CHAPITRE PREMIER
Be Ml naiiMiice et de §on eafanoe merveSleiise.
La vertu de ceux qui ont mis au monde cette servante de Dieu mériteroit un éloge; M. Pernet, son père, étoit un gentilhomme de Savoye, très-vertueux et craignant Dieu, qui, ayant vécu avec un grand exemple, rendit en mourant les témoignages d'une piété extraordinaire.
M"*" de Beau-Séjour, sa mère, après la mort de son mari, a été Timage des veuves de TÉglise naissante, qui n'avoient d'autre exercice que d'être jour et nuit en prières et en oraisons. Pour couronner sa patience, Dieu la fit passer par de très-cuisantes afflictions, auxquelles elle ne cfierchoit autre refuge que le très-saint Sacrement de l'autel, où elle recouroit comme à la source de toutes les consolations. Elle a souvent aussi protesté que, recevant la sainte bénédiction du serviteur de Dieu François de Sales, lorsqu'il passoit par les rues elle se trouvoit toute restaurée ; et, pour cet effet, quand ses tribulations la pressoient davantage, elle cherchoit les lieux que ce
grand Prélat devoit traverser, pour obtenir quelque soulagement à son amertume par cette bénédiction précieuse. Une fois entre les autres, sentant son cœur tellement abattu et outrepercé de douleur, qu'il lui sembloit qu'elle devoit succomber sous le poids, elle fut inspirée d'aller dans une église où le serviteur de Dieu étoit pour donner la bénédiction du saint Sacrement. Dès qu'elle y entra, le charitable pasteur, averti par révélation de la douleur de cette brebis affligée, l'appela, et, contre sa coutume de ne jamais parler dans l'église qu'à Dieu seul, il lui dit : « M™^ Pernet, ma bonne fille, comme va ce pauvre cœur? Je prie Dieu qu'il le bénisse, et je m'assure qu'il le fera. » Et tout à l'instant qu'il eut prononcé ces douces paroles, une lumière fut répandue en cette âme, laquelle éclairoit ses obscurités, et convertit en douceurs ses pressantes amertumes, la laissant dans un état si tranquille qu'elle assura n'avoir jamais expérimenté des suavités pareilles.
M. et M™* Pernet eurent plusieurs enfants très-sages ; notre sœur Marie-Péronne a été la plus favorisée de Dieu. Sa naissance sembla comme miraculeuse, en ce qu'elle vint tout enveloppée depuis les pieds jusqu'à la tète d'une petite peau luisante et transparente comme une très-délicate toile de soie, à travers laquelle elle paroissoit belle, aussi belle que le jour ; ce qui causa de l'admiration à tous ceux qui étoient présents et donna
Heu à diverses prénotions des grands desseins que Dieu avoil sur elle. L'une des principales, et dont la conjecture se confirma, c'est que Dieu la destinoit pour le cloître, puisqu'elle naissoit recluse, et qu'au moment de sa naissance étant cachée au monde, un jour elle auroit l'honneur de mener une vie inconnue au monde et cachée en Jésus-Christ. Elle paroissoit sous ce crêpe comme une aurore sous la nue. L'on observa même que tout le temps qu'elle fut sous ce voile mystérieux, elle toufnoit gracieusement ses yeux innocents, et dès qu'on l'eut retirée de cette clôture, elle se mit à jeter des larmes. Elle n'en sortit que pour être purifiée par l'eau du baptême, et pour recevoir avec le caractère de chrétienne le droit d'aspirer à Féternité, semblable à un ver à soie qui ne sort de son tombeau qu'avec des ailes pour voler, ayant changé de nature.
Une sainte enfance suivit cette naissance mystérieuse. On n'a rien vu de plus aimable ni de plus modeste. Jamais rien de puéril en son maintien, quoiqu'elle fût d'une humeur agréable. Les petits jeux et divertissements où les enfants ont accoutumé de se plaire n'eurent aucun agrément pour elle. Sa mère qui l'aimoit uniquement et qui admiroit un recueillement si extraordinaire en cet âge, pour éprouver de quel esprit lui venoit une si merveilleuse maturité, voulut l'obliger d'aller se divertir avec ses compagnes : cette petite répondit gra-
cietisement qu'elle ne pouvoit trouver une meilleure compagne que sa mère.
