‹ Œuvres dramatiquesChapitre 2 sur 346 · NOTICE SUR I/INTRIGUK ET I/AMOUR · texte numérisé non relu

NOTICE SUR I/INTRIGUK ET I/AMOUR

nouveauté de Tintrigue et des situations; et le destin, pour me punir sans doute d'avoir abandonné la bonne voie , in*enlcva ce moyen de succès. Depuis quelque temps déjà, il avait paru une traduction de Scbiller, où personne n*avait songea aller puisrr; mais quand on sut qu'une imitation de Kabale und Liebe avait été reçue au Théâtre-Français , plusieurs auteurs s'emparèrent du m^me sujet ; et comme il se passa deux ans entre la réception et la représentation de mon drame, ils eurent tout le temps de faire jouer leurs pièces avant la mienne. Aussi , quand cette dernière parut enfm , les personnages, les caractères, les scènes à effet, le dénouement, tout était connu d'avance , et il devenait difficile d'arracher encore des lannes à des yeux déjà desséchés à la Porte-Saint- Martin et à l'Odéon.

Telle est l'histoire de mon di*ame de l'Intrigue et l* Amour, Sans doute je n'ai pas à rougir d'avoir composé cet ouvrage , mais je n'ai pas non plus à m'en glorifier beaucoup.

Je me rappelle , et je me plais à le consigner ici , que M. de Wailly , auteur du drame de l'Odéon , eut l'extrême politesse de me faire une visite, et qu'il m'offrit de ne laisser jouersa pièce qu'après la mienne, qui était la première en date. On pense bien que jtn'acceptai pas un tel sacrifice ; mais je fus sensiblement touché de cet excellent procédé. J'ignore s'il y a aujourd'hui beaucoup d'auteurs qui se conduisissent en pareil cas comme M. de Wailly; mais je

sais qu'il en existe qui abusent de leur toute-puissance dans les théâtres où ils se sont rendus le» maîtres.

En 1826, Guiraud, Pichald et moi, nous étions en discussion pour faire décider quelle tragédie devait être jouée la première de Virginie ^ de Léonidas , ou de Charles VI. Dans le fort de nos débats, nous apprîmes, Guiraud et moi, que Pichald n'était pas dans une position heureuse; aussitôt nous renonçâmes en sa faveur à toutes nos prétentions ; et, à cette époque, il ne se trouvait pas, je crois, un seul auteur qui n'eût agi comme nous.

Lorsque je fis jouer mes premières pièces auThéâtre-Français , il y avait encore fraternité entre les écrivains; ils se voyaient, se réunissaient, se communiquaient leurs ouvrages. A ces réunions, où l'on remarquait aussi quelques-uns de nos doyens et plusieurs femmes qui honorent la littérature, se trouvaient ordinairement Soumet, Guiraud , Pichald y Ancelot y Alfred de Vigny, Emile Deschamps , Frédéric Souliéj Mennechety Melf-Janin, et quelquefois M. Hugo, qui commençait alors sa célébrité. Nous passions des soirées charmantes et profitables; car il en est peu d'entre nous qui n'aient tiré quelque avantage des lectures qu'ils entendaient faire et des observations que nous nous adressions mutuellement. Mais depuis que la littérature est devenue un commerce, on s'est dispersé, on s'est isolé les uns des ;(ntres; et si les auteurs dramatiques se réunissent

NOTICE SUR I/INTRIOUE KT I/AWOUR. 7 encore, ce n'est plu» que pour discuter et défrncire lcur,s interdis pécuniaires.

Est-il rien de plus noble cependant que des hommes qui suivent la nuwe carrière , et qui se servent , s*ëclairent réciproquement , et cherchent h se faire valoir les uns les autres? l/amitié qui unissait Colin d'Harlevillc, Andrieuxet Picard , ne leur gagne-t-elle pas notre estime et notre affection ?

