AVANT-PROPOS
■ Au reste, les œuvres diverses de lord Macaulay seront divisées en séries et en volumes indépendants les uns des autres, qui pourront être acquis séparément. MM. Longman en préparent une édition complète avec des morceaux inédits et des annotations.
En reproduisant ici quelques pages sur lord Macaulay lui-même , tracées rapidement peu de jours après sa mort, je ne renonce pas à placer une notice plus complète en tête d’un autre volume, lorsque les documents que ‘ recueillent les amis de l’illustre écrivain auront été publiés en Angleterre.
Ahédée Pichot.
LORD MACAULAY
Le lendemain de la mort bien inattendue de lord Macaulay, lorsque la tombe est à peine refermée sur son cercueil, nous ne pouvons encore, comme la presse anglaise elle-même, qu’exprimer en quelques lignes nos sympathies personnelles et rappeler ses principaux titres de gloire littéraire aux lecteurs de cette traduction de ses Essais et de ses Biographies.
Ce n’est pas l’Angleterre seule, c’est le monde littéraire tout entier qui, dans lord Macaulay, perd un génie presque universel, un poëte, un orateur, un critique, un historien, un biographe, et ses amis un des plus merveilleux causeurs de ce temps-ci, un causeur si charmant à écouter, que ceux qui ont quelquefois dit épigrammatiquement qu’il abusait du monologue auraient été les premiers bien fâchés de l’interrompre quand, encouragé par ses auditeurs ravis, il s’abandonnait à sa verve. Nous lui devons ce témoignage, et cependant nous l’avons moins souvent entendu parler l’anglais que le français, qui n’était pas sa langue maternelle, mais qu’il parlait
avec un choix d’expressions littéraires, expliqué par
LORD MACAULAY
la richesse de ses lectures et son goût pour la littérature française, dont se ressent aussi son style d’écrivain, Sa mémoire verbale était si prodigieuse, que nous nous souvenons qu’un jour, déjeunant tête à tête avec lui, dans son appartement d’Albany, comme il nous arriva de nommer M. Guizot, lord Macaulay nous dit qu’à la même table et sur la même chaise il avait eu souvent M. Guizot lui-même pour interlocuteur, et il nous cita toute une conversation dans laquelle certes M. Guizot avait été écouté à son tour, car nous reconnaissions des phrases textuelles entendues par nous de la bouche de cet autre éloquen t historien. Causer en français avec M. Guizot, n’étaitce pas de la part de lord Macaulay un désintéressement de causeur qu’on aurait pu opposer à Sydney Smith et à Jeffrey, lorsqu’ils revenaient quelquefois sur l’épigramme à laquelle nous faisons allusion *?
* Nous devons citer ici textuellement 'cette critique plaisante de peur qu’on n’y attache une importance qu’elle n'avait pas. D'aprhs lady Holland, la fille de Sydney Smith, ce fut chez M. Romilly qu'eut lieu cette discussion sur l’Enfer du Dante, dans laquelle son père, s’adressant aux diverses personnes présentes, leur dit: « Dante pouvait être un grand poëte, mais c’était un écolier dans l'art d’inventer des (tortures ; pas d’imagination, pas la moindre connaissance du cœur humain. Si je m’en mêlais, je vous ferais voir comment on compose un enfer. Vous, par exemple, mislress Marcel, ma vieille amie, qui avez mis les sciences en dialogue, je vous condamnerais à écouter pendant mille ans des conversations entre Emilie et Caroline, où Caroline expliquerait tout de travers des expériences de chimie, et où Emilie finirait par ne plus distinguer un acide d’un alcali. Vous, Macaulay, voyons un peu... Ah! j’y suis: vous seriez muet. On vous crierait aux oreilles de fausses dates et des faits controwés du
LOKD HACAULAY.
Encore un mot sur la mémoire de lord Macaulay. 11 lavait richement meublée depuis sa plus tendre enfance. Né en 1800, d’un père presbytérien sévère — M. Zachary Macaulay, le philanthrope nécrophile — et d’une mère maîtresse de pension, élève de l’ultra-morale Hannah More et fille d’un quaker il sut de bonne heure par cœur les principales scènes de la Bible etjusqu’aux livres apocalyptiques. Nourri en même temps de l'allégorie de Bunyan, le Voyage du Pèlerin, l’enfant affublait volontiers d’un nom biblique les amis et les visiteurs de la maison paternelle, manière brève de les caractériser. Il faisait revivre ainsi Moïse, Holopherne, Melchisedech et autres patriarches ou chefs ennemis d’Israël. Â la grande désapprobation de son père et de sa mère, un personnage fut baptisé ainsi par le jeune Macaulay du nom de la Bête de l'Apocalypse, Un jour qu’il étaità la fenêtre, il voit arriver en carrosse numéroté ce visiteur qu’on peut se figurer un peu rébarbatif, car, à son approche, l’enfant oublia la réprimande et s’écria ; « Venez, venez voir si J’ai tort ! Voici encore la Béte avec son chiffre. » Le fiacre portait le numéro 6Gü.
Le jeune Macaulay ne lisait pas que les livres
règne de la reine Anne ; toutes les opinions libérales et honnêtes seraient ridiculisées en votre présence, et vous ne pourriez dire un seul mot pour les défendre. t>
' M. Zachary Macaulay, père de l’historien, avait une sœur qui épousa un gentleman d’Angleterre, M. Thomas Babington, et celui-ci donna scs deuK noms (Thomas et Babington) à sou neveu dont il fut le parrain.