C'étoit une merveille de la voir demeurer si longtemps en oraison, et commencer à faire des méditations profondes sur les mystères sacrés, en un âge où les autres à peine savent confusément leur créance. Principalement elle s'entretenoit avec son bon ange, et s'occupoit à la considération du mystère de la nativité de Notre Seigneur, sur quoi elle faisoit des demandes si élevée» qu'il n'étoit personne qui n'en conçût de l'étonnement.
Environ l'âge de neuf ans, elle fut travaillée d'un certain mal en une cuisse, qu'elle souffrit trois mois entiers pour l'amour de Dieu, sans le découvrir, et qu'on ne reconnut que lorsqu'il lui devint impossible de marcher sans boiter. A ce mal s'ajouta une grosse fièvre continue, que le médecin jugea mortelle. Cette nouvelle pourtant donna une très-grande joie à la petite malade, et elle commença de consoler doucement sa bonne mère sur sa perte. Elle demanda son confesseur, qui ne put venir aussitôt, ce qui l'affligea beaucoup. Elle en fit des plaintes à Notre Seigneur et à son bon ange, priant sa bonté qu'il ne permît pas qu'elle mourût sans recevoir les sacrements. Son bon ange lui apparut et la consola ; et tout sur l'heure elle appela sa mère, qui étoit malade d'affliction dans un autre lit, et lui dit : « Ne pleurez plus, ma chère mère, je ne mourrai point de cette maladie. »
La mère surprise lui demanda : « De qui le savez-vous, ma fille ? — Mon ange gardien qui est ici proche de moi, dit l'enfant, me Ta promis. — Et voyez-vous votre bon ange? lui répliqua la mère. — Je ne le vois pas des yeux corporels, répondit-elle, je ne mérite pas cette faveur ; mais je le vois des yeux de Tesprit, et je Tentends si bien que, quoi que dise le médecin, je vous assure que je ne mourrai point de cette maladie. » L'effet lït connoître la vérité de cette vision ; immédiatement la fièvre la quitta et la laissa dans un doux repos.
Le lendemain matin, à la pointe de l'aurore, elle appela sa mère, encore avec plus d'empressement, et lui dit : « Ma bonne mère, venez voir et adorer le plus bel enfant qui ait jamais vu le jour. » La mère y accourut, et trouvant la petite qui joignoit dévotement les mains, et qui avoit les yeux comme attachés en un coin du lit, elle lui demanda : « Où est ce bel enfant? — Le voilà, dit-elle, ma mère. Dieu que sa beauté est grande ! ses yeux sont plus beaux que le soleil. Voyez, ma mère, que son visage est beau. ! »
Elle en fit une description qu'une personne intelligente, pour dépeindre un prodige de beauté, n'eût pu faire sans une étude particulière. Sa mère elle-même ne put retenir les belles paroles qu'elle disoit de cette beauté, si ce n'est que souvent elle répétoit : Oh ! qu'il est beau! ses yeux sont plus beaux que le soleil, et son
visage que le jour ! » Sa mère, qui étoit une femme très-sage et très-avisée, craignant que ce fût une illusion, ou Touvrage du démon transfiguré en ange de lumière, lui dit : « Ma fille, faites le signe de la croix sur ce petit enfant. » A quoi la petite répondit : a Ah ! ma bonne mère, voulez-vous me faire peur ? Je n'ai point de peur. ))«Et puis, obéissant simplement, elle fit le signe de la croix sur ce poupon. Après quoi, se tournant du côté de sa mère, avec un doux sourire, elle lui dit : « Il ne s'en va pas ; il ne craint point ce signe-là ; il me dit que c'est lui qui Ta apporté au monde. » Ayant demeuré fort longtemps en ces innocents et amoureux colloques, la vision disparut ; et au grand étonnement de tous ceux qui avoient vu Tétat de sa maladie, elle se leva en parfaite santé.
Le don d'intelligence, dont saint Bernard fut doué avec tant de plénitude, pour être un séraphin dans l'Eglise et pour mériter par éminence le titre de dévot, qui est la plus auguste de toutes les qualités, puisque c'est la consommation de la charité parfaite, commença de lui être communiqué en la vision mystérieuse qu'il eut, étant encore jeune enfant, la veille de Noël, à la messe de minuit. Dans un doux sommeil, il vit d'une vue claire et distincte, autant que les ombres des révélations de cette vie peuvent le permettre, comme quoi le Verbe éternel, sans quitter le sein de son Père, s'étoit incarné
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dans le chaste sein de sa Mère, et comme il étoit né dans rétable. Nous pouvons dire que notre jeune novice, appelée dès Fenfance à un si doux commerce avec Dieu, reçut la même grâce.