il avait eu le bonheur de mourir en 1792, aurait laissé un nom sanctifié par la paix, par la liberté, par la philanthropie, par toutes les ü’aditions d’une réforme modérée et du gouvernement constitutionnel, ce même homme vécut assez pour que son nom rappelle les rigueurs de l’arbitraire , des lois dures durement exécutées, des bills contre les étrangers, des bills pour bâillonner les prisonniers, des suspensions de Vhabea» corpus, des châtiments cruels infligés à certains agitateurs politiques, des persécutions injustifiables instituées contre certains auü'es, et la guerre la plus coûteuse et la plus sanglante de toutes les guerres modernes. Il vécut pour être maudit comme l’oppresseur de l’Angleterre et l’infatigable perturbateur de l’Europe. Des poètes , rapprochant ses premières années de ses dernières, le compai'aieut, tantôt à l’apôtre qui trahit son maître par .un baiser, tantôt aux mauvais anges qui tombèrent du ciel dans l’enfer. Un satirique d’un grand talent ' évoqua dans ses vei-s
> Coleridge.
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la Famine, le Carnage et le Feu, qui déclaraient qu’ils avaient reçu leur mandat d’un homme dont le nom se composait de quatre lettres (P, I, T, T), et qu’ils témoigneraient largement leur gratitude à celui qui les avait employés. La Famine disait : « Je rongerai les entrailles des populations jusqu’à ce qu’elles se soulèvent contre lui avec la rage de la démence. — Moi, je les aiderai, disait le Carnage, à le déchirer membre par membre. — Moi seul, reprenait le Feu, je puis le récompenser’ selon ses mérites, et je l’entourerai de mes flammes pendant toute l’éternité. » C’était à ce monstre de Pitt et à ses guinées que la presse et la tribune françaises imputaient tous les crimes qui souillaient la France et tous les fléaux qui l’affligeaient. Tant que les jacobins dominèrent, c’était Pitt qui avait corrompu la Gironde, qui avait fait insurger Lyon et Bordeaux contre la Convention, qui avait suborné Paris pour assassiner Lepelletier, et Cécile Régnault pour assassiner Robespierre. Quand arriva la réaction thermidorienne, toutes les horrems du règne de la Terreur furent l’œuvre de Pitt. Collot d’Herbois et Fouquier-Tinville avaient été ses pensionnaires. C’était lui qui avait soudoyé les assassins de septembre , qui avait dicté les pamphlets de Marat et les carmagnoles de Barrère, qui avait payé Lebon pour couvrir Arras d’un déluge de sang, et Carrier pom- embarrasser le cours de la Loire avec ses noyades.
La vérité est que Pitt n’aimait ni la guerre ni le gouvernement arbitraire ; il aimait la paix et la liberté. Un courant, auquel n’auraient guère pu résister une volonté et une intelligence humaines, l’entraîna hors de Savoie : au lieu de continuer la politique qui convenait
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le mieux à scs qualités naturelles ou acquises, il se vit forcé d’en pollrsui^^'e une qui répugnait :\ ses senlimeüls et qui ne convenait pas A son talent réel.
L’accusation d’apostasie est évidemment injuste. Ün ne doit pas plus appeler un homme apostat, parce que scs opinions changent avec celles de la niasse de ses contemporains, qu’on ne doit l’appeler voyageur oricn- .tal, parce qu’il est toujours à tourner du couchant au levant avec le globe terrestre et tout ce qui est sur le globe. Entre le printemps de et l’autonine de 17d2, l’esprit public de l’Angleterre subit un grand changement. Si le changement des sentiments de Pitt fut particüHèremcul remarqué, ce n’est pas qu’il changea plus que ses concitoyens, car, parle fait, il changea moins qtie la plupart d’entre eux, mais parce qu’il était dans un rang plus éminent ; parce qu’il était, avant que Bonaparte pardt, l'indi\àdu qui remplissait la plus grande place aux yeux des habitants du monde Civilisé. Pans le commencement, la nation, et Pitt, comme apiiartenant à la natioli, virent avec intérêt cl approbation la Révolution française; mais bientôt de Vastes conliscations, le renversement violent des institutions anciennes, la domination des clubs, les actes barbares de la populace, it'ndue furieuse par la famine et la haine, produisirent en Angleterre une réaction. La cour, la noblesse titrée, les propriétaires, le clergé, les manufacturiers, les marchands, — on un mot, les dixneuf vingtièmes de ceux qui avaient l’abri d’un bon toit sur leur tète et de bons habits sur le dos, devinrent d’ardents et intolérants anüjacobins. Ce sentiment fut au moins aussi prononcé parmi les adversaires du ministre que parmi ses défenseurs. Fox essaya en vain de
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retenir teés partisans. Tout son talent, toute son immense influence personnelle ne put les empêcher de s’insurger en masse contre lui. llurke donna rcxemple de la révolte, et Unrkc ne tarda* pas à être joint par Portlaiid, Spencer, Pilzwilliam, Lnughhoroiigh, Carlisle, Malmesbury, ^Vindllaln, Elliut. Dans la Chambre des communes, le nombre des adhérents du grand orateur politique diminua de cent soixante à cinquante ; dans la Cbambre des lords, il ne lui en resta que dix ou douze- Il est bien certain qu’une insurrection semhlable aurait eu lieu sur les bancs ministériels, si Pitt avait obstinément résisté au vœu général. Pi'essé à la fois par son maître et par ses collègues, par d’anciens amis et d’anciens opposants, il abandonna peu à peu et à contre-cœur la politique chère î\ son cœur. Go ne fut pas sans avoir fait tous ses efforts pour éviter la guerre européenne, et infime, quand cette guerre éclata, il se tlatta encore de l’espoir que l’Angleterre ne serait pas forcée de prendre parti, soit d’un cété, soitd’nn autre: Au printemps de 1792, il félicitait le Parlement de la perspective d’une longue paix, et pixiiivUit sa sincérité en proposant une grande réduction d’impôts. Jusqu’à la fin de cette année, la neutralité de l’Augletcrio lui paraissait possible ; lUais il n’était pas facile de réprimer les passions qui s’exaltaient sur les deux rives de la Manche. Les républicains, à. la tôtô de la France, étaient en proie à un fanatisme semblable à celui des musub mans qui, le Rorau dans une main et le cimeterre dans l’autre, s’ert allèrent conquérant et convertissant, à l’orient jusqu’à la baie de Bengale, et à l’occident jusqu’aux colonnes d’Herculé. Les hautes classes et les classes moyennes de l’Angletori-o étaient animêœs d’un
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zèle non moins ardent que celui de ces croisés, qui, h Clei-mont en Auvergne, poussèrent le cri de Dieu le veut! L’impulsion qui devait amener le choc des deux peuples ne pouvait cjre arrêtée par l’autorité ou le talent d’un seul homme. Comme Pitt était au premier rang de scs concitoyens et qu’il avait la tête plus haute qu’eux, il eut l’air de les conduire à la bataille ; mais le fait est qu’il fut emporté par eux, et que, s’il avait voulu s’opposer plus longtemps à la marche en avant , il eût été repoussé de côté ou foulé aux pieds.
