LA COMTESSE ET MADAME RONSBERG
Louise î
MILLER
Elle est morte.
FERDINAND
Oui , morte !... Je veux la suivre....
Et je jure à ses pieds de ne pas lui survivre.... ( n tombe évanoui à ses pieds. )
COMÉDIE
NOTICE
Nous avons on France trois sortes de noblesses ou d'aristocraties, connue on voudra les nounner : celle des talents et des services, celle de la naissance, et celle de Targeut. La première est sans cesse contestée pendant la vie de ceux qui la possèdeut ; des détracteurs de mauvaise foi et des partisans fanatiques, voilà ce qu'elle rencontre sur sa route. I^ seconde est surtout Tobjet de la baine et des criailleries, parce que , dans notre siècle d'égalité , où nous aimons tant les distinctions, si cbacun peut se créer un nom ou de la fortune, il n'est au pouvoir de personne d'avoir eu un aïeul (jui se soit rendu célèbre il y a trois ou quatre cents ans. La Iroisièuïc, la noblesse d'argent, excite sans doute quelque jalousie ( car on aime prodigieusement l'argent aujourd'bui ) , mais elle n'en inspire pas autant, à beaucoup près que les deux autres; soit parce qu'elle est moins élevée dans l'opinion, soit parce qu'elle est h la portée de tout le monde, puisqu'il n'est aucun de nous qui ne puisse devenir millionnaire, s'il est doué de quelque inleiligcncc y et si le basard le favorise.
Cette noblesse d'argent est la plus envieuse, comme elle est aussi la plus intolérable des trois. A son moindre signe , cent bras sont en mouvement pour la servir, elle est entourée de parasites et de flatteurs, elle n'a point de caprices qui ne soient d'abord satisfaits, le monde entier est son tributaire, elle peut se procurer tout ce qu'elle désire , tout !... excepté ce qui ne s'achète pas, la noblesse de race et les talents. Aussi elle hait ce qu'elle ne saurait atteindre , elle , affecte de mépriser les distinctions et les titres qu'elle convoite en secret; sa vanité lui persuade que les richesses doivent tenir lieu de tout; et, d'ordinaire, elle croit s'élever, à force d'impertinence, au niveau de la célébrité et de l'illustration qui lui manquent. J'ai vu de près des hommes célèbres, des hommes de haute naissance, et des hommes à argent; et c'est seulement chez ces derniers que j'ai trouvé la morgue et la suffisance , ou du moins la morgue et la suffisance qui sont blessantes et de mauvais goût, et qui n'ont que la richesse pour justification et pour excuse.
Je n'ai pas besoin de dire que je ne parle ici qu'en général, et que j'admets tout autant d'exceptions que l'on voudra. Ce n'est certes pas moi qui, après un séjour de quelques heures dans une petite ville, et n'ayant parlé qu'à mon hôtesse, écrirais péremptoirement sur mes tablettes : Toutes les femmes de tel endroit sont rousses et acariâtres.
Mes observations sur nos trois espèces d'aristocra-
lies, observations que je viens d^indiqucr sommairement ci-dessus, me conduisirent à la pensée de mettre sur la scène la fatuité d*un homme de finance. Mais Texëcution de ce projet me sembla d*abord au-dessus de mes forces. Je ne sentais pas dans mon talent les ressources nécessaires pour composer cinq actes avec mon banquier lui seul, et avec les intérêts qui se rattacheraient à lui. Son caractère, et les situations qu'il devait amener, pouvaient bien m'ofTrir quelques scènes piquantes, mais je ne trouvais pas là une pièce; le canevas, Tintrigue me manquaient , et je ne savais où les prendre. Sans doute je pouvais me jeter dans la comédie larmoyante, en appelant à mon aide la banqueroute , la ruine et les désespoirs ; le sujet que je voulais traiter me donnait toutes facilités à cet égard: je savais d^aillcurs qu'au théâtre les grandes catastrophes sont un puissant moyen de succès , et qu'un auditoire attendri est toujours de bonne composition ; mais ce n'est pas ainsi que j'entends la comédie, et les dénouements qui font pleurer n'ont jamais été de mon goût.
J'étais donc dans une graudc perplexité, et j'allais peut-être renoncer à mon dessein, lorsque je compris enfin qu'il fallait sans doute que mon banquier fût fortement rattaché à l'action, mais que c'était hors de lui que je devais chercher le nœud de la pièce. Cette idée me fut un trait de lumière. Il ne me restait plus qu'à imaginer une petite intrigue , étrangère à mon financier , mais qui , loin de nuire aux dévt^
loppements que je voulais donner à sou caractère , pût servir au contraire à mettre ce personnage en relief ; car le Roman n'est en effet que le prétexte de ma comédie ; c'est surtout, et avant tout , l'homme à argent que j'ai eu l'intention de peindre. Le hasard vint à mon secours. Je trouvai, dans un recueil de nouvelles, l'histoire d'une jeune femme qui, réduite par des revers de fortune à se faire une ressource de sa plume, s'occupe en secret de littérature, et n'est connue pour auteur que par son libraire , que l'on suppose bientôt être son amant , à cause du mystère dont ses fréquentes visites sont entourées. Je vis d'abord que je pouvais bâtir ma pièce en m'emparant de cette anecdote. La réussite ne dépendait plus que du talent et de l'adresse avec lesquels je saurais fondre la légère intrigue du Roman avec ce qui concerne seulement le banquier et sa famille; car, dans une comédie, il faut surtout que l'action soit une, quoiqu'on puisse se permettre quelques excursions, pour faire mieux ressortir les travers et les ridicules des principaux personnages.
