‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 1 sur 94 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Se ta naissance et de son éducation.

On a de la peine de dire s'il n'est point plus désirable de naître si bassement qu'après Dieu toute notre clarté vienne de nous-même, plutôt que d'être illustre par la noblesse d'autrui et de recevoir de nos ancêtres une lumière empruntée. Il arrive à ceux-ci comme à ces ruisseaux qui ont une grosse source, et qui bien souvent n'ont que fort peu de cours; et les autres sont comme les grands fleuves dont la course va d'un bout du monde à l'autre, et dont la source est fort petite, et qui pour cela même sont plus admirés.

C'est la première considération qui se présente en la vie de notre chère sœur Claude-Simplicienne. Elle naquit en un petit village du Bugey, de parents de basse condition, quoique assez accommodés selon leur petit état, et, ce qui est le plus considérable, craignant Dieu : ils la laissèrent fort jeune orpheline, à la charge d'un oncle, qui, pour son bonheur, étoit très-pieux.

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Ce cher oncle, qui lui rendit les mêmes offices que Mardochée à Esther, considérant là bonté de son naturel, fut touché d'un grand désir de la voir religieuse ; et, à cette fin, il vint la présenter à ce premier monastère d'Annecy, où Ton amenoit alors de toutes parts des vierges, comme autrefois on les conduisoit au roi Assuérus, pour avoir Thonneur d'être ses épouses, £t pour être élevées dans son palais.

L'on ne put si promptement l'admettre, tant à raison que le nombre des sœurs domestiques étoit rempli, qu'à raison qu'elle paroissoit trop grossière, et qu'il ne sembloit pas qu'elle fût propre pour les applications intérieures dont notre Institut doit faire premièrement profession. Mais comme la simplicité chrétienne ne laisse pas d'être ingénieuse, le bonhomme s'avisa de cette adresse, pour obliger les sœurs insensiblement à la recevoir.

Il supplia notre bonne Mère^t Fondatrice de permettre au moinsf à sa nièce de demeurer quelque temps dans le monastère, jusqu'à son retour d'un petit voyage qu'il feignit être obligé de faire, espérant que, dès que l'on auroit connu l'innocence et la vertu solide cachée sous la grande simplicité de la postulante, elle ne seroit point renvoyée et qu'on la garderoit de bon cœur.

Notre digne Mère, dont la charité immense ne pouvoit refuser aucune faveur dont elle pensoit qu'il dût réussir

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quelque avantage à la gloire de Dieu, donna créance à ce voyage supposé; elle reçut d'autant plus volontiers la nièce du bonhomme, que le monastère n'étoit pas encore obligé à Tétroite clôture. Ainsi elle entra parmi les sœurs en habit de séculière, âgée d'environ dix-neuf à vingt ans, avec intention de n'en sortir jamais, et de faire de si vives, de si pressantes poursuites, que, par ses importunités , elle obligeât nos sœurs à la garder.

Le lendemain, notre digne Mère l'ayant rencontrée qui balayoit quelque coin du monastère, elle lui demanda pourquoi elle vouloit être religieuse. « Parce que, dit la bonne fille, mon oncle m'a dit que je ne suis pas assez fine pour vivre au monde en la crainte de Dieu, d'autant que je crois tout ce que l'on me dit et fais tout ce que l'on me commande, k

Notre digne Mère l'interrogeant plus avant pourquoi elle avoit cette simplesse : « Parce que je ne crois pas, dit-elle, que le chrétien veuille ni mal faire, ni mal dire ; ainsi, je crois qu'il n'y a rien de mal fait ni mal dit que ce que fout les huguenots. Je n'aurois garde de croire ceux-îà : quoi qu'ils m'aient dit, je n'y ai jamais ajouté foi. »

Il ne fut pas besoin d'une plus longue observation pour juger, par la simplicité de cette conduite, qu'avec beaucoup de justice on lui donneroit un jour le nom de

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Simplicienne. Ayant ouï dire que notre vie doit être une contniuelle oraison, sa simplicité lui fit croire qu'en religion Ton n'avoit besoin de nulle chose corporelle, et que Ton y vivoit sur la terre de la même manière que les anges vivent aux cieux. Sur cette persuasion, elle donna tout son linge et toutes ses petites hardes à des pauvres, s'imaginant que, dès qu'elle seroit dans le cloître, elle n'auroit plus affaire de rien. Cette pensée lui étoit venue en suite de la haute estime de la vie de nos premières mères, dont la renommée se répandoit en tous lieux, et que Ton publioit mener une vie toute angélique et céleste.

Cette bonne fille, le prenant à la lettre,. fut dans un grand étonnement, lorsqu'elle vit que les Sœurs mangeoient au réfectoire et se retiroient en leurs chambres pour se reposer, quoique, d'ailleurs, admirant leur silence, leur gravité et la modestie avec laquelle elles s'appliquoient à ces fonctions nécessaires pour soutenir le corps. Elle trouva de nouvelles matières pour fournir des réflexions à sa simplicité, lesquelles tendoient toutes à sa propre confusion et à leurs louanges. « Ah ! disoitelle, ces bonnes religieuses ne mangent pas pour besoin qu'elles en aient, elles vivent comme des anges, ne vivant qu'en esprit ; elles ne mangent que pour te donner confiance, à toi pauvre et misérable qui, venant du monde toute chargée d'imperfections et de défauts, ne peux

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encore vivre sans boire et sans manger. Bon Dieu, ajoutoit-elle, que la charité de ces saintes religieuses est grande! Elles ne font cette action que par la compassion qu'elles ont de tafoiblesse, et afin que tu n'aies pas honte de prendre ta réfection si tu mangeois toute seule.

Tout ce qu'elle voyoit dans le monastère lui donnoit une telle admiration qu'ordinairement elle en pleuroit de joie et de consolation. Ah! disoit-elle, que tout cela va bien ! Eh ! mon Dieu ! où ai-je été nourrie jusques à présent? Que j'ai été misérable de n'avoir vu plutôt de si belles choses !

Elle eût toujours voulu parler des actions qu'elle voyoit et qu'elle admiroit, et toutes ses paroles étoient des exclamations sur toutes les cérémonies et sur tous les règlements de la maison, qu'elle étoit très-curieuse de remarquer, et sur lesquelles elle faisoit des observations accompagnées d'une si douce innocence et d'une si grande simplicité, que dès lors on lui donna le nom de Simplicienne, qui lui est demeuré tout le reste de sa vie.

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