LORD MACAtLAY.
saints : il connut de bonne heure les contes des Mlle et une Nuits, qu’il racontait à ses petits camarades avec la facilité d’élocution de la sultane elle-même, et auxquels il emprunta depuis de si heureuses allusions en écrivant l’histoire des conquérants anglais de l’Hindoustan. Lorsqu’il passa de sa première école au collège de Cambridge, dans cette université si glorieuse à la fois de ses mathématiciens et de ses poètes, de son Newton et de son Milton, Thomas Macaulay se fit bientôt remarquer par ses fortes études, ses discussions oratoires et ses poésies. Son camarade et son rival parmi les étudiants ses contemporains était Macworth Praed, qui faisait aussi des vers, mais surtout des vers badins ou des légendes héroï-comiques; Macaulay avait déjà publié sous le voile de l’anonyme des ballades modernes, l’une sur l’Armada, l’autre sur la bataille d’Ivry, lorsque, cherchant un champ encore inexploré en poésie, il inventa toute une série de Ballades Romaines (Lays of ancient Rome), remplissant ainsi une lacune dans la littérature latine, sous prétexte qu’à l'époque antérieure à Ennius, les enfants de Romulus devaient avoir eu leurs Chants du border comme les Ecossais, leurs Romances comme les Espagnols, leurs Niebelungen comme les Allemands, leurs Mahinogion comme les Gallois. Ce que Macaulay disait dans sa préface de Walter Scott poêle peut lui être non moins justement appliqué à lui-même r « Sir Waller Scott joignait, dit-il, à
LORD MACAULAY
xyi
Ja flamme d’un grand poète la curiosité minutieuse et la patience laborieuse d’un grand antiquaire , etc. » Virgile, Ovide, Lucain et Horace, le critique de YArs poetica, si Macaulay mort traversait les champs Elysées classiques , tendraient une main fraternelle à celui qui a si bien célébré Horatius Codés, ce héros du lac de Régille, Virginie et le devin Capys, dans la langue qu’on parle aujourd’hui chez les insulaires dont les ancêtres étaient loto divisas orbe.
Quelques mois avant sa mort, lord Macaulay se trouvait en visite chez un de ses amis, lorsque la conversation l’amena à réciter un si grand nombre de vers et de strophes de ballades, qu’on lui demanda où il avait amassé ce trésor de poésies populaires. Lord Macaulay raconta que pendant une des vacances de sa vie d’étudiant, il était allé faire une excursion pédestre dans les comtés de Cumberland et de Northumberland, où il s’était fait l’hôte des plus humbles chaumières, causant familièrement avec les paysans, et faisant en sorte de ne jamais quitter un village sans y avoir recueilli quelque historiette en prose ou quelque légende en vers qu’il transcrivait jour par jour. « Je ne sais ce qu’est devenu ce cahier , dit-il , mais on le trouvera tôt ou tard parmi mes papiers. » Cette anecdote seule justifierait le rapprochement des noms de Scott et de Macaulay, Espérons qu’un jour on éditera sous le second de ces noms un pendant à cette collection
LOBD MACAULAY.
des poésies des frontières de l’Ecosse, par lesquelles l’auteur de la Dame du Lœ préluda aux épopées populaires qui le firent surnommer l’Arioste du Nord *.
En quittant Cambridge couronné des lauriers académiques, Macaulay se destinait, encore comme Walter Scott, à la profession du barreau ; mais, tout en suivant les cours de Lincoln’s-lnn, il écrivait dans les Revues et Magazines, tels que i^Eionicm et le Quarterly Magazine de Knight. 11 ne fit son début dans la Revue d’Edimbourg qu'en 1826, par son article sur Milton.
Ce brillant essai le classa tout d’abord au premier rang des essayiste, et il me sera permis de m’y arrêter un moment pour ces deux raisons : que je lui dois la connaissance personnelle de l’éminent écrivain, et que je crois pouvoir réfuter une assertion répétée quelquefois en Angleterre : qu’il regrettait de l’avoir écrit. L'Athenœum du 14 janvier a été jusqu’à dire que lord Macaulay en était honteux (ashamed). Si cet article ne fut traduit et inséré dans la Revue Britannique qu’au mois de juillet 1844, vingt ans après qu’il eut paru dans la Revue d'E^mbourg, c’est, comme je l’expliquai alors, qu’en 1826 notre Re~ vue, dirigée par M. Saulnier, son fondateur, et qui n’existait que depuis un an, avait publié un article sur le même sujet; mais, vingt ans plus tard, il était permis de ne plus craindre quelques redites, et
' C’est aussi le vœu qu’exprime l’éditeur de Once a Week, Journal hebdomadaire auquel nous empruntons cette anecdote.
LOan MACAULAY.
la réputation de lord Macauiay autorisait un nou> veau directeur à remplir ce qui lui semblait une lacune regrettable dans une nouvelle série du recueil où avaient été successivement publiés les beaux articles sur Bacon, Machiavel, etc. Ayant fait moimême cette traduction, je la fis parvenir à l'auteur anglais dont la lettre est trop élogieuse à mon égard pour être citée textuellement ici, mais qui n’exprimait aucun regret, puisque j’étais remercié surtout de la fidélité scrupuleuse de la version. Comme, entre autres paroles aimables, était le désir de faire la connaissance personnelle du traducteur, et que justement je me rendais à Londres quelques jours après, je m’empressai de profiter d’une invitation que j’avais désirée sans doute, et je fus d’autant mieux accueijli que je me présentai sous les auspices d’un ou deux amis communs parmi lesquels j’aime à citer le savant et spirituel bibliothécaire des affaires étrangères, M. Dumont. Naturellement, dans cette première entrevue, il fut question de Milton et de l’article sur Milton, M. Macauiay alla au-devant de ma question en déclarant qu’il tenait à cette composition de sa jeunesse, comme on tient à un début heureux, et qu’il n’y changerait pas un mot en le réimprimant avec ses autres Essaisy quoiqu’il . dût avouer que s’il avait à le refaire il adoucirait quelques expressions un peu vives qui avaient pu paraître une apologie du régicide, dont Millon s’élail constitué l’avocat, expressions (|iii heureiise-
LO HD MACAULAY
ment, ajouta-t-il, sont contredites dans l’article même par le paragraphe où il est dit : c. Nous ne saurions approuver, répétons-le, l’exécution de Charles non parce que la Constitution exempte le roi de toute responsabilité, sachant bien que ces maximes, tout excellentes qu’elles sont, admettent des exceptions, mais parce que nous sommes convaincu que la mesure fut très-nuisible à la cause de la liberté, etc. » Je me permis de lui dire que c’était là aussiu ne de mes raisons de croire que le régicide était un crime, quoique ce ne fût pas la seule, et que, sous ce rapport, je préférais à l’article sur Milton l’article sur Barrère, dans lequel l’apologiste des fanatiques puritains de 1649 traite plus sévèrement nos jacobins conventionnels de 95 « Dans l’article sur Milton, comme dans l’ar^jcle sur Barrère, me dit M. Macaulay , j’espère ii’être qu’un whig anglais, acceptant toutes les conséquences d’une révolution faite au nom de la liberté , mais non un révolutionnaire dans le sens français. »
Nous avons beau être de notre siècle et modilier les opinions que nous transmettent nos pères, il en reste toujours quelque chose, et ce n’est pas toujours à regretter. Lord Macaulay ne pouvait être un ultrawhig, ni un presbytérien exalté, comme tel de ses
• a L’énergie tant vantée des jacobins n’était que l’ivresse du Malais qui, dans les fumées de l’opium, tire son poignard et court à travers les rues, frappant tout ce qu’il rencontre. « Article sur Barrère, septembre t844.