Il céda au torrent, et de ce jour commencèrent ses malheurs. La vérité est qu’il n’y avait que deux partis rationnels à prendre. Puisqu’il ne préférait pas s’opposer au sentiment public, d’accord avec Fox, il aurait dû suivre l’avis de Burke et se prévaloir de ce sentiment. S’il lui était impossible de conserver la paix, il aurait dû adopter la seide politique qui pouvait conduire à la victoire, — il aurait dû proclamer une guerre sainte, pour la défense de la religion,'de la morale, de la propriété, de l’ordre, du droit public, et combattre les jacobins avec une énergie égale à la leiu*. Par malheur, Pitt chercha un jaste milieu, et il en trouva un qui réunissait ce qu’il y avait de pire dans les deux extrêmes. Il fit la guerre ; mais il refusa de comprendre le caractère particulier de cette guerre. Il ferma les yeux obstinément sur ce fait qu’il avait pour adversaire un peuple qui était aussi une secte, et que la nouvelle querelle entre la France et l’Angleterre était d’un tout autre genre que les anciennes querelles à propos de colonies en Amérique, ou de forteresses dans les Pays- Bas. U avait à combattre un enthousiasme frénétique, une ambition sans bornes, une activité surexcitée, le
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plus audacieux esprit d’innovation, et il agit comme s’il avait eu affaire aux courtisanes et aux fats de la vieille cour de Versailles, à M“* de Pompadour et à l’abbé Je Demis. Ce fut pitoyable de l’entendre, d’année en année, prouver à un auditoire dans l’admiration que la criminelle République était épuisée, qu’elle ne pouvait tenir, que son crédit était mort, que ses assignats avaient tout juste la valeur du papier sur lequel ils étaient gravés, comme si le crédit était nécessaire à un gouvernement dont le principe était la rapine ; comme si Alboin n’avait pu convertir l’Italie en un désert qu’après avoir négocié un emprunt à cinq pour cent, comme si les bons du trésor d’Attila avaient été au pair. Quelques grands talents qu’eût Pitt, son administration militaire fut celle d’un radoteur. Il était à la tête d’une nation engagée dans une lutte à mort, d’une nation éminemment distinguée par toutes les qualités physiques et toutes les qualités morales qui font d’excellents soldats. Il avait à sa disposition d’immenses ressources ; le Parlement était prêt à lui accorder plus d’hommes et plus d’argent qu’il ne lui en demandait. Dans une pareille situation et avec de tels moyens, un homme d’Etat comme Richelieu, comme Louvois, comme Chatham, comme Wellesley, am’ait créé en quelques mois une des plus belles armées du monde ; il aurait bientôt découvert et employé des généraux dignes de commander cette armée. L’Allemagne aurait pu être sauvée par une autre bataille de Blenheim, la Flandre reconquise par une autre bataille de Ramillies ; une autre bataille de Poitiers aurait pu délivrer les provinces royalistes et catholiques de la France d’un joug qu’elles cibhorraient, et répandre la terreur jusqu’aux barrières de
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Paris. Mais qu’arriva-t-il? — Après huit ans do guerre, apres avoir sacrifié des milliers d’hommes, après des dépenses plus considérables que toutes celles de la guerre d’Amérique, de la guerre de sept ans, de la guerre do la succession d’Autriche et de la guerre de la succession d’ICspagne réunies, l’armée anglaise, sous put, fut la risée de l’Europe. Cette armée ne pou^ vait se vanter d’un seul exploit bi'illaut; elle ne s’était montrée sur le continent que pour être battue, chassée, forcée de se rembarquer ou de capituler. La prise de quelques îles à sucre dans les Indes occidentales, la dispersion de quelcpies xassemblements de paysans irlandais à moitié nus, telles furent les plus magnifiques victoires des troupes anglaises sous les auspices de Pitt.
La marine anglaise ne saurait être ruinée par n’importe quelle mauvaise administration. Mais, pendant une longue période, tout ce qu’une mauvaise administration pouvait produire fut produit. Le comte de Chatham, sans la moindre qualité qui le désignât à une haute fonction, reçut, de la partialité fraternelle, le poste important de premier lord de l’Amirauté, et l’occupa pendant deux ans d’une giierre où l’existence même de l’Etat dépendait de la bonne tenue de la flotte. Il continua à gaspiller un temps précieux, qui aurait dû être exclusivement consacré au service public, jusqu’à ce que le corps des commerçants anglais, quoique généralement disposé à soutenir le gouvernement, se plaignît avec amertume que notre drapeau ne donnait aucune protection à notre commerce; et, heureusement, ce ministre fut remplacé par Georges, comte Spencer, un de ces chefs du parti whig qui, dans le
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grand schisme causé par la révolution française, avaient passé du coté de llurke. Lord Spencer, quoique inférieur comme orateur à la plupart de ses collègues, était décidément le meilleur administrateur de tous, Grûce à lui, une longue et lugubre succession de jours de jeûne et, littéralement, d’humiliation, fut interrompue deux fois, dans le court espace de onze mois, par des jours de réjouissances et d’actions de grûce.
11 peut paraître paradoxal de dire que l’incapacité de Pitt, dans tout ce qui avait rapport à la conduite de la guerre, est, en quelque sorte, la preuve la plus décisive de SOS talents extraordinaires. Ce n’est là, cependant, que la simple vérité; car, certainement, la dixième partie de ses fautes et de ses revers aurait été fatale au pouvoir et à l’intluence de tout ministre qui n’eût pas possédé au plus haut degré les talents d’un chef parlementaire. Vainement scs plans étaient confondus, ses prédictions démenties, scs coalitions européennes dissoutes, ses expéditions si coûteuses repoussées avec honte ; Vainement l’ennemi, triomphant de ses faibles efforts, subjuguait la Flandre et le Urabanf, l’électorat de Mayence et l’électorat de Trêves, la Hollande, le Piémont, la Ligurie, la Lombardie, etc., l’autorité de Pitt sur la Chambre des communes devenait de plus en plus absolue. Là ôtait son empire ; là étaient ses victoires, son Lodi, son Arcole, son Ilivoli cl son Marengo. Si quelque grande catastrophe, une bataille perdue par les alliés, l’annexion d’un nouveau département à la République française, une insurrection sanglante en Irlande, une mutinerie sur la ilotle, une panique dans la Cité, une menace de banqueroute, avaient répandu la terreur dans les rangs de la majo-
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rité, cette terreur ne durait qne jusqu’au moment où Pitt se dressait au banc de la trésorerie, relevait sa tête hautaine, étendait le bras avec un geste -de commandement, et faisait entendre, en accents sonores, le fier langage d’une espérance inébranlable et d’une détermination intlexible. C’est ainsi que, à travers une période calamiteuse, tout désastre qui survenait hors de l’enceinte du Parlement était régulièrement suivi d’un triomphe dans la salle des délibérations. Il n’eut plus, enfin, une opposition devant lui. De tout le nombreux parti qui avait lutté contre Pitt, durant les huit premières années de son ministère, plus de la moitié marchait sous son drapeau, avec son ancien compétiteur, le duc de Portland, à la tête ; le reste, désespéré de la lutte, avait fini par déserter le champ de bataille. Fox s’était retiré sous les ombrages de la colline Sainte- Ânne, et y avait trouvé une ample compensation à tous ses échecs politiques, dans im cercle d’amis qu’aucune vicissitude ne pouvait lui enlever, auprès d’une femme aimée tendrement, et en société des illustres morts d’Athènes, de Rome et de Florence. Les sessions se succédaient presque sans qu’on fût obligé d’aller aux voix. Dans l’année mémorable de 1799, la plus forte minorité qui put se recruter contre le ministère n’était que de vingt-cinq membres.