Je n*ai jamais lu sans attendrissement IVIcge de Corneille que Rolrou a placé dans sa tragédie de Sainl''GenesL On eût certainement excusé Rotrou de ressentir un peu de jalousie pour Thomme dont il avait été le maître , et qui Favait si complètement effacé (SairU-Genesi esi de i64(i, Fenceslas n*est que de 1647 )• ^^<^ ^^ ^^' *1 ^^ ^^"^ ^" plein théâtre, il reconnaît, il proclame sa supériorité! Je ne puis résister uu plaisir de transcrire ici ces vers, que bien peu de gens connaissent; car on écrit beaucoup aujourd'hui, mais on ne lit guère.

Dioclétien demande au comédien Genest quels sont, à son avis, les meilleurs auteurs dramatiques de l'époque ; Genest répond :

No» plus nouveaux sujols, le» plus dignes de Rome, Et les plus grands efforts dr^ veilles d*un grand honiroe A qui les rares fruits que la Muse a produit Ont acquis dans la seène un légitime hruit , El de qui certe l'art comme Testime est juste , Portent le» noms fameux de Pompée et d'Auguste ; Ce» poème» sans prix , où son illustre main D'un pinceau sans pareil a |>eint l'esprit romain.

s NOTICE SUR I/INTRIGUE ET L'AMOUR.

Rendront de leurs beautés votre oreille idolâtre, Et sont aujourd'hui Tâme et Tamour du théâtre.

Ces vers étaient bien dignes de l'âme de Rotrou , de ce grand citoyen qui, quatre ans plus tard, et à l'âge de quarante et un ans, alla chercher à Dreux une si belle mort.

Dans une de ses notices, Duval avoue, avec sa franchise bretonne, que les succès d'autrui lui causaient, dans le premier moment, un sensible chagrin; d*oîi il suit qu'il ne devait pas être fort affligé de la chute de ses confrères. Montaigne l'a dit, lui qui avait tant étudié le cœur humain : Au milieu de la compassion , nous sentons au dedans je ne sais quelle aigre-douce pointe de volupté maligne à voir souffrir autrui. Mais Duval , après avoir payé son tribut au malin, surmontait bientôt cette faiblesse, et, comme il était homme d'honneur et de probité, il prenait ensuite une part sincère aux triomphes ou aux revers de ses rivaux. Pour moi, après avoir fait scrupuleusement mon examen do conscience, je déclare que je n'ai jamais éprouvé la moindre peine de la réussite des pièces qui me semblaient bonnes; mais je confesse également que j'ai toujours ressenti un profond déplaisir à voir le succès des ouvrages qui me paraissaient mauvais ou indignes de la scène française. Ce mécontentement m'estil inspiré par mon amour pour l'art, ou par un retour sur moi-même? car, en effet, si le public accueille favorablement ce que je trouve défectueux , il s'en-

nuit qu'il repousserait mes ouvrages, qu'apparemment je croirais bous, puisque je me déterminerais h les lui offrir. Je ne puis dëfinir lequel de ces deux sentiments me domine; je ferai observer toutefois que depuis que je ne travaille plus pour le théâtre, et que par conséquent je suis désintéressé dans la question , je me sens aussi malheureux que par le passé des applaudissements donnés aux mauvais ouvrages.

Dans ma préface, j'ai averti le monsieur entre les mains duquel tombera un jour ce manuscrit, que mes notices n'auraient ni ordre ni liaison, que je battrais souvent la campagne , enfin que je dirais tout ce qui me viendrait à l'esprit, sans trop m'embarrasser si mon bavardage a le moindre rapport avec la pièce de théâtre qui me sert de texte. Ce monsieur voit que je tiens parole, car me voilà à cent lieues de moi: drame; et ce que je viens d'écrire aurait pu se trouver aussi bien dans la notice sur tout autre ouvrage.

Pour montrer cependant que je n'oublie pas tout à fait mon litre, je dirai qu'après la première représentation de rinlrigue et l* Amour, je trouvai sur le théâtre le docteur Marc, qui m'avait cherché partout pendant le spectacle. Le docteur Marc était premier médecin du duc d'Orléans; il s'occupait beaucoup de médecine légale, et laissait rarement passer une semaine sans aller faire des observations à la Conciergerie du Palais. Je remerciai le docteur de l'intérêt qu'il voulait bien me témoigner ; mais j'étais dans

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