LOAD MACAULAY
XVH
ancêtres ; mais il aurait cru être intidèle à leur mémoire en se faisant tory et surtout jacobite, lui dont un ascendant, le révérend John Mac Aulay, était ministre de l’Evangile dans les îles Hébrides, lorsqu’après Gulloden, en 1746, le prince Charles- Edouard y errait en fugitif. Ce révérend ministre donna des indications si précises sur la retraite de Charles-Edouard qu’il faillit le faire surprendre par les agents du gouvernement. Heureusement le Prétendant avait dans cette partie sauvage de l’Ecosse des partisans tout aussi actifs que pouvait l’être le ministre de la paroisse qui, selon nous, aurait mieux fait, comme ministre de l’Evangile, de ne pas empiéter sur les attributions de la police. Et là-dessus son petit-fils était de notre avis ».
Les amis de lord Macaulay savent bien qu’il ne se rétractait pas facilement. C’est ainsi que lui, petitfils d’un quaker, il a, dans la seconde édition de son Histoire à' Angleterre, modifié à peine quelques expressions de la flétrissure infligée dans la première
• Ce que j’avançais ici en janvier, sans oser citer une conversation de lord Macaulay lui-mème, me semble confirmé parce que j’ai lu depuis, en février, dans VAihenceum, où M. Joseph Irving, auteur d’une histoire du comté de Durobarton, écrit au rédacteur ;
a Je puis dire que lord Macaulay ne parlait de ses ancêtres qu’avec de grandes réticences. Lorsqu’il vint à Dumbarton en 1848, un respectable gentleman voulut le questionner sur ce chapitre et revint plusieurs fois à la charge, jusqu’à ce que lord Macaulay, apres avoir éludé chaque fois l’entretien, finit par lui faire comprendre qu’il était indiscret. »
LORD MACAL'LAY.
à William Penn, accusé d’avoir été un intercesseur peu délicat auprès de Jacques II en faveur de quelques victimes de la rébellion de Monmouth. Une polémique s’étanl engagée à ce sujet dans les journaux littéraires, il affecta longtemps de ne pas y faire attention, pendant qu’il cherchait dans les Mémoires du temps les pièces justificatives de son opinion, qui lui démontrèrent qu'il exista deux Penn, dont l’un avait compromis le nom de l’autre, mais que le célèbre Penn avait mérité de son c6té d’être pris pour son homonyme.
L’article sur Milton fut suivi à divers intervalles de ceux qui avaient été d’abord réunis en volumes par un libraire américain, lorsque MM. Longman les réimprimèrent à leur tour sous divers formats. L’éditeur allemand Tauchnitz les » édités aussi en cinq volumes de sa collection, en y ajoutant trois des biographies fournies par l’auteur à la huitième édition de l'Encyclopédie Britannique.
Un article de discussion politique sur le scrutin en matière d’élection ayant attiré l’attention du marquis de Lansdown , ce riche seigneur whig se montra fidèle à la tradition des deux grands partis aristocratiques qui était, avant la réforme parlementaire, de grossir leur phalange de la Chambre des communes en y faisant entrer par le simulacre électoral d’un bourg-pourri tout jeune homme de talent, capable de SC créer uu nom. li disposait du bourg de Gaine et le fit offrir à M. Macaulay qui l’accepta. Les débuts
LORD MACAULAV.
de M. Macaulay au Parlement ne furent pas moins brillants que dans la presse périodique, — si brillants que la critique ne le laissa pas proclamer l’héritier de Fox et de Burke sans insinuer qu’il y avait quelque chose d’artificiel dans sa pompe oratoire et un peu de manotonie dans le son de sa voix; mais le président de la Chambre, assez bon juge et qui ne flattait pas les jeunes orateurs, déclara, dès le second discours de M. Macaulay, qu’il était le plus éloquent orateur qu’il eût jamais entendu sous la voûte de la chapelle Saint-Etienne. Jeffrey répète avec bonheur ce jugement sur son jeune colloborateur, dans sa correspondance publiée par lord Cockburn.
On a réimprimé les discours de lord Macaulay, et, chose rare dans des discours de tribune, il leur reste un mérite littéraire qui prouve que la correction du style peut coexister avec la chaleur et la grâce facile* de l’improvisation. Les whigs, parvenus au pouvoir, grâce au hill de réforme dont lord Macaulay avait été un des défenseurs, reconnurent ses services par une place dans le bureau du contrôle, et, voyant en lui un futur ministre, résolurent de lui conférer une de ces fonctions lucratives qui, au bout de quelques années, laissent au fonctionnaire le plus délicat la fortune indépendante sans laquelle on figure mal dans un cabinet anglais. Réélu au Parlement en 1852 |par les électeurs libres de Leeds, il donna sa démission en 1834 pour aller dans l’Inde en qualité de membre du Conseil suprême de Calcutta, avec la mission
LORD MACALLAV.
Spéciale de formuler un Gode pour les sujets indiens de Sa Majesté. Les émoluments de cette double place s’élevaient à environ 15,000 livres sterling (375,000 francs), et il l’occupa cinq ans. A son retour, il put rentrer, en effet, dans la carrière parlementaire avec une fortune indépendante sans être très-considérable en elle-même, mais plus que suffisante pour ses goûts simples, si Cien que, redevenu membre du Parlement, il étonna ses amis en hésitant à accepter un portefeuille, prétendant que sa véritable vocation avait été la carrière d’un simple homme de lettres.