Certes, à cette époque, la politique intérieure de Pitt ne manquait pas de vigueur. Si Pitt n’opposait au jacobinisme français qu’une résistance si faible qu’elle no faisait qu’encourager le mal qu’il eût voulu étouffer, il contenait d’une main ferme le jacobinisme anglais. Uhabeas corpus fut plus d’une fois suspendu. Les réunions publiques étaient soumises à des entraves sévères.
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Le gouvernement obtenait du Parlement le 4roit d’expulser les étrangers soupçonnes de mauvais desseins, et ce droit ne restait pas sans applicalion. Les écrivains qui publiaient des doctrines contraires à la monarchie et à l’aristocratie étaient proscrits et punis sans miséricorde. Il n’y avait pas de sécurité pour un républicain qui avouait sa croyance politique en déjeunant ou vidant une bouteille dans une taverne. On sortit du fourreau les vieilles armes du Code d’Ecosse contre la sédition, ce Code que les .\nglais considéraient comme barbare, ces armes que les gouvernements précédents avaient laissé se rouiller. Des hommes d’un esprit cultivé et de manières élégantes étaient transportés avec les voleurs à Botany-Bay, pour des actes que les juges de Weskninster eussent traités de simples délits. Quelques réformistes, d’opinions extravagantes, indiscrets dans leur langage, mais qui n’avaient jamais rêvé de renverser le gouvernement par la force matérielle, furent accusés de haute trahison, et ils n’échappèrent au gibet que parce qu’ils rencontrèrent un jury équitable. Cette sévérité, hautement applaudie alors par les alarmistes, que la peur rendait cruels, sera vue sous un autre jour par la postérité. L’histoire dira que les Anglais qui. désiraient une révolution étaient trop peu nombreux pour être redoutables, et formaient d’ailleurs une faction sans armes, sans argent, sans plan arrêté, sans organisation, sans chefs. Fort, comme il l’était, par l’appui de la masse de la nation, Pitt aurait pu aisément réprimer la turbulence d’une minorité mécontente par l’application ferme, mais modérée, des lois ordinaires. Toute l’énergie qu’il montra durant cette époque malheureuse de sa vie fut une énergie hors de
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place et ,de saison. II fut d’une faiblesse languissante dans sa lutte contre l’étranger, qu’il fallait réellement craindre, et il réserva toute sa vigueur et sa résolution contre l’ennemi domestique, qu’il aurait pu très-bien mépriser.
Il n’est qu’un seul acte de la politique de Pitt, pendant les huit dernières années du dix-huitième siècle, (pii mérite les plus sincères éloges. Il fut le premier ministre anglais qui conçut de grands desseins pour l’Irlande. La manière dont la population catholique de ce malheureux pays avait été contenue depuis plusieurs générations lui paraissait cruelle et injuste.il était trop habile jiour ne jias s’apercevoir que, dans une lutte contre les jacobins, les catholiques étaient ses alliés naturels. S’il eût pu faire tout ce qu’il désirait, il est probable qu’une politique sage et libérale eût prévenu la rébellion de 1798. Mais les obstacles qu’il rencontra étaient graves, peut-être insurmontables; si les catholiques furent jetés dans les bras des jacobins, ce fut plutôt son malheur que sa faute. Il y eut une troisième insurrection des Irlandais contre les Anglais, une insurrection non moins formidable que celles de 1641 et de lü80. Les Anglais restèrent vainqueurs, et Pitt fut forcé, comme l’avaient été avant lui Olivier Cromwell et (iuillaume 111, de déterminer l’usage à faire de la victoire. Ce n’est que justice pour .sa mémoire de dire qu’il conçut un plan si grand et si simple, si équitable ('t si humain, que ce plan seul suffirait pour lui donner un haut laiig parmi les hommes d’Etat. 11 résolut de l'oiulre rtilande en un seul royaume avec l’Angleterre, et en même temps d’affranchir les laïques catholiques dos incapacités civiles, en accordant une allocation au
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clergé catholique. S’il avait pu réaliser ces nobles desseins, rUnion eût été une véritable Union. Elle se fût inséparablement associée dans l’esprit de la majorité des Irlandais avec la liberté civile et religieuse. Le vieux Parlement de Dublin n’aurait été regretté que par un petit nombre d’intrigants et d’oppresseurs, tandis que la masse de la nation ne s’en fût souvenue qu’avec le mépris dû à la plus tyrannique et à la plus corrompue des assemblées de l’Europe. Mais Pitt ne put exécuter que la moitié de son projet. Il réussit à obtenir le consentement des Pai’lements des deux royaumes à l’Union ; mais cette réconciliation des races et des sectes, sans laquelle l’IIniou n’était qu’un mot, ne s’accomplit pas. Pitt avait bien prévu les diflicultés qu’il rencontrerait dans le cabinet du roi ; mais il se tlattait de l’idée qu’avec de l’adresse cl de la prudence il les surmonterait. Malheureusement, il y eut en haut lieu des tral- , très et des sycophantes, qui l’empêchèrent de faire les choses à son heure et comme il les entendait. Ils révélèrent prématurément son plan au roi, et le lui révélèrent de la manière la plus propre à irriter et à alarmer un esprit faible et malade. Le roi s’imagina follement que le serment du sacre lui interdisait de refuser son assentiment à un bill qui affranchirait les catholiques de leurs incapacités civiles. Impossible d’argumenter avec lui. En vain Dundas essaya de lui expliquer la question, il fut répondu à Dundas qu’il n’avait qu’à garder pour lui sa métaphysique écossaise. Pitt, et les plus habiles collègues de Pitt, donnèrent leur démission. Il fallut que le roi composât un autre ministère. Cependant, sa colère et son chagrin ramenèrent la maladie qui, plusieurs années auparavant, l’avait rendu
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inhabile à remplir ses fonctions royales. Il assembla sa famille, lui lut le serment du couronnement, et dit que la violation de ce serment ferait immédiatement passer le sceptre à la maison de Savoie. Ce ne fut qu 'après un interrègne de quelques semaines que le roi recouvra le plein usage de sa pauvre intelligence, et qu’un ministère selon son cœur fut enfin formé.
