ACTE II, SCÈNE IV
11 ftut plier les lois au changement des mœurs.
Le peuple ne sait plus connaître la distance
Qui de Tëgalitë sépare la licence :
Ce serait Tenhardir que lui trop accorder;
Et s'il n*obëit pas il voudra commander.
Ah ! Calus, savez-vous quels malheurs doivent naître
Chez une nation où le peuple est le maître ?
Plus de religion , d'honneur^ d'humanité ;
Des hommes dégradés par leur perversité ,
Et qu*à de vils travaux condamna la fortune ,
Osent insolemment usurper la tribune ;
Leur délire grossier échauffe les esprits ;
On discute au milieu du tumulte et des cris ;
On adopte Favis du dernier qui conseille;
On renverse les lois qu on proclamait la veille;
Chacun en liberté se livre à ses penchants;
Les faibles entraînés secondent les méchants.
Bientôt de tous côtés on cherche des victimes :
Les richesses, le rang , les talents sont des crimes;
Et le supplice attend tout mortel convaincu
De révérer les dieux et d'aimer la vertu.
Voilà quel sort affreux pour Rome se prépare.
Quand le peuple est sans frein , il est toujours barbare.
Vous connaîtrez trop tard jusqu'où vont ses excès;
Et seul vous répondrez des maux qu'il aura faits.
Oui , d'un patricien voilà bien le langage ! Mais je sais estimer ce peuple qu'on outrage. Je n'examine point des malheurs prétendus; Je demande en son nom les biens qui lui sont dus.
Eh quoi ! dans nos forêts, un monstre , un vil reptile Du moins possède un antre, un repaire, un asile; Il y peut des frimats éviter les rigueurs , Et goûter du sommeil les paisibles douceurs. Et ceux dont la valeur recula nos frontières, Ceux qui comptent vingt rois parmi leurs tributaires, Les citoyens romains, dépouillés et trahis. N'ont pas même un refuge en leur propre pays ! Errants pendant le jour dans les places publiques. Ils gémissent la nuit , couchés sous vos portiques : C'est là leur seul asile ! Hélas ! les malheureux Entendent les plaisirs retentir autour d'eux , Quand ils ne savent pas où cacher leurs misères ; Pas même où déposer les cendres de leurs pères ! Et si de tant de maux l'insupportable poids Les contraint à se plaindre , à réclamer leurs droits ; Pour se débarrasser de leurs justes prières , On enfreint les traités , on suscite des guerres , On les envoie au loin déplorer leurs malheurs , Et conquérir des biens pour leurs persécuteurs 1 Mais le temps est venu de punir tant d'injures : Ce ne sont plus ici d'inutiles murmures. Le peuple est fatigué de souffrir pour autrui; Cherchez des défenseurs, ne comptez plus sur lui. De ses nouveaux exploits que pourrait-il attendre? Il ne possède rien, il n'a rien à défendre. Que les patriciens marchent seuls aux combats ; De Rome désormais il ne sortira pas.
SCIPION
Ainsi , vous préparez une guerre civile !
AC?EB Ht SCÊXm IV. tM
CAIOS.
Prërencz-la, Seigneur; cela tous est facile. Le Sénat peut d'un mot finir nos difTërends.
.scipioir.
Croyez-vous les finir en dépouillant les grands? Quand on adopterait vos mesures fatales, Quand on rendrait enfin les fortunes égales, Dix ans ne seraient pas encore révolus , Que cette égalité ne subsisterait plus.
Les uns par le travail, les mœurs et Tindustrie, Augmenteraient leurs biens, serviraient la patrie ; Les autres , adonnés à de lionteux pencbants, Vendraient pour s*y livrer ces demeures, ces champs Qu'ils réclament sans cesse avec tant d'arrogance. On les verrait alors, rendus à Tindigence, Dépouillés par le vice et par Toisiveté, Reprendre leur audace avec leur pauvreté , Ramener dans nos murs la discorde et Forage , Et des terres encor demander le partage.
CAÏUS
£t quand il serait vrai que Teffet de mes soins
Ne tarit qu'un moment leurs pleurs et leurs besoins;
Quand au milieu des jeux, des festins et des fêtes.
Ils devraient dissiper le fruit de leurs conquêtes;
De quel droit s'arme- t-on d'un douteux avenir
Pour les frustrer du prix qui leur doit revenir?
L'équité n'admet point cette crainte affectée.
La loi Licinia doit être exécutée ;
Il faut qu'elle le soit : annoncez-le au Sénat.
SCIPION
Et comptez-vous pour rien les malheurs de l'État ? Après un si long temps pourrait-on reconnaître De ces funestes biens quel fut le premier maître? Ils ont ëtë cent fois revendus, échanges; Augmentes par les uns, par d'autres partages : Qui saura démasquer la fraude et la rapine, Et des droits de chacun retrouver l'origine ? Cessez, cessez, Caïus, de tromper les Romains; Pour leur plaire suivez de plus dignes chemins. Du citoyen obscur soulagez les misères; Mais cessez de prétendre au partage des terres : Les consuls, le Sénat n'y souscriront jamais.
CAÏUS
Ils veulent conserver le fruit de leurs forfaits. Eh bien , que ce Sénat se prépare à la guerre : Qu'il soit enfin puni du meurtre de mon frère.
SCIPION
Voilà votre secret ! Cet amour des Romains Ne sert qu'à déguiser vos projets inhumains ; Et vous ne vous montrez l'appui de l'indigence Que pour mieux assurer votre affreuse vengeance! De ces murs malheureux vous bannissez la paix ; Vous respirez l'orgueil, la haine, les forfaits. Rome , sacrifiée à votre violence , Maudit le jour fatal qui vous donna naissance: Il prépara ses maux ; et doit être compté Parmi nos jours de deuil et de calamité.
CAÏUS
Oui, je hais le Sénat ; je n'en fais point mystère;