Il finit par sacrifier ses goûts à son parti, et devint ministre de la guerre; car, dans un ministère an- , glais, les titulaires de ce portefeuille et du portefeuille de la marine ne sont pas nécessairement des généraux de terre ni des amiraux. Grâce à sa facilité laborieuse, le ministre put être exact aux Conseils de cabinet, parler fièrement à la Chambre et publier ses Ballades Romaines qui ont bien certainement un accent de poésie militaire. Il était surtout heureux de ne dépendre ni des appointements de son portefeuille, ni de l’opinion de ses électeurs, et, quoiqu’il fût devenu le représentant des protestants calvinistes d’Edimbourg, alors très-opposés à la dotation en faveur du séminaire catholique de Maynooth, comme il avait toujours écrit et parlé en faveur de l’émancipation catholique et de ses conséquences, il ne craignit pas, ministre et membre de la Chambre, de braver ses électeurs en votant la dotation promise au
LORD MACACLAY.
séminaire. S’il s’éluit contenté de voter, on eût peutêtre pardonné le vote au ministre, mais les discours de l’orateur firent revivre pour les presbytériens d’Edimbourg l’écho de ce magnifique article sur rJETwtoire des Papes de L. Ranke, dans lequel la grande Revue whig et protestante avait osé montrer la papauté, attaquée successivement par l’hérésie au moyen âge et au seizième siècle, par le scepticisme philosophique du dix-huitième, par l’impiété révolutionnaire et les -armées conquérantes de Napoléon I", sortant triomphante de toutes ces luttes, rétablie à Rome, en 1814, avec le concours des nations protestantes elles-mêmes, et proclamant du haut de la chaire de saint Pierre le principe de sa pérennité. Cet article, écrit exclusivement au point de vue historique, est curieux à relire aujourd’hui, et ceux qui y auront recours nous avoueront qu’il fait pâlir, littérairement au moins, les innombrables brochures enfantées par la question romaine, dont aucune ne l’a cité, quoiqu’il contienne peut-être des arguments pour toutes les causes. Les passages les plus offensants pour les susceptibilités antipapistes de la ville où Knox prêchait, il y a trois siècles, contre l’Antéchrist et la Prostituée des sept collines, étaient résumés par ces images grandioses qui se gravent dans toutes les mémoires. Il n’est guère de jour où l’on n’évoque encore dans la presse anglaise la figure d’un Anarchasis zélandais rêvant sur les ruines du Pont de Londres, ou celle de la grande pyramide du désert.
LORD MACAULaY.
Une ou deux courtes citations vont nous expliquer la rancune qui, en privant l’orateur de son siège au Parlement, nous a valu les quatre volumes de son Histoire. Après avoir constaté (|ue le chiffre des catholiques égalait celui de toutes les sectes réunies, M. Maoaulay ajoutait: « Nous n’apercevons aucun signe qui indique l’approche du terme de la longue domination de Home : la papauté a vu le commencement de tous les gouvernements et de tous les établissements ecclésiastiques existant aujourd’hui dans le monde, et nous ne sommes pas sûr qu’elle ne soit destinée à voir la fin de tous. Elle était grande et respectée avant que les Saxons eussent mis le pied sur le sol delà Grande-Bretagne, avant que les Francs eussent franchi le Rhin, quand l’éloquence grecque florissait encore à Antioche, quand les idoles étaient encore adorées dans le temple de la Mecque, et elle pourra survivre dans toute sa vigueur primitive, alors que quelque voyageur de la Nouvelle Zélande s’arrêtera au milieu d’une vaste solitude, et, appuyé con Iro une arche brisée du Pont de Londres, esquissera sur son album les ruines de la cathédrale de Saint-Paul ! » Nos évêques et no® académiciens ont peut-être dit quelque chose d’analogue à propos de la Question romaine, mais pas si grandement, ce nous semble. La même idée revient à la conclusion de l’article sous une autre forme plus pompeuse encore, pour peindre l’immutabilité de la papauté après la grande révolution européenne du commencement de ce siècle.
LOBD MACAULAY.
« L’anarchie avait eu son règne. Un nouvel ordre de choses naquit de la confusion môme. Nouvelles dynasties, nouvelles lois, nouveaux titres..., et au milieu s^éleva la papauté. Les Arabes racontent dans leurs fables que la grande pyramide fut bâtie par des rois antédiluviens, et que, seule de tous les ouvrages de la main des hommes, elle supporta le poids du déluge. Telle fut la destinée de la papauté : elle avait été ensevelie sous la grande inondation, mais ses fondements étaient restés inébranlables, et, lorsque les eaux s’écoulèrent, elle apparut seule au milieu des ruines d’un monde bouleversé. La république de Hollande n’était plus, ni l’empire d’Allemagne, ni le grand Conseil de Venise, ni la vieille ligue helvétique, ni la maison de Bourbon, ni les Parlements et l'aristocratie de la France. L’Europe était couverte de jeunes créations, — uii empire français, un royaume d’Italie, une confédération du Rhin. Les derniers événements n’avaient pas seulement altéré les limites territoriales et les institutions politiques. La distribution de la propriété, la composition et l’esprit de la société avaient, dans presque tous les Etats de l’Europe catholique, subi un changement complet. L’Eglise immuable était encore debout. » En réveillant cet écho de la voix d’un politique protestant, nous ne prétendons pas (nullement ultramontain d’ailleurs nous-même) indiquer des arguments péremptoires aux avocats du saint-siège, mais uniquement faire comprendre pourquoi l’esprit
LORD MACAULAY
de secte s’empara du collège électoral d’Edimbourg. Lorsque arrivèrent les élections générales de 1847, un M. Cowan (connaissez-vous M. Cowan*?) se fît presque un nom en l’emportant sur la plus grande illustration vivante de cette Ecosse, si fière de ses hommes d’intelligence. Lord John Russell, en recomposant un cabinet whig, y avait appelé le candidat vaincu d’Edimbourg, en lui attribuant les fonctions de trésorier de la guerre. M. Macaulay aurait pu renter au Parlement (et garder ainsi sa place) en acceptant les offres d’un autre collège. Il préféra se démettre et prouver qu’il était de bonne foi lorsqu’il répétait souvent que la vie littéraire lui souriait plus que la vie politique. Aussi, six ans après, les électeurs d’Edimbourg, honteux de l’affront qu’ils s’étaient infligé à eux-mêmes en 1847, le réélurent; mais ce fut sans qu’il eût consenti à faire la moindre démarche ni publié la moindre note électorale, ni consenti à contribuer en rien aux frais de cette candidature, presque malgré lui en un mot, tant il resta ‘ fièrement à l’écart, quoiqu’une fois nommé il ne crût pas s’humilier en allant serrer la main à ses anciens amis et remercier les nouveaux. Mais quant à accepter une place ministérielle, il s’y refusa désormais, bien moins parce que sa santé s’était affaiblie que parce qu’il voulait consacrer à son Histoire
1 II est juste de dire que l’honorable M. Cowan est bien connu à Edimbourg, et qu’il a écrit un ou deux articles dans l’Encyclopédie Britannique,
Digilized by Googli
LO*D MAGAULAY.