Les matériaux qu’il lui fallut employer, pour y parvenir, n’étaient ni solides ni brillants. Il ne pouvait avoir recours à ce parti, faible par le nombre, fort par toutes les sortes de talent, qui était hostile à sa politique étrangère et à la politique intérieure du précédent cabinet; car ce parti, quoiqu’il ne fût d’accord avec les derniers conseillers de la couronne sur aucun , des points honorés de l’approbation de Sa Majesté, était cordialement du même avis qu’eux sur le seul point ^ qui les avait exposés à la disgrâce. Tout ce que Georges III avait à faire était d’appeler l’arrière-rang du ministère dissous pour en former le premier rang d’un ministère nouveau . A une époque riche entre toutes en talents parlementaires , un cabinet fut composé qui contenait à peine un seul homme que ses talents parlementaires auraient tout juste placé au second rang. Les fonctions les plus importantes de l’Etat furent confiées à une médiocrité laborieuse. Henry Addington fut mis à la tête de la trésorerie. H avait été un partisan — un partisan héréditaire — de Pitt, et l’influence de Pitt l’avait porté, jeune homme encore, au fauteuil présidentiel de la Chambre des communes. On convenait généralement qu’il était le meilleur président qui eût occupé le fauteuil depuis la retraite d’OnsIow. Mais la nature ne l’avait pas doté de facvdtés biçn vigou-
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reuses, et la très-honorable position qu’il avait longtemps remplie avec honneur le rendait plutôt impropre à ses fonctions nouvelles. Son rôle avait été de se maintenir impartialement entre les factions rivales. Il n’avait pris aucune part à la guerre de paroles, et c’était avec une déférence marquée que s’adressaient à lui les grands orateurs qui, à sa droite et à sa gauche, tonnaient les uns contre les autres. Lorsque, pour la première fois, il eut à rencontrer de vifs et énergiques antagonistes, qui frappaient fort, sans la moindre cérémonie, ce ne fut pas étonnant s’il se montra embarrassé et gauche, ou si l’air de dignité et d’autorité qu’il avait contracté dans son poste antérieur, et dont il ne se dépouillait pas, le fit paraître ridicule. Malgré cela, il sembla, pendant plusieurs mois, solidement assis. 11 était aimé du roi, à qui il ressemblait par son esprit étroit, et envers qui il était plus obséquieux que Pitt n’avait jamais été. La nation fut mise de bonne humeur par une paix avec la France. L’enthousiasme avec lequel les hautes classes et les classes moyennes s’étaient jetées dans la guerre n’existait plus. Le jacobinisme n’était plus formidable ; partout une forte réaction s’élevait contre ce qu’on appelait la philosophie athée et anarchique du dix-huitième siècle. Bonaparte, devenu premier consul, était occupé à édifier, avec les ruines des vieilles constitutions, un nouveau clergé et une nouvelle noblesse. On ne soupçonnait pas encore qu’il ne faudrait rien moins que la souveraineté de tout le monde civilisé pour satisfaire son égoïste ambition. Les sages d’Angleterre ne voyaient nulle raison de douter qu’il ne pût être un voisin aussi sûr qu’aucun des monarques de la maison de Bourbon. Le traité d’Amiens
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fut donc salué pur la majorité du peuple anglais avec les démonstrations d’une joie extravagante. Le nouveau ministre fut momentanément très-populaire. Son infériorité comme orateur était de peu de conséquence, lorsqu’il avilit à peine un adversaire devant lui. L’ancienne opposition, charmée de la paix, le voyait d’un bon œil. Une opposition nouvelle avait bien été formée par quelque.s-uns des anciens ministres. Grenville la dirigeait dans la Chambre des lords, et Windham dans la Chambre des communes. Mais cette opposition pouvait à peine réunir dix voix, et le public ne lui était pas favorable. Les ministres comptaient sur Pitt comme sur leur plus ferme appui. Il ne s’était pas retiré de mauvaise humeur, comme quelques-uns de ses collègues, 11 avait même exprimé à ses successeurs tout son respect pour le consciencieux scrupule qui s’était emparé de l’esprit du roi , et avait promis le concours qu’il pourrait leur donner. Hors du Parlement, ses conseils étaient à leur service. Dans le Parlement, il avait pris place sur le banc derrière eux, et, dans plus d’une discus.sion, il les avait défendus avec un talent bien supérieur au leur. Le roi appréciait la valeur d’un tel concours. Il prit un jour à part le nouveau ministre et l’ancien : « Si nous restons d’accord tous les trois, leur dit-il, tout ira bien. »
Mais il n’était guère possible — la nature humaine étant ce qu’elle est, et plus particulièrement Pitt et Addiugton étant ce qu’ils étaient — que cette union fût durable. Pitt, sentant sa supériorité, s’imagina qu’à lu place (pi’il venait de quitter était un mannequin dressé par lui, un mannequin qu’il pouvait gouverner à son gré tant qu’il le laissait là, et qu’il rejetterait de
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côté dès qu’il voudrait reprendre son premier rôle. Bientôt, U commença à regretter le pouvoir : il avait été élevé de si bonne heure à l’autorité suprême, il en avait joui si longtemps, qu’elle lui était devenue nécessaire. Ses jours s’écoulaient lentement dans la retraite. U ne savait pas, comme Fox, oublier les plaisirs et les sources de l’ambition en société d'FiUripide ou d’Hérodote. L’orgueil lui interdisait de confier a ses plus intimes amis qu’il lui tardait de redevenir ministre; mais il trouvait étrange, presque ingrat, que ce désir n’eüt pas été deviné, qu’il n’eût pas été prévenu même, par celui qu’il regardait comme son représentant.
Addington, de son côté, n’était nullement disposé à descendre. 11 nourrissait une illusion titss-semblable à celle d’Abou-Hassan dans les Contes arabes. La tête lui tourna pendant son court califat. 11 prit son élévation au sérieux, l’attribua à son seul mérite, et se considéra comme un des membres du grand triumvirat des hommes d’Etat d’Angleterre, comme digne d’être en tiers avec Pitt et Fox.
