ACTE II, SCÈNE II
VALCOlJf).
K la rigueur, ce n*est pas nécetiaire : Nous tenons plus au trait qu*à la correction.
BELVAL
Pardonnez, j*ai reçu quelque éducation; J'écris passablement.
VALCOUR
Au moins , je le présume.
BFLVAL.
En vers, même, parfois , j*ose exercer ma plume.
VALCOUR
Des chansons, des bouquets? je vois cela d'ici.
BELVAL
Non , des odes , monsieur.
VALCOUR
Avez-vous réussi ?
Car les succès, voilà les meilleures excuses.
Ces morceaux ont paru dans TAlmanach des Muses.
VALCOUH.
Cela ne prouve rien.... pourtant ce sont des droits Que j'apprécie. Il est inutile, je crois. De sonder plus avant votre littérature ? Vous n'avez du latin reçu nulle teinture. Sans doute? et je conçois....
BEL VAL
Si, monsieur, permettez; J'ai terminé mes cours et mes humanités.
VALCOUR
Qui ? vous ?
302 LE FOLLICLLAIRE,
BEL VAL
Et je suis même assez bon helléniste.
MARCEL
Du latin et du grec pour être journaliste ! C'est du luxe.
VALCOUR
Marcel !
BELVAL
Vous m'étonnez. Eh quoi !
J'avais pense....
VALCOUR
Sans doute. . . . oui. . . . mais excepté moi, Et cinq ou six encor, le reste est peu de chose. Brisons-là. Puisque c'est Marcel qui vous propose , Puisque je trouve en vous de l'esprit , du talent , Je vous reçois, mon cher, rédacteur ambulant.
MARCEL
C'est un fort joli poste ; à tout il peut conduire.
BELVAL
Et quel est cet emploi ?
VALCOUR
Je vais vous en instruire.
Il donne un peu de peine et force à travailler. D'abord, au chant du coq il faut vous éveiller; Vous devez, même avant qu'aucun marchand n'étale, Inspecter les marchés et visiter la halle; De ce peuple énergique épier les propos , Étudier sa verve et noter ses bons mots ; A la halle un journal trouve beaucoup à prendre. De là dans tout Paris vous devez vous répandre;
ACTB II, SCtm II. MA
Il faut le parcourir de riin à l'autre bout ;
Tout entendre , tout voir, rendre compte de tout :
Rien n*est h dédaigner pour remplir les gazettes.
Ainsi donc, Ayvc soin, portez sur vos tablettes
La modiste à lair prude , et qu on voit le matin
Rentrant les yeux baissés , et son buse à la main.
Observez sur les quais les livres, les peintures ;
Allez aux boulevarts voir les caricatures ;
Dites les pots de fleurs tombés sur les passants ;
IjA bonne qu*on courtise et qui perd ses enfants ;
Les femmes admirant des nageurs qui s'exercent;
Les chevaux échappés , les voitures qui versent ;
Parlez des bateleurs , des tours de gobelets ,
Des piétons culbutés par les cabriolets ,
Des bagarres, des cris, des rixes, des querelles.
Du luxe des cafés, des enseignes nouvelles.
Notez ces mendiants qu'on trouve a chaque pas
Attirant les regards sur des maux qu'ils n ont pas ,
Ou qui y feignant la honte, et courbés dans la boue ,
Y groupent autour d'eux des enfants qu'on leur loue.
Surtout soyez au fait de tous les accidents.
Suicides, duels, meurtres, ou guetnipens.
La nuit qu'habilement vos courses soient réglées :
Vous aurez à parler des chanteuses voilt»es.
Du buveur chancelant qui sort du cabaret.
Du feu qu'on a dompté, du larcin qu'on a fait,
Du météore enfin que la foule regarde ,
£t des gens sans aveu ramassés par la gartle.
Tel est l'emploi brillant auquel vous vous liez,
El l'abrégé des soins qui vous sont confiés.
La tâche est difficile , et demande une étude....
VALCOUR
Vous en aurez bientôt contracté l'habitude , Pourvu que vous ayez de l'esprit et du goût, Du tact, de la mémoire....
MARCEL
Et des jambes surtout.
BELVAL
Ah ! croyez....
VALCOUR
De ce jour je fais courir vos gages.
Outre quelques profits, et d'autres avantages, La place vous vaudra soixante francs par mois.
BELVAL
Vos bontés....
VALCOUR
Oui , c'est bien , allez , je vous reçois , Mon cher.
BELVAL
De mon respect agréez l'assurance,
(£n sortant.)
Monsieur. Rien n'est égal à son impertinence.