tous les loisirs qui lui restaient entre deux sessions. Depuis 1847, il avait publié la première partie de cette Jîistoirtf, et ses éditeurs avaient complété sa fortune indépendante en lui comptant une somme de 15,000 livres sterling, rémunération qui n’était qu’en proportion de leurs propres bénéfices. Je n’ai pas à apprécier ici le mérite d’un ouvrage accueilli avec tant d’enthousiasme en Angleterre et en Allemagne, mais je ne puis m’empêcher d’avouer qu’en France ce qu’on appelle le public est encore un peu en retard, quoique la critique et les lecteurs d’élite aient franchement et dès l’abord rendu pleine justice à l’éminent historien. Lord Macaulay, pour tout dire, attendait quelque chose de plus d’un pays où il reconnaissait avoir de dignes émules dont il s’était toujours plu à proclamer les titres glorieux, sans en excepter ceux qui ont cherché leur sujet dans les annales des Trois-Royaumes. J’oserai dire que j’ai dû avoir quelques entretiens explicatifs avec lui à ce propos, et voici comment ; avant la publication de l’ouvrage en Angleterre, j’avais réclamé l’acquisition du droit de traduction (non gratuit) des éditeurs et de l’auteur lui-même qui se l’était réservé ; il me répondit qu’il n’entrait pas dans ses idées de * mettre ce droit à prix d’argent, ni même de le rendre exclusif, mais qu’il m’enverrait les bonnes feuilles de chaque volume, de manière à me donner tous les avantages de la priorité, si en France comme en Allemagne on entreprenait plusieurs traductions à la
LORD MACAULAY
ibis. C'était une faveur dont je devais être très-reconnaissant, et, M. Macaulay ayant tenu religieusement sa parole, j’avais pu, avec l’aide de mon regretté collaborateur feu Borghers, terminer la traduction du premier volume lorsque le texte entier parut à Londres. J’avais même commencé l’impression, non que je n’eusse pas trouvé d’éditeur, comme on l’a dit, mais parce que j’avais préféré l’éditer moimême, ayant vendu d’avance une moitié de l’édition à un libraire belge. Les premières feuilles étaient composées quand éclata la révolution de Février.
Il y eut bien d’autres ouvrages suspendus, bien d’autres traités de librairie rompus ou résiliés à la suite d’un événement qui renversait toutes nos théories constitutionnelles et démentait les analogies historiques au nom desquelles, nous autres publicistes et historiens, depuis 1850, nous avions proclamé notre révolution de 1688 et notre Guillaume 111. Mon manuscrit est encore là, car pendant un -voyage que je fis à Naples, mon loyal ami, l’éditeur Perrotin, oubliant quelques paroles échangées entre nous, avait été amené à prendre l’engagement de publier une traduction de V Histoire de M. Macaulay par M. Peyronnet. Il y eut entre nous, à mon retour, une explication tout amicale, de laquelle il résultait * pour moi que si Perrotin me cédait, il faisait un sacrifice plus grand que le mien. M. Perrotin (Béranger le savait bien) est habitué à avoir le dessus avec les auteurs eu fait de générosité et de bons procédés.
Digilized by GoogI
LOKO MACALLAY.
Je voulus qu'uue fois ou deux au moins dans sa vie, il eût affaire à un auteur qui ne se laisse pas vaincre sur ce terrain-là. Et voilà comment mon manuscrit est presque vierge encore, quoiqu’il eût le mérite de quelques annotations de lord Macaulay lui-même. Mais je suis convaincu que si l’ouvrage traduit eût paru en France en temps plus opportun, traduit par M. Peyronnet ou par moi, il aurait obtenu un succès plus populaire, quoiqu’il ait eu aussi en France le succès d’une double traduction, la traduction de . M. Montaigu ayant suivi de près celle de M. Peyronnet. Lord Macaulay, quoique un peu étonné que je n’eusse pas risqué à moi seul les frais d’une édition en 1849, ne m’en a pas voulu, car lorsque M. Pei> rotin s’adressa à moi directement pour la continuation, je reçus encore communication des bonnes feuilles, et j’en prolitai pour rapprocher les deux éditeurs. J’ai eu cette fois-là encore le regret de ne pas avoir pu conserver la collaboration de M. Montdigu, qui sait qu’il n’y eutças de ma faute.
Ce détail bibliographique n’a d’importance »|u’à cause du nom de lord Macaulay ; mais il fait voir comment j’ai eu pendant près de vingt ans l’honneur de correspondre avec lui et de le voir chaque fois que je suis allé à Londres. On comprendra aussi facilement que dans une visite que je lui fis en 1850, nous eûmes, à propos de Guillaume III, son héros favori, une conversation très-piquante relative à la phase présidentielle de notre révolution de 1848.
XXVUI LOBD Mi^CAULAY.