Tels étant les sentiments du ministre précédent et du ministre actuel, une rupture devenait inévitable, et il ne manqua pas de personnes empressées à hâter violemment cette rupture, Quelques-unes de ces personnes blessèrent l’orgueil d’Addington, en le peignant comme un laquais chargé de garder lu place de son maître jusqu’à ce que celui-ci jugeât convenable de rentrer à la Trésorerie. D’autres saisissaient toutes les occasions de le louer aux dépens de Pitt. Pitt avait entrepris une guerre longue, sanglante, ruineuse, malheureuse. Addington avait fait la paix. Pitt avait suspendu les libertés constitutionnelles des Anglais, Ad-
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dington leur avait rendu la jouissance de leurs libertés. Pitt avait dissipé les ressources de l’Etat. Addington mettait tous ses soins à les rétablir. U était quelquefois trop évident que ces compliments faisaient plaisir à Addington. Pitt se montrait froid et réservé. Pendant plusieurs mois, il s’éloigna de Londres. En son absence, ses plus intimes amis, sans tenir compte de ses déclarations, qu’il n’avait aucune plainte à faire et ne désirait nullement revenir au pouvoir, s’évertuaient pour amener un changement de cabinet. Son disciple favori, Georges Canning, jeune, ardent, ambitieux, avec de grands talents et de grandes qualités, mais caractère ti-op impatient et esprit trop satirique, pour son propre bonheur, n’épargnait aucune peine ni aucune fatigue. 11 écrivait, il parlait, il intriguait, il circonvenait un certain nombre de' membres ministériels pour leur faire signer une circulaire à l’eflfet de demander un changement d’administration. Addington et les amis d’Addington étaient le sujet d’ime suite de pasquinades. Les partisans du ministre répliquaient avec la même acrimonie, sinon avec-le même esprit. Pitt n’am-ait pu se tenir tout à fait à l’écart de cette guerre de quolibets qu’en renonçant tout à fait à la politique, et c’est ce qui lui devint bientôt impossible. Si Napoléon s’était contenté de tenir la première place parmi les monarques du continent ; si, après avoir atteint à une gloire militaire supérieure à celle de ïurenne et de Marlborough, il s’était dévoué à la noble tâche de rendre la France heureuse sous un gouvernement sanctifié par le culte des lois, l’Angleterre aurait pu tolérer plus longtemps un ministère médiocre, mais plein de l)oimes intentions. Malheureusement, le traité d’Amiens
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venait à peine d’être signé, que l’insatiabie ambition et l’insupportable insolence du premier Consul convainquirent la majorité du peuple anglais que la paix si joyeusement accueiUie n’était qu’un armistice précaire.
A mesme qu’il devint de plus en plus clair qu’on marchait vers une guerre où il s’agirait de la dignité, de l’indépendance et de l’existence même de la nation, chacun regardait avec une inquiétude croissante le cabinet faible et languissant qui aurait à lutter contre un ennemi joignant une puissance plus étendue que celle de Louis le Grand à un génie plus vaste que celui de Frédéric le Grand. Il est vrai qu’Âddington aurait pu facilement être un meilleur ministre de la guerre que Pitt, et qu’il n’aurait pu être pire. Mais Pitt avait jeté un charme sur l’esprit pubbe. L’éloquence, le jugement, la calme et dédaigneuse fermeté déployés par lui au Parlement, pendant plusieurs années^ avaient persuadé au monde qu’il avait toutes les qualités éminentes qu’il lui eût fallu pour diriger toutes les branches du gouvernement. On s’imaginait encore, après les misérables avortements de Quiberon, de Dunkerque et du Helder, qu’il était le seul homme capable de se mesurer avec Bonaparte. Cette opinion n’était nulle part plus forte que parmi les collègues d’Addington. Telle fut la pression exercée sur lui, qu’il ne put s’empêcher d’y céder; mais, même en cédant, il fit voir combien il était loin de connaître sa véritable place. Sa première proposition fut que quelque seigneur insignifiant serait le premier lord de la trésorerie et le chef nominal du ministère, ' tandis que le pouvoir réel serait partagé entre Pitt et lui, nommés secrétaires d’Etat. Pitt, comme on devait
s’y attendre, refusa de discuter un pareil plan, et en
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parla «voc. un rire amer, « Quelle est la secrétairerie qui
vous a été ülïevte? lui demanda SQU ftwi W'ilberforce.
y,n vüpiiV>, répondit Pitt, je n’ai pas ou la curiosité
do le savoir. » Addington eut peur, et, diminuant ses prétentions, il offrit de remettre la trésorerie à Pitt, à condition qu’il n’y aurait pas de obaugements esseUr tiels dans lu cabinet. Pitt ne voulut rien écouter de ces conditions. Survint ensuite une dispute, comme il en naît fréquemment des négociations verbales , alors même qne les négociateurs sont gens d’bonneur. Pitt raconta les choses d’une manière Addiugton d'nne autre, et, quoique les différences des deux récita ne fussent pas de natnre à so faire acçnser réciproquement d’nne violation yolontaii’o de lavérité, on fut trèsr irrité d’un côté comme de l’autre,
Dans l’intervalle, la querelle aveu le premier Cpnsnl était devenue eritique. be Iff mars 1H03, le roi invita la Chambre des commîmes, par un message, à le seponder contre les empiétements ambitieux do la France, et, le 28, la Chambre prit le message en considération* Il y avait plusieurs mois que Pitt yivait dans la retraite. Les élections générales avaient eu beu depuw’ que sa voix avait retenti dans la Gbambro des coUWlttnes, et deux cents membres nouveaux ne l’avaieut jamais entendu, On savait que dans cette occasion il serait sur sonbane, etla curiosité était vivement excitée. Malbeureosoment les rapporteurs de la presse , par suite do quelque méprise, furent exclus ce jour-là de la galerie, de sorte que les journaux ne donnèrent qu’un maigre compte rendu de la séance mais U existe encore divers rapports de ce qui s’y passa, et le pins intéressant (le ces rapports se trouve dans une lettre non
WimAM NTT.
publiée, écrilo pai* un très-jmino membre des communes, John William Wurd, qui devint lord Dudley. Loi'sque Pilt se leva, il fut accueilli avec de vifs applaudissements, qui éclatèrent plus vivement encore à chaque période de son discours. La péroraison fut, dit-on, une (les plus animées et des plus magnifiques qu’on eût jamais entendues au Parlement, « Le discours do Pitt, écrivait Fox quelques joui's après, a été très-admiré et très-justement. Je crois que c’est le meilleur qu’il ait fait dans ce genre, » Le débat fut ajourné; et à la seconde séance, Fox répliqua par une harangue qui laissait la victoire do l’éloquence indécise, comme furent forcés de le reconnaître les pittite$ les plus ardents. Addington fit une pitoyable apparition entre les doux grands rivaux; et l’on remarqua que Pitt, tout en exhortant les communes à soutenir résolümeqt le gouvernement exécutif contre la France, ne dit pas un mot qui exprimât son estime ou son amitié pour le premier ministre.
La guerre fut bientôt déclarée. Le premier Consul menaija d’envahir l’Angleterre à la tête des vainqueurs de la Belgique et de fltalie, Un camp fut organisé de l’autre côté du détroit, près de Boulogne. Toute la population britannique se serait levée comme un seul homme pour 1a défense du sol. Un cette conjoncture, comme dans quelques autres conjonctures do l’histoire d’Angleterre, la conjoncture de 1660, par exemple, et la conjoncture de 1688, tous les sincères patriotes se montrèrent généralement disposés à oublier leurs vieilles querelles, et à serrer d'une main amicale celle de tout Anglais prêt à concourir au salut du pays. Une coalition de tous les hommes éminents aurait été, en ce
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moment, aussi populaire que la coalition de {788 avait été impopulaire. Seul de tout son royaume, le roi regardait complaisamment un cabinet où ne se trouvait aucun homme qui lui fût supérieur en intelligence ; et plutôt que d’appeler. au pouvoir quelques-uns de ses plus habiles sujets, il les aurait volontiers exclus tous.
