CHAPITRE III
Des emplois cfu'elle eut dans le monastère devant cfue d'avoir le saint habit, et de la ooDÛanoe qu'elle eut de l'obtenir par l'intercession de la sainte Vierg^e.
Si, dès qu'elle fut dans le monastère, elle fut employée au ministère de Marthe, ce fut sans trouble et sans empressement, et Ton peut dire que, dans la simplicité de son cœur, son action étoit douce, tranquille, et accompagnée de la suave attention et application d'esprit de Madelaine. Ce qui parut par les réflexions qu'elle faisoit en ses exercices, quoiqu'elle n'eût encore le saint habit et qu'elle fût seulement en dépôt, attendant le retour de son oncle. Comme on la vit pourtant assez vigoureuse et de bonne volonté, on l'occupa avec trois ou quatre sœurs à coudre les habits de celles qui étoient destinées pour la fondation de notre premier monastère de Lyon , et cette bonne fille, remarquant la piété des sœurs, qui ne s'entretenoient que de Dieu et des voies qu'elles dévoient tenir pour s'avancer dans la vertu, elle se mcttoit a pleurer à chaudes larmes, et, avec de profonds sou-
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pirs, elle s'écrioit à toute heure : « Mon Dieu ! où ai-je demeuré jusques à maintenant? Je ne savois point tout cela. Que je suis heureuse de l'apprendre! Mon bon oncle nous disoit bien de bonnes choses, mais il ne sait pas tout cela. Je prenois peu de goût à ce qu'il me disoit, mais vos paroles m'entrent dans le cœur; elles me font bien connoître que j'ai vécu toute ma vie comme une pauvre ignorante. » Et puis, se reprenant à pleurer plus fort : a Hélas! disoit-elle, que j'ai été malheureuse; jusques à ce moment, je n'ai pas su servir raon Dieu. Vous qui l'aimez tant et le servez si bien, faites-moi la grâce de m'instruire et de me dire ce que je dois faire pour lui plaire. »
Avec ces bons désirs elle se tenoit attentive à tous les sujets dont les Sœurs faisoient leurs entretiens, et ne mânquoit au même temps de les mettre en usage et de les réduire en pratique.
Un jour, comme elles discouroient de divers inoyens que les Pères spirituels enseignent, pour mortifier les sens et les tenir subjects à l'esprit, on allégua que le plus important étoit de leur retrancher toute inutilité et toute curiosité, ne parlant, n'écoutant et ne levant les yeiîx que par pure nécessité, et leur interdisant touies leurs fonctions, non-seulement illicites, mais encore simplement superflues.
Cette servante de Dieu mit fort avanj dans son cœur
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cette résolution ; dès lors elle demeuroit les jours tout entiers à coudre, sans lever tant soit peu la vue, ni être attentive à autre chose qu'à la présence de Dieu et à sa besogne.
Pour s'occuper les fêtes, on lui donna le livre de Y Imitation de Notre-Dame, croyant qu'elle sût lire. Par une simplicité bénite de Dieu, elle ne dit mot, pensant que la science de lire lui étoit donnée par l'obéissance avec le livre. Elle alla, devant le Saint-Sacrement, demander la grâce de faire bon usage de sa lecture, et, ouvrant son livre, commença de lire assez facilement. Toute joyeuse, elle vint le dire à notre digne Mère, qui, ayant examiné la chose, trouva très-véritable qu'dle Ji'avoit jamais appris à lire ; que seulement quelque bergère de son village, avec laquelle elle gardoit les brebis, lui avoit fait quelquefois la lecture d'un catéchisme les jours de fêtes et lui montroit à connoître les lettres, ce qu'elle ne pouvoèt concevoir, ni se souvenir de leurs noms, tant elle avoit la compréhension dure; mais rien n'est impossible à la grâce, ni à la foi d'une âme vraiment obéissante.
Cette bonne fille commença donc à lire l'Imitation de la sacrée Vierge, et sentit son cœur si enflammé et son esprit si bien fortifié et si raffermi en Dieu, par la sainte espérance de vivre et de mourir religieuse, qu'en vain on lui parloit de retourner dans le monde. Lorsqu'on lui
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disoit qu'elle devoit se disposer à sortir bientôt, et que les sœurs ne la vouloient : « Et moi, répondit-elle, je sais que la Sainte Vierge me veut et qu'elle ne souffrira point que je sorte de sa maison. »
Un jour, ayant appris que notre digne Mère avoit mandé à son oncle de la retirer et qu'elle avoit demeuré assez longtemps dans le monastère, elle se mit à pleurer à chaudes larmes, et fit une demande digne de sa simplicité à une bonne sœur qu'elle rencontra sur l'heure. « Ma sœur, dit-elle, la Sainte Vierge abandonna-t-elle quelquefois aux besoins ceux qui ont toute leur confiance en elle, et qui l'ont choisie pour leur unique mère? — Oh! non, lui répondit la sœur; cette Mère de toute bonté n'abandonne jamais ceux qui se mettent confidemment sous sa protection, et qui logent toute leur espérance en son sein maternel. Or donc, reprit-elle, ma chère sœur, puisqu'il est vrai, on a beau dire et me menacer rie me chasser de la maison, je suis certaine que je n'en sortirai jamais, parce que je me confie uniquement et entièrement en la protection de la Mère de mon Dieu. Et, sur cet appui ferme et inébranlable, je m'assure d'avoir l'honneur de fléchir le cœur de nos Mères et d'obtenir la grâce de vivre et de pouvoir mourir religieuse. »
Un trait de simplicité merveilleuse qu'elle fit un jour, acheva de gagner tout le cœur de notre digne mère De
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Chantai, qui, la voyant si zélée, avoil de la peine de se contraindre à lui refuser sa demande.
L'on démolissoit alors un vieux bâtiment pour bâtir le monastère. Tout plein de petits enfants de la ville, de leur propre mouvement, vénoient s'offrir pour aider a transporter les matériaux.
Cette bonne postulante, qui étoit encore séculière, y travailloit aussi ; un de ces petits enfants (on ne sait pour quel motif) lui ôta le panier dans lequel elle mettoit les pièces de tuile qu'elle ramassoit du débris ; et elle, qui avoit ouï faire estime de la condescendance, s'imaginant qu'il ne fallut point résister, se laissa simplement ôter son panier, et vint dire à notre digne Mère, avec son innocence et simplicité ordinaire : « Ma Mère, un petit enfant m'a ôté le panier. » Simplicité qui agréa si fort h cette digne Mère, qu'elle dit dès lors en son cœur : « Vraiment, ma fille, tu as gagné ta cause. » Et notre vénérable Fondateur, k qui l'on raconta cette action, si naïve et si pleine d'innocence, conclut qu'il ne falloit point l'éloigner de la maison de Celui qui dit : Laissez venir les petits enfants à moi; c'est-à-dire, les âmes qui sont naïves et simples comme de petits enfants; et il espéra que l'innocence de cette âme sincère et candide attireroit quelque bénédiction particulière à l'Institut.