Ah ! si j’avais la mémoire du noble écrivain! Je dirai seulement que presque jacobite aux yeux de l’historien de Guillaume, à cause de mon Histoire de Charles-Edouard, il me sembla que ce jour-là j’étais plus attaché que lui aux théories constitutionnelles. Je n’ai jamais été du nombre de ceux qui croyaient encore alors que le neveu du grand Napoléon n’avait de son oncle que 'le nom ; l’excellent M. Vieillard, son ex-gouverneur, et Ph. Lebas, mon condisciple . de Juilly, son ex-précepteur, m’avaient renseigné suffisamment. Mais M. Macaulay, qui avait lu dans les œuvres de Napoléon III tout ce qu^l a écrit à la gloire de Guillaume et de la révolution libérale de 1688, soutenait que le prince-président n’avait d’autre ambition que de rester à la tête de la République et d’en faire respecter la constitution, comme Guillaume avait fait respecter le bill des droits. Je lui soutenais, moi, que la République française s’était suicidée d’avance en prenant un prince pour son protecteur et qu’elle consommerait son immolation s’il était réélu, en supposant que le prince daignât attendre la crise d’une réélection. Bref, le poète, l’homme de génie, l’orateur politique traçait un cercle infranchissable autour du prince-président, et moi, l’humble écho, l’écolier admirateur du maître, je voyais déjà planer à l’horizon l’aigle impérial, emportant sur ses ailes l’héritier couronné de Napoléon I®^ Je fus réduit au silence par une brillante improvisation; mais deux années après j’eus
LORD MACAIÎLAV. XXIX
la petite satisfaction, lorsqu’entrant chez M. Macaulay il me demanda des nouvelles de Paris, de lui répondre par cette variante d’un des vers de sa prophétie de Capys ;
The eagle is no more in the coop.
L’aigle n’est plus dans la cage à poulets.
« Oh! je me rappelle! dit-il en riant, vous fûtes Capys ce jour-là. »
Mais je ne tardai pas à m’humilier de nouveau devant le vrai magicien qui me tint une bonne heure sous le charme.
En élevant M. Macaulay à la pairie, l’Angleterre a honoré la pairie encore plus que le nouveau pair. Malheureusement, ce' titre ne survivra pas à celui qui l’a porté si peu de temps. Lord Macaulay était resté célibataire; non qu’il fût insensible, comme on l’a prétendu, aux douceurs de la vie de famille, car il disait volontiers, ce que j’ai entendu de sa bouche : « Je me sens un cœur de père quand je vois les enfants de ma sœur ; » mais c’est à ceux qui ont vécu plus que moi dans son intimité à parler de ces vertus privées qu’il mettait lui- même au-dessus des dons du génie.
Je ne puis m’empêcher de rappeler, toutefois, que dans les lettres que j’échangeai avec lui après la publication de son Histoire, comme je félicitais surtout le héros d’avoir trouvé un historien pour mettre en relief sa tendre amitié pour Bentinck, ce qui nous
LORD MACAULAY
révélait en lui une sensibilité que nous ne soupçonnions pas..., lord Macaulay me répondit : « Si Guillaume est, en effet, mon héros, comme vous le dites, c’est parce qu’il m’a été possible de justifier ma sympathie aussi bien que mon admiration. Je ne crois pas plus que vous aux héros qui ré ont pas de cœur, et je remercie comme vous Homère des larmes qu’il fait verser à Achille. »
Qu’on relise aussi ces paragraphes de la biographie de Johnson, où lord Macaulay nous peint d’une manière si touchante la tendre affection du grand critique pour sa mère, sa femme, ses amis et ses serviteurs.
M. Henry Reeve, le directeur de la Revue d’Edimbourg, termine ainsi les trois pages d’éloquents regrets qu’il a tracées en revenant de l’abbaye de Westminster, où tout ce qu’il y a de plus haut placé en Angleterre a déposé le cercueil de lord Macaulay :
« Il n’est personne qui n’ait entendu parler de sa conversation si animée et si brillante, des trésors abondants d’érudition et des traits admirables d’inspiration soudaine qui fascinaient ses auditeurs autour de sou fauteuil ; mais ses amis seuls peuvent savoir avec quelle sympathie et quelle générosité il était toujours prêt à assister de ses conseils et de sa fortune ceux qui luttaient moins heureusement que lui, et dans un rang plus modeste, contre les difficultés de la carrière littéraire. Si nous pouvions le suivre dans le cercle plus étroit de son intérieur,
LORD MACALXAY.
nous prouverions que jamais homme ne fut d’une nature plus tendre et plus affectueuse. Nous ne sommes pas les seuls à pleurer en lui le plus bienveillant comme le plus grand de nos amis ; quoique la renommée de ses œuvres et la vénération du monde doivent perpétuer en quelque sorte l’existence d’un écrivain si illustre, nous ne pouvons cependant qu’éprouver un vide douloureux en pensant que nous ne jouirons plus de ces grâces et de ces vertus " qui illuminaient pour nous sa vie intime.
« II était singulièrement inaccessible aux tentations ordinaires de l’ambition et de la vanité; mais nous l’avons entendu exprimer quelquefois un vœu ’de distinction personnelle, vœu qui vient d’être exaucé, le vœu de reposer après sa mort dans cette nécropole des hommes illustres de l’Angleterre, qui inspira à Âddison quelques-unes des pages les plus exquises de la prose anglaise, et que lord Macaula a décrite lui-même plus d’une fois comme la dernière limite des gloires humaines. Les deux hommes qui portèrent ces noms immortels ne sont plus séparés que par la distance de quelques dalles funéraires. Addison et Macaulay font là tous les deux partie de cet aréopage muet de leurs pairs, mais parmi tous ces poètes, ces orateurs, ces politiques, ces patriotes de l’Angleterre, il n’en est pas de plus noble que celui que nous venons d’y porter. En attendant de pouvoir rendre plus ample justice à son génie et à ses écrits, nous avons voulu au moins dé-
LORD MA GAULA Y
poser sur sa tombe cet hommage de nos profonds regrets. »
Nous nous associons à ce deuil pour nous, pour nos collaborateurs et pour nos lecteurs, mais ce n’est pas 'notre dernier adieu à celui qui, de tous les auteurs dont nous fûmes en France les interprètes ou les admirateurs, réalise le mieux la définition de l’orateur par Quintilien : Fir bonus et bene dicendi peritus.