Quelques mois s’écoulèrent avant que les divers partis, réunis par la haine et le mépris contre le ministère, parvinssent à se mettre d’accord entre eux. Mais, au printemps de 1804, il devint évident que le plus faible des ministères aurait à se défendre contre la plus forte des oppositions, une opposition composée de trois oppositions, dont chacune séparément aurait été formidable par le talent, et qui, associées, étaient aussi formidables parle nombre. Le parti qui s’était déclaré contre la paix avec Grenville et Windham à sa tête, et le parti qui s’était déclaré contre le renouvellement de la guerre avec Fox pour chef, pensèrent également que les hommes actuellement au pouvoir étaient incapables soit de faire une bonne paix, soit de diriger une guerre vigoureuse. Pitt avait, en 4802, parlé pour la paix contz*e le parti de Grenville, et il avait, en 1803, parlé pour la guerre contre le parti de Fox. Mais relativement à la force du cabinet, et surtout de son chef, pour la conduite des grandes affaires, il pensait absolument comme Fox ou Grenville. On trouva facilement des questions sur lesquelles tous les ennemis de l’administration pouvaient agir dans une entente encordiale. L’infortuné premier lord de la trésorerie, qui, pendant les premiers mois de son pouvoir, avait été soutenu par Pitt d’un côté, par Fox de l’autre, eut maintenant à répondre à Pitt, et ce fut Fox qui lui répliqua. Deux vifs débats,
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suivis d’un vote, le dégoûtènent de son poste ; on sut aussi que la Chambre haute lui était plus hostile encore que la Chambre basse ; que les pairs représentatifs de l’Ecosse hésitaient; qu’il y avait des symptômes de mutinerie au banc des évêques. Dans le cabinet même régnait la discorde et pire que la discorde, la trahison. Il n’y avait plus qu’à céder. Le cabinet fut dissous, et la tâche d’en former un fut confiée à Pitt.
Pitt pensait que jamais occasion plus belle ne s’était présentée, une occasion comme il ne s’en présenterait peut-être plus, de réunir, à des conditions honorables, tous les talents éminents du royaume. Les passions provoquées par la Révolution française étaient éteintes. La démence du novateur et la démence de l’alarmiste avaient également fait leur temps. Le jacobinisme et l’antijacobinisme étaient passés de mode ensemble. Le politique le plus libéral convenait que ce n’était pas un moment propice pour des plans de réforme parlementaire; et l’homme d’Etat le plus conservateur ne pouvait prétendre qu’il fût besoin de lois d’exception et de suspension de la liberté individuelle. La grande lutte pour l’indépendance et l’honneur national absorbait tous les esprits ; et ceux qui étaient d’accord, relativement au devoir de pousser cette lutte avec vigueur, pouvaient bien renvoyer à une saison plus convenable toutes les disputes sur des sujets comparativement insignifiants. Sous l’intluence de ces considérations, Pitt aurait voulu comprendre dans son ministère toutes les hautes capacités du pays. Se réservant la trésorerie, il proposa de donner à Fox une part de pouvoir presque égale à la sienne.
Plan excellent..., mais le roi ne voulut pas en en-
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tendre parler. Ësprit lourd, obstiné, rancuueux, et, en ce temps-là, à moitié insensé, il refusa positivement d’admettre Fox à son service. Il accepterait n’importe quel autre whig, même parmi ceux qui étaient allés aussi loin que Fox, ou plus loin que Fox, dans ce que Georges 111 considérait comme du jacobinisme. 11 accepterait gracieusement Sheridau, Grey, Erskine ; mais Fox jamais. Pitt passa plusieurs hernies à raisonner le roi : vains efforts ! il avait atfaire à une antipathie opi niâtre. On ne peut douter que Pitt ne fût parfaitement sincère; mais ce n’était pas assez d’être sincère, il eût fallu être résolu. S’il s’était déclaré bien déterminé à ne pas être ministre sans Fox, l’obstination royale eût lléchi comme elle üéchit quelques mois plus tard, quand elle. eut devant elle l’inébranlable fermeté de lord Grenville. Ce fut Pitt qui céda dans une heure funeste. En consentant à se priver de la coopération de son illustre rival, il se berçait de cet espoir qu’il aurait encore d’amples éléments pour former un ministère fort. Cet espoir fut cruellement trompé. Fox supplia ses amis de laisser de côté toute considération personnelle , et déclara qu’il appuierait de tout cœur un ministère capable et patriotiquè, dont il serait lui-même exclu. Non-seulement ses amis, mais encore Gren ville et les adhérents de Grenville répondirent tous que la question n’était pas personnelle ; qu’il y allait d’un grand principe constitutionnel et qu’ils q’entreraient dans aucune combinaison, tant qu’un homme aussi éminent et aussi utile au pays serait tenu à l’écart, uniquement parce qu’il n’était pas aimé à la cour. 11 ne restait plus à Pitt qu’à composer un cabinet avec les débris de la débile administration d’Âddington. Le petit cercle de ses adhérents
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pül'Srtiuiüls lui fournit quelques utiles auxiliaires, particulièrement Dundas, qui avait été créé vicomte Melville, lord Harrowby et Carining.
Ce fut sous ces tristes auspices que Pitt revint au pouvoir. Toute l’histoire de son second ministère répondit à ce début. Presque tous les mois apportaient la nouvelle d’un nouveau désastre ou d’une nouvelle humiliation. A la gueri'o avec la France s’ajouta une guerre avec l’Espagne. L’opposition était nombreuse, habile et active, tandis que le ministre perdit bientôt ses plus utiles collègues. La maladie le priva de lord Harrowby. On découvrit que lord Melville s’était laissé aller à une très-conpable facilité dans des transactions relatives à la fortune publique. Il fut censuré par la Chambre des communes, forcé de remettre son portefeuille, renvoyé du Conseil privé et accusé de malversations criminelles. Ce fut un coup fatal pour Pitt. Il en éprouva une profonde douleur, dit-il au Parlement; et en prononçant le mot douleur, sa lèvre frémit, sa voix se troubla ; il s’arrêta, et ses auditeurs crurent qu’il allait fondre en larmes. De pareilles larmes, versées par lord Eldon, n’am-aient provoqué que le rire. Versées par le sensible et sincère Fox, elles eussent fait naître la sympathie, sans causer la surprise. Mais une larme de Pitt aurait été quelque chose <le tristement solennel. Il contint son émotion, cependant, retrouva son calme et poursuivit avec sa majesté habituelle.
Les embarras qui lui furent suscités l’obligèrent d’avoir recoius à divers expédients. Addington se laissa persuader de rentrer dans le cabinet avec le titre de pair; mais ce collègue n’apporta aucune nouvelle force à Pitt. Malgré les apparences d’une réconciliation, il
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lui fut impossible de pardonner le passé. Après s’être montré jaloux et susceptible, il finit par se retirer. Une autre fois, Pilt renouvela la tentative de surmonter l’aversion de son maître pour Fox, et le bruit courut que l’obstination du monarque cédait peu à peu. Mais déjà il était difficile au ministre de dissimuler, aux yeux du public, le déclin de sa propre santé et la continuelle anxiété qui lui rongeait le cœur. L’insomnie assiégeait ses nuits. Les aliments ne nourrissaient plus sou corps. Tous ceux qui passaient à côté de lui dans le Parc, tous ceux à qui il donnait rendez-vous à Downing-street , étaient frappés de sa physionomie et de ce mélancolique regard des dernières années de sa vie, souvent décrit avec émotion par Wilberforce, qui l’appelait le regard d’ Austerlitz.
