NOTICK SUR I/INTRIGUE ET I/AMOUR
une erreur complète sur les motifs de son empressement. Quoique nous fussions très-liés, ce n'était point à cause de Famitié qu'il me portait qu'il avait demande après moi, c'était uniquement par amour pour la science : il ne me cherchait que pour me lâter le pouls!.... Il avait remarqué plusieurs fois, me dit-il, que le pouls d'un auteur, pendant la première représentation de sa pièce, était exactement le même que celui d'un condamné à mort, lorsqu'on lui fait la toilette pour le conduire à l'échafaud ; et il voulait obtenir sur moi une nouvelle preuve a l'appui de ses précédentes observations. La comparaison me parut assez étrange ; toutefois je témoignai à Marc combien je regrettais de n'avoir pu lui servir de sujet pour renouveler son expérience.
C'est en effet un rude moment pour la plupart des auteurs , que celui d'une première représentation. Casimir Bonjour, dans un opuscule qui, je crois, n'a pas été imprimé, décrit d'une façon très-spirituelle les diverses manies de plusieurs écrivains, dans l'instant oii ils composent. Il ne serait pas moins piquant de raconter les habitudes de chaque auteur dramatique, pendant qu'on joue pour la première fois son ouvrage. Il n'est point, en pareil cas, deux hommes qui sentent de même, ou qui expriment de même ce qu'ils éprouvent. J'ai connu des auteurs qui, tandis qu'on représentait leur pièce, restaient enfermés chez eux dans la plus entière solitude; il en est d'autres qui exigent qu'un ami vienne leur annoncer, d'acte
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en acte, les applaudissements, let froideurs, ou les murmures du public ; j'en ai vu qui ne pouvaient rester en place, qui couraient les rues et les boulevards, comme des insensés, et qui, lorsqu'ils jugeaient que leur sort était décide, venaient roder autour du théâtre, et demander en tremblant aux commissionnaires et aux vendeurs de contremarques si la pièce avait réussi; d*autres enfin vont courageusement sur le théâtre, se promènent de coulisse en coulisse, attirent sur eux tous les regards, et troublent souvent les acteurs par leur présence importune et leurs recommandations intempestives. Je n'en fmirais pas si je voulais dire ici les angoisses des pauvres poètes en pareille situation, et leurs difTérentes manières de les exprimer.
Si maintenant on me demande à laquelle de ces catégories j'appartiens, je répondrai que je ne puis être rangé dans aucune. J'ai étudié, j'ai interrogé mes confrères, et je me suis convaincu que, pendant la grande épreuve, je ne ressemblais à aucun d'eux, que je faisais à moi seul une classe à part. £n effet, j'ai assisté à toutes mes premières représentations dans une loge du cintre, et j'ai toujours conservé un sangfroid dont je me félicite, mais que je n'ai jamais pu m'expliqucr. Il me semble presque que je ne suis pas là pour mon propre compte; je suis moins occupé de l'arrêt qui va être prononcé que de l'élude que je viens faire; j'observe l'effet des scènes et des morreaux sur lesquels j'ai compte, et de ceux qui m'ont
laissé quelques doutes; je suis avec soin les impres* sions du public; je reconnais, par ce qu'il éprouve et par ce que je ressens moi-même, si telle situation est trop développée et si telle autre ne Test point assez; je vois qu'une sortie est maladroite, qu'une entrée n'est point à propos, qu'ici il y a à couper, que là il faut quelques vers de préparation; le moindre mouvement, le silence, la respiration des spectateurs me sont des avertissements; enfin, du haut de ma loge, j'embrasse de l'œil la salle tout entière, aucune de ses sensations n'est perdue pour moi, rien ne m'échappe, et je tire parti de tout pour mon instruction.
Voilà ce que je suis, ce que j'ai toujours été , dans un moment où la plupart de mes confrères n'ont plus la tête à eux, éprouvent les plus vives souffrances, et inspirent une véritable pitié à tous ceux qui les approchent. Mais là ne s'arrête pas la bizarrerie de mon caractère ou de mon tempérament. C'est quand le succès a été proclamé, que mes craintes commencent. Après avoir assisté avec un calme que l'on pourrait dire insolent à ma première représentation, il me serait impossible d'en voir une autre. J'ai essayé plusieurs fois, quand on donnait un de mes ouvrages, d'aller me mettre dans un coin pour savourer les applaudissements; eh bien, je ne saurais exprimer tout ce que je souffre alors : il me semble que la pièce se traîne , qu'elle manque de verve et de chaleur, que le public s'ennuie, que les acteurs jouent mal, qu'ils ne rendent pas mes intentions; j'ai honte de mon
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ouvrage et de moi-même, mes nerfs s'agacent, et je tombe dans un ëtat fébrile qui me force à quitter la place.
I^a conséquence à tirer de tout ceci , c'est que si les hommes sont différents de figure, ils le sont encore davantage d'humeur, de tempérament et de caractère. Et c*est par cette observation touie neuve que je terminerai ma notice sur le drame de l* Intrigue et r Amour,
riNïRIGUE ET L AMOUK,