« Un grand écrivain est l’ami et le bienfaiteur de ses lecteurs : ils ne peuvent donc le juger sans quelques-unes des illusions de l’amitié et de la reconnaissance. » Cette pensée est de lord Macaulay, qui la développe dans son Essai sur le caractère de lord Bacon, mais sans que son admiration ét sa reconnaissance pour cet éminent génie le rendent moins sévère quand il déplore les taches de sa vie. C’est qu’il y a dans l’homme quelque chose de supérieur au génie : la probité, — la probité, cette vertu qui embarrasse quelquefois l’ambition dans sa marche, celte vertu trop souvent mise de côté par les hommes d’Etat, mais sans laquelle il n’existe pas de vraie grandeur morale. Si lord Macaulay, dont le génie égala presque celui de Bacon, n’est pas monté aussi haut que le chancelier de Jacques dans la carrière des honneurs, c’est que, quoique homme de parti, ardent et passionné même quelquefois dans ses opinions, il y avait en lui cette vertu à qui répugnent les capitulations de conscience si nécessaireiî aux hommes de
LORD MACAULAY
parti et aux ambitieux. Aussi n’a-t-il besoin d’aucune des illusions de l’amitié et de la reconnaissance pour être admiré et aimé après sa mort. Ses amis, pour parler de lui, n’ont pas à user de réticences charitables; et ceux-là même dont il fut l’adversaire politique, ceux qui ont pu se plaindre de n’avoir pas trouvé en lui un critique assez indulgent, n’élèveront pas la voix pour attaquer sa moralité.
Lord Macaulay avait quitté depuis quelque temps son ancien appartement du passage Al ban y dans Piccadilly, et il habitait Holly-Lodge, Campden-Hill, partie du faubourg de Kinsington, qui est à Londres ce qu’est Passy à Paris. Sa santé était fort affaiblie, mais rien n’annonçait qu’il fût gravement malade, et sa mort, causée par une affection de cœur, a surpris sa propre sœur, qui l’avait vu le soir même (le mercredi 28 décembre), deux heures tout au plus avant l’heure fatale. Cette mort ne fut guère connue que le vendredi matin et elle fut révélée aux journaux de Londres par un journal de province. M. Ellis, son ami et son exécuteur testamentaire, étant recorder de Leeds, avait été seul avisé par une dépêche télégraphique communiquée a la presse de cette ville. Sa famille se rappela que le 25, au repas de Noël, il avait été presque silencieux, ce qui était réellement
LUR1> MACAULAY
un symptôme extraordinaire. Ses funérailles n’ont eu lieu que le lundi 9; funérailles tout à fait privées, mais qui n’ont pas manqué de solennité, tout ce qu’il y a de plus notable dans l’aristocratie de naissance et de talent ayant tenu à y figurer. Le poêle était porté par le lord grand chancelier, le comte de Carlisle, le comte de Shelburne, le comte de Stanhope, sir Henry Holland, lord John Russell, le duc d’Argyle, le président de la Chambre des communes, le doyen de Saint-Paul (le révérend M. Milman, poète et historien comme le défunt). Tous les dignitaires ecclésiastiques de l’abbaye de Wesminter concouraient au service mortuaire. L’enregistrement du testament de lord Macaulay à la cour spéciale où se déposent ces sortes d’actes (Probate-Court) a révélé le chiffre de la fortune acquise si honorablement, moitié par les cinq années de ses fonctions publiques à Calcutta, et moitié par sa plume d’historien. Elle s’élevait à 80,000 livres sterling, dont sa sœur, lady Trevylian, est la principale héritière, prélèvement fait de divers legs en faveur de ses frères, neveux et nièces. Ce qui intéresse surtout dans cet héritage, c’est la partie des manuscrits. 11 parait qu’il y aurait plusieurs chapitres du cinquième volume de VHisloire d’Angleterre déjà mis au net, et le reste du volume assez avancé pour compléter le règne de Guillaume III; mais jusqu’ici lady Trevylian, la sœur de lord Macaulay, semble s’opposer à un inventaire exact de ces manuscrits. Son mari, sir
LORD MACAULAY
Charles Trevylian, est gouverneur de Madras, où elle se dispose à aller le joindre, avec l’inlenlion de ne revenir en Angleterre que dans deux ans. Jusquelà, elle déposerait les manuscrits chez son banquier, pour ne s’en occuper qu’à son retour. On espère toutefois modifier cette résolution .
La glorification de lord Macaulay a pris dans la presse anglaise des proportions considérables. Nous ne rechercherons parmi les documents variés consacrés à cette noble mémoire que ceux qui peuvent avoir un intérêt biographique et littéraire. Remontant à l’enfance de l’illustre auteur, nous trouvons d’abord les deux lettres inédites de miss Hannab More annoncées par le Macmillan Magazine. Il est peu de bas-bleus qui aient eu en Angleterre une réputation égale à celle de cette miss. Cette réputation avait commencé dans les cercles où régnaient les notabilités du dix-huitième siècle. Johnson, Burke, Walpoie en parlaient déjà comme d’une muse religieuse et morale. Southey, W. Scott, Wordsworth, célébrèrent ensuite son influence sur leur génération. Lord Byron , comme de raison, lui décocha quelques traits de sa satire, et entre autres à propos de son roman de Ccelebs à la recherche à'me femme. Elle mourut en odeur de sainteté puritaine, à un âge
LORD MACAULAY
très-avancé, en i834, et un de ses contemporains, M. William Roberts, trouva dans les souvenirs de sa vie et sa correspondance la matière de quatre volumes in-octavo. Dans ces volumes sont plusieurs lettres échangées entre miss Hannah More et M. Zachary Macaulay, le père de lord Macaulay, mais non celles que publie l’éditeur du Macmillan-Magazine, qui les tient de M. A. Roberts, fils du biographe.