Cependant, la vigoureuse intelligence de Pitt et son intrépide hauteur restaient inaltérables : il jouait la fortune de l’Europe; par une dernière combinaison de cette grande partie, il avait réussi à former une nouvelle coalition puissante contre l’ascendant français. Les forces réunies de l’Autriche, de la Russie et de l’Angleterre pouvaient, espérait-il, opposer une insurmontable barrière à l’ambition de l’ennemi commun. Mais le génie de Napoléon prévalut. Pendant que les troupes anglaises se préparaient à s’embarquer pom l’Allemagne, pendant que les Russes arrivaient lentement de la Pologne, Napoléon, avec une rapidité sans exemple dans la guerre moderne, transportait cent mille hommes des bords de l’Océan à la Forêt-Noire, et forçait une grande armée autrichienne à mettre bas les armes. Aux premières rumeurs de la victoire d’Ulm, Pitt se refusa à ajouter foi à cette catastrophe. Il s’irrita
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des alarmes de- ceux qui l’eutouraient : « N’en croyez pas un mot, dit-il, c’est une fiction. » Le lendemain, il reçut un journal hollandais qui contenait la capitulation. Il ne savait pas le hollandais : c’était un dimanche et les bureaux étaient fermés. Il porta le journal à lord Malmesbury, qui avait été ambassadeur en Hollande, et lord Malmesbury le lui ü’aduisit. Pitt essaya de faire bonne contenance; mais le coup était trop fort, et il quitta lord Malmesbury avec la mort dans les yeux.
A la nouvelle de la bataille de Trafalgar, qui arriva quatre jours plus tard, il sembla revivre un moment. Quarante-huit heures après que cette glorieuse et triste journée avait été annoncée au pays eut lieu l’inauguration d’un lord-maire; et Pitt dîna à Guild-Hall. Sa popularité baissait; mais, en cette occasion, la multitude, exaltée par la récente victoire, lui fit un accueil enthousiaste, détela ses chevaux à Gheapside et traîna sa voiture jusqu’à Ring-sti-eet. On lui porta un toast au banquet : il remercia par deux ou trois de ces phrases solennelles, familières à son éloquence. Ceux qui les entendirent les gravèrent dans leiu* cœur ; car c’étaient les dernières paroles qu’il devait prononcer en public : « Espérons, dit-il, que l’Angleterre, après s’étre sauvée elle-même par son énergie, pourra sauver l’Europe par son exemple. »
Ce n’était qu’un point d’arrêt momentané. Austerütz compléta bientôt ülm. Dans les premiers jours de décembre, Pitt s’était retiré à Batb, avec l’espoir d’y retrouver des forces pour la session prochaine. U languissait sur son sofa, quand arriva la nouvelle qu’une bataille décisive avait été livrée et perdue en Moravie ;
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que la coalition était dissoute; que le continent était aux pieds de la France. Pitt s'atlaissa sous le choc. Deux jours après, il était si amaigri que ses plus intimes amis avaient peine à le reconnaître. Il partit de Bath à petites journées, et le 11 janvier 180ti rentra dans savilla de Pulney. Le Parlement s’assemblait le 21 . Le 20, devait avoir lieu le dîner parlementaire dans l’hôtel du premier lord de la trésorerie, à Downingstreet, etc. Les cartes d’invitation étaient déjà expédiées; mais les jours du grand ministre étaient comptés. U n’avait pluç qu’une chance pour prolonger sa vie, une faible chance, en résignant sa place et passant quelques mois dans un profond repos. Ses collègues lui rendaient de très-courtes visites et évitaient soigneusement les entretiens politiques. Mais cet esprit, accoutumé au commandement, ne pouvait, même dans cette extrémité, abandonner une espérance qu’il était le seul à ne pas croire vaine.
Le jour où il fut transporté dans sa chambre à Puluey, le marquis de Wellesley, qu’il aimait depuis longtemps, qu’il avait nommé gouverneur de l’Inde, et dont l’administration avait été habile, énergique et heureuse, débarquait à Londres, après tme absence de huit années. Les deux amis se revirent encore une fois. Ce fut une entrevue affectueuse et un dernier adieu. Pitt ne semblait pas se douter que ce fût un dernier adieu ; il s’imaginait aller mieux : il parla de divers sujets avec bonne humeur et d’un air serein. Il fit l’éloge, un éloge sincère et raisonné, d’Arthur; le frère de Wellesley. « Je n’ai jamais, dit-il au marquis, rencontré un militaire avec lequel on pût causer d’une manière si satisfaisante. » L’excitation et l’effort de cette entrevue
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avaient épuise les forces du malade. 11 s’évanouit, et lord Wellesley s’éloigna, convaincu que le dénoùment était proche.
Cependant les membres du Parlement se pressaient de se rendre à Londres. Les chefs de l'opposition se réunirent pour délibérer sur la marche à suivre le premier jour de la session. Il était aisé de deviner quel serait le langage du discours de la couronne et de l’adresse proposée en réponse à ce discours. On avait préparé un amendement pour blâmer la politique du gouvernement, et il devait être proposé à la Chambre des communes par lord Henry Petty, jeune seigneur qui avait déjà conquis dans l’estime de son pays cette place qu’il conserve encore au bout d’un demi-siècle*. A lord H. Petty, il répugnait néanmoins de se mettre en avant, comme l’accusateur d’un homme devenu incapable de se défendre lui-méme. Lord Grenville, qui avait été informé par lord Wellesley de la situation de Pitt et en avait été très-affecté, recommanda avec sincérité des ménagements ; Fox, avec sa générosité et sa bonté caractéristiques, parla dans le même sens : Sunt lacrymœ rerum, dit-il pour exprimer sa pitié en faveur de son rival mourant , et mentem mortalia tangvnt. Le premier jour de la session se passa donc sans débat.
Ce soir-là, le bruit courut que Pitt était mieux ; mais le lendemain matin, les médecins déclarèrent qu’il n’y avait plus d’espoir. Les hautes facultés dont il avait été
* Aujourd’hui le marquis de Lansdown. Lord Lansdown devint chancelier de l’Echiquier, en 1806, dans le ministère dit ministère de tous les talents. De nos jours, il a été deux fois président du Conseil. U est en quelque sorte aujourd’hui le chef honoraire du parti whig.
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trop lier commençaient à tomber. Son vieux précepteur et son ami, l’évêque de Lincoln, l’informa de son danger, et lui adressa toutes les exhortations religieuses que pouvait entendre une intelligence obscurcie déjà pai‘ les ombres du tombeau. On fit des contes sur les sentiments de dévotion que le mom'ant aurait exprimés. Mais ces contes n’obtinrent aucun crédit sm* ceux qui le connaissaient. Wilberforce déclara impossible qu’ils fussent vrais. « Pitt, ajouta-t-il, est un honime qui a toujours évité de s’expliquer sur ces matières, quelle que fût sa pensée. » Dans mainte harangue de banquet, dans mainte élégie des rimailleurs de Grub-street, dans les déclamations académiques et les poèmes couronnés à l’université, on répéta que le grand ministre était mort en s’écriant : « O mon pays ! » C’est une fable. Ce qu’il y a de vrai, c’est que les derniers mots qu’il prononça, quand il savait encore ce qu’il disait, furent des exclamations sur la situation alarmante des affaires publiques. Pitt expira le 23 janvier 1806, vingt-cinquième anniversaire du jour où il avait pris possession de son siège au Parlement. Il était dans sa quarante-septième année , et avait été pendant dix-neuf ans premier lord de ,1a trésorerie, premier ministre. Depuis l’etablissement du gouvernement parlementaire en Angleterre, aucun homme d’Etat n’avait exercé si longtemps l’autorité suprême. Walpole, il est vrai, fut plus de vingt ans premier lord de la trésorerie ; mais ce ne fut qu’après avoir été assez longtemps premier lord de la trésorerie que Walpolc devint on réalité premier ministre.
Un membre de la Chambre des communes proposa de décerner à Pitt l’honneur de funérailles publiques
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et d’un monument. Cette motion fut combattue par Fox dans un discours qui mérite d’être étudié comme un modèle de bon goût et de [nobles sentiments. Jamais orateur ne s’imposa un devoir plus pénible; mais Fox s’en acquitta avec une urbanité et une délicatesse qui furent reconnues par les amis du défunt. Une majorité de 288 votants contre 89 fit passer la motion.
Le 22 février fut le jour fixé pour les funérailles. Le corps resta exposé pendant deux jours dans la Chambre peinte, avant d’être porté en grande pompe au transept nord de l’abbaye de Westminster. Un cortège splendide de princes, de nobles, titrés, d’évêques et de conseillers privés suivit le cercueil. On avait préparé la tombe de Pitt près de celle où reposait son illustre père, et à quelques pas du lieu où devait bientôt être enseveli son rival. La tristesse des assistants exprimait plus qu’un deuil ordinaire ; car celui qu’ils inhumaient ainsi avait succombé à des anxiétés et à des chagrins dont chacun des survivants ne pouvait s’empêcher d’avoir sa part. Wilberforce, qui tenait la bannière devant le corbillard, •
décrivit la cérémonie avec une émotion profonde. Au moment où le cercueil descendait sous les dalles, la figure d’aigle de Chatham sembla plonger un regard consterné dans le sombre caveau qui allait recevoir tout ce qui restait de tant de puissance et de tant de gloire.
Les divers partis de la Chambre des communes votèrent unanimement la somme de quarante mille livres sterling pour satisfaire les créanciers de Pitt. Quelquesuns de ses admirateurs représentèrent comme une circonstance très-honorable la dette qu’il laissait après lui ; mais les hommes sensés seront probablement d’une
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opinion difFércnle. Mieux vaut, sang dOulSj qu’un grand ministre pousse à l’excès son mépris de l’argent que de salir ses mains par des profits illégitimes. Mais est-il bien, est-il convenable de la part d’un homme à qui son pays fit un revenu plus que suffisant pour son bien-être et sa dignité, esMl bien convenable que cet homme lègue à son pays une dette, résultat de sa négligence et de ses profusions ? Gomme premier lord de la trésorerie et chancelier de l’Echiquier ^ Pitt n’eut jamais moins de six mille livres sterling par an, outre une excellente maison. En 1793^ l’amicale importunité du roi le força d’accepter, sa vie durant^ les fonctions de gardien des cinq ports, avec près de quatre mille livres sterling par an de plus. Il n’avait ni femme, ni enfant : il n’avait pas de parents nécessiteux ; il n’avait pas de goûts dispendieux ; il n’avait pas eu à régler les longs mémoires d’une élection. S’il eût seulement consacré un quart d’heure par. semaine à établir sa dépense , il l’aurait contenue dans des bornes raisonnables. Ou, s’il n’avait pas même un quart d’heure par semaine pour le faire lui-même, il avait de nombreux amis, habiles hommes d’affaires, qui auraient été fiers de lui servir d’inténdahts. Un de ces amis, chef d’une grande maison de commerce dans la Citéy essaya de mettre de l’ordre darts la maison du ministre, mais en vain : il trouva que le gaspillage de la domesticité était fabuleux. Le mémoire du boucher accusait neuf quintaux de viande par semaine. La consommation de la volaille, du poisson, du thé était en proportion. Le caractère de Pitt eût été plus digne si , au désintéressement de Périclès et du pensionnaire de Witt, il eût joint leur noble frugalité.
WILLIAM l»n T.
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La mémoire de Pitt a été bien goûtent attaquée^ tantôt justement, tantôt injustement ; mais elle a beaucoup moins souffert de ses critiques que de ses apologistes ; car pendant longtemps son nom a servi de cri de railiement à une classe d’hommes avec • lesquels, à une de ces époques de crise épouvantable qui confondent toutes les distinctions ordinairesj il fit accidentellement et transitoirement cause commune, mais auxquels , sur presque teutes les grandes questions de principes, il était diamétralement opposé.
Les ennemis de la réforme parlementaire s’appelaient pittites, ne voulant pas se rappeler que Pitt fit trois motions en faveur de la réforme parlementaire, et que, quoiqu’il pensât que cette réforme ne pouvait convenablement s’accomplir au milieu des passions allumées par la Révolution française, il ne prononça jamais un mot qui indiquât qu’il ne fiU pas prêt à reproduire la question une quatrième fois en un moment plus opportun. Le toast de la suprématie protestante était proposé, le jour anniversaire de la naissance de Pitt, par une bande de pittites qui ne pouvaient ignorer que Pitt avait donné sa démission parce qu’il n’avait pu faire voter l’émancipation catholique. Les défenseurs de l’acte du test s’intitulaient pittites, tout en sachant bien que Pitt avait fait valoir auprès de Georges III des raisons sans réplique pour abolir l’acte du test. Les adversaires du libre échange se disaient pittites, qupique Pitt fût plus profondément pénétré des doctrines d’Adam Smith que Fox ou Grey. Les négriers eux-mêmes invoquaient le nom de Pitt, qui n’avait jamais déployé plus d’éloquence que lorsqu’il parla sur les malheurs des noirs. Ce Pitt mythique, qui ressemble
WILLIAM pirr.
au vrai Pitt comme le Charlemagne de l’Arioste ressemble au Charlemagne d’Eginhard, a fait son temps. L’histoire vengera le Pitt réel des calomnies déguisées sous le masqpie de l’adulation, et le montrera tel qu’il était : — ministre d’un immense talent, d’intentions honnêtes, d’opinions libérales, possédant par excellence toutes les qualités morales et intellectuelles propres au rôle de chef parlementaire, et capable de diriger avec prudence et modération ïe gouvernement d’un pays prospère et tranquille ; mais au-dessous des circonstances terribles et extraordinaires comme celles qui l’exposèrent à s’égarer gravement, tant du côté de la faiblesse que du côté de la violence.