A l’époque où elles furent écrites, miss Hannah, âgée de soixante-dix ans, avait quitté son pensionnat et résidait à Barley-Wood; près de Bristol. M. Zachary Macaulay était en correspondance suivie avec elle, appartenant à lamême secte de ces philanthropes négrophiles qui préparaient, au nom de la religion et de la philosophie, l’abolition de l’esclavage dans les colonies anglaises. En outre, il avait épousé miss Sarah Mills, l’élève favorite du pensionnat More, et enfin le jeune Macaulay, que miss More connut dès sa plus tendre enfance, inspirait à celle-ci un intérêt tout particulier, non-seulement à cause de sa précocité, mais aussi parce qu’elle était souvent consultée par sa mère sur l’éducation du petit prodige. C’est, du reste, ce qui ressort des deux lettres mêmes que nous allons traduire, et dont la première fut justement provoquée par la question de savoir si on mettrait l’enfant à la grande école de Westminster :
« Mon cher monsieur,
« Je profite de l’occasion de M. R. Grand, qui est ici,
LORD MACAULAY
pour vous envoyer quelques lignes sous son couvert, de sorte qu’elles doivent être nécessairement écrites à la hâte. Autant que je puis hasarder mon humble opinion, il me semble que, si tout est d’ailleurs convenable, vous ne pouvez mieux faire que d’adopter le plan dont vous avez conçu l’idée, et qui est de transporter votre résidence à Westminster pour y mettre Tom à l’école, comme externe. C’est seulement avec cette réserve que je croirais ce parti sage. Précipiter les enfants tout entiers dans ces écoles publiques me rappelle toujours la pratique des mères scythes qui plongeaient leurs nouveau-nés dans la rivière; — le plus grand nombre périssaient, mais ceux qui étaient doués d’une forte constitution et valaient la peine d’être sauvés sortaient de l’expérience avec un surcroît de vigueur. Le vôtre, comme Edwin, « n’est pas un enfant vulgaire*, » et il exige un degré d’attention proportionné à sa grande supériorité d’intelligence et à ses passions vives. Il faut qu’il ait des compétiteurs dignes de lui. Il est comme ce prince qui refusait de jouer avec d’autres condisciples que des rois. Une école telle que Westminster (avec la sauvegarde du foyer paternel pendant les intervalles
t Miss Uannah More fait ici allusion au héros de Beattie (le Ménestrel ou l'Education du génie ) .
And yet poor Edwin was no rulgar boy.
Le second titre du poëme explique suffisaroment la justesse de l’allusion.
XXICVIII
LORD MACAl'LAV.
de l’étude) contiendra son imagination vagabonde et fixera sur un point sa curiosité aventureuse. Actuellement, ayant la conscience qu’il n’a aucun riva! capable de rompre une lance avec lui, certain qu’il doit être d’un succès comparatif, il pourrait ne pas poursuivre avec une ardeur suffisante les parties les plus sévères de l’enseignement. Après lareligion, il n’est rien de mieux pour dresser et diriger les jeunes esprits que les études suivies* et la discipline de ces écoles. Sous tous les autres rapports, j’en pense assez de mal.
« Je ne voudrais pas, pour tous les avantages que peut en retirer l’intelligence, jeter l’àme pure et innocente de Tom au milieu de pareils dangers. En le faisant revenir le soir à la maison pour qu’il y soit surveillé par vous, j’espère qu’avec la bénédiction de Dieu vous le préserverez de la corruption des écoles. Je n’ai jamais vu aucun mauvais penchant en lui, — rien, excepté les faiblesses et l’ambition qui sont inséparables peut-être de talents si précoces et d’une imagination si vive. Il paraît sincère, véridique, sensible et affectueux. J’ai observé que vou« aviez un grand ascendant sur lui. Votre présence retenait la véhémence de son éloquence sans comprimer sa franchise, ni diminuer sa tendresse filiale. Vous êtes son oracle ; j’espère que vous conserverez toujours cette influence. J’ad vu avec plaisir que, quoique impatient de donner une issue aux ébullitions de sa muse, il n’y pensait pas plus ensuite que
LUai) MACAILAY.
l’autruche, dit-on, ne pense à ses œufs, une fois qu’elle les a pondus.
« Nos affectueux compliments à Mrs. Macaulay et à Tom. Dites, je vous prie, à ce dernier que le veneur ou valet de la meute de Childe-Hugh est positivement mort des suites de sa chute dans la chaudière où il fait bouillir la pâtée des chiens. S’il était, comme on nous l’a dit, l’instrument de la vengeance de sir Hugh, c’est une rétribution providentielle. Je suppose que le poète y trouvera la matière d’un second chant. Je désire qu’il corrige l’autre et me l’envoie lisiblement écrit. Dites-lui encore que j’ai dîné chez M. David, qui doit dîner ici vendredi. Je lui ai appris quel champion de sa cause il a dans Tom, et lui ai lu la fable de Tom queje renvoie ci-incluse.
tt A vous, mon cher monsieur, bien sincèremeat.
« H. More. »
a Barley-Wood, 7 août 1812. » *
L’éditeur de cette lettre croit que le Ghilde-Hugh dont il est question devait être le héros do quelque poème du jeune Macaulay, que «.son père avait envoyé à miss Hannah More. Il ajoute encore que l’en* fant poète ne fut pas mis à l’école de Westminster, mais confié a M. Preston, révérend ecclésiastique qui tenait un pensionnai à Shelford, près de Cambridge. Ce fut pendant une de ses vacances qu’il fil à Hannah More la visite qui fournit à la poétique institutrice les détails nouveaux contenus dans la seconde lettre,
LORD MACAULAY
à laquelle manque le millésime. Deux années devaient s’être écoulées depuis la première, ce qui faisait du jeune Macaulay un adolescent de quatorze ans.
« Mon cher monsieur,
« Je voulais faire écrire Tom aujourd’hui, mais il sera très-occupé avec un camarade favori, et, vu que je n’aurai pas le temps 'demain, je vous griffonne quelques lignes. Cet ami est un enfant très-sensé qui suit l’école de Woolwich et se destine à l’artillerie. J’ai entendu un débat qui s’était élevé entre eux sur la comparaison du prince Eugène et du duc de Marlborough, considérés comme généraux.
« La masse de lecture que Tom a versée dans ce d4bat, et la masse d’écriture qu’il en a fait sortir, sont étonnantes. C’est en vain que j’ai essayé de lui faire adopter l’avis de sir Harry Savile, que les poètes sont les meilleurs écrivains après ceux qui écrivent en prose. Nous avons eu de la poésie pour le déjeuner, le dîner et le souper. Il a récité tout le poème de la Palestine, pendant le déjeuner, à notre pieux ami, M. Whalley, sur ma demande, et il s’en est acquitté incomparablement bien. Sa délicatesse en un point m’a beaucoup plu. Vous savez que les poètes italiens, comme les poètes français, se laissent aller à la profane habitude d’attester l’Etre suprême; mais, sans aucun avis indirect de ma part, toutes les fois qu’en lisant Tom trouve ce nom sacré, il le passe révéren-
LORD lIACAt’LAV.