Voilà de bien longues explications pour dire comment et pourquoi j'ai composé cette comédie ; mais ces souvenirs ont du charme pour moi. D'ailleurs, le Roman a cela de particulier, que le titre n'a aucun rapport avec le véritable sujet de la pièce ; et je ne pouvais mettre une notice en tête de cet ouvrage , sans entrer dans quelques détails sur cette singularité.
Maintenant parlons d'autres choses.
iNOTlCB SU H lï. HOMAN 159
On ma ftouvuot fait des coinplirocuts (on en fait à tous IcA auteurs ) sur la fidëlitë de mes portraits. Jr n*ai pas lu une seule fois ia Journée U* Élection , sans que quelqu*un de mes auditeurs ne retrouvât dans ma pièce une anecdote ou un personnage de sa pciite ville ; et chacun de s'étonner que j'eusse deviné si bien , moi qui ne suis piis même électeur, il n'est aucune de mes comédies qui ne m*ait valu de pareils étonnements: on reconnaissait ce trait de caractère, OQ avait entendu ce mot , on avait assisté à cette conversation, etc., etc., il semblait enfin que j'eusse écouté aux portes, comme Poinsinct. Rien de plus simple cependant ; car ce qu'on appelle notre talent , et j'invoque ici le témoignage de tous mes confrères, est un don de la nature , qui consiste surtout à nous fain* préjuger la conduite et les discours des hommes, dans les diverses situations où ils peuvent se trouver. Cette espèce de seconde vue, jointe au goût et à l'imagiuation , est ce qui constitue le poète comique. Je nu parle pas du génie; nous nous en passons, depuis Molière. L'auteur comique , après avoir étudié la société dans ses différentes classes, doit donc tout deviner, les sentiments, les actions et les paroles; il doit savoir ce que tel individu, place dans telle position sociale , et ayant telle passion et tel caractère , fera etdii^a dans une situation donnée. S'il se trompe, ou du moms si ses erreurs sont fréquentes, il faut qu'il renonce à faire de la comédie; il n'en a ni l'instinct ni la vocation.
Je raconterai , à l'appui de ce que je viens de dire, un fait qui m'est personnel ; et je suis sûr que plusieurs de mes confrères pourraient également citer de pareils exemples. Après la première représentation du Roman , ayant été remercier mademoiselle Dupuis, dont le zèle et les talents ont été si utiles à la plupart de mes ouvrages , je rencontrai dans sa loge un maire de Paris, ou un adjoint, je ne sais lequel , qui était venu lui faire compliment sur la manière dont elle avait joué le rôle de madame de Rosbelle. Ce monsieur m'adressa de nombreuses félicitations , et il s'étendait en éloges sur les scènes qui lui avaient fait le plus de plaisir dans mon ouvrage, lorsque changeant tout à coup de discours : — Ah ça, s'écriat-il , vous connaissiez donc l'anecdote ? — Quelle anecdote ? — Oui, celle de la souscription. — Je ne vous comprends pas. — Dans votre scène entre le banquier et son caissier. — Eh bien? — C'est que c'est cela mot pour mot. — Quoi? cela. — Ce qui m'est arrivé avec M.*** — Que vous est-il donc arrivé ? — Comment, vous l'ignoriez? — Je ne sais ce que vous voulez dire. — C'est singulier! exactement la même chose! — Enfin, ne puis-je savoir.... — Très-volontiers. Vous allez être aussi surpris que moi. «L'année dernière, au commencement de l'hiver, «je fis une quête, chez les plus riches habitants de «Paris, pour les pauvres de mon arrondissement. Je « ne pouvais oublier M. ***, le banquier; je me prë- « sentai donc chez lui. Il me reçut avec cette dignité
« un peu roidc, qui est lu politesse de Topulence; et «lorsque je lui eus exposé nos besoins et le but de ma « visite, — I^s pauvres! me dit-il, les pauvres!... «tout cela est fort bien; mais, M. le maire, je ne « suis pas de votre arrondissement. — Eh! qu'importe? « m*ëcriai-je. D^ailleurs, un homme tel que vous, un «banquier, moins célèbre encore par son immense « fortune que par le noble emploi qu*il en a fait, « n'apparticut-il pas à tous les arrondissements de «Paris? — Cette flatterie, qu'il attendait peut-être, « me mit tout à fait dans ses bonnes grâces. — Allons «donc! dit-il, il faut bien en passer par où vous vou- « lez! et puis, il ne serait pas séant que vous m'eus- « siez fait une visite inutile. — Alors il sonna, et « ordonna à un domestique de faire venir son caissier. « £h bien, dites-moi, continua-t-il, pendant qu'on exé- « cutait SCS ordres, votre quête est-elle un peu bonne, «au moins? ça rapporte-t-il ? trouvez-vous quelques « gens qui se montrent généreux ? — Mais je ne peux «pas me plaiudre, lui répondis-je, cela commence a bien, j'ai déjà reçu des sommes assez rondes; iM. le «duc d'Orléans, par exemple, vient de me donner « mille francs. — Ah! le duc d'Orléans vous a donné n mille francs?.. Peste!., il vous a donné mille francs!... a M. tel, dit-il à son caissier qui entrait en ce moment, « vous allez remettre à M. le maire trois mille francs (1 pour ses pauvres. »
Voilà ce qui s'est passé, ajouta le maire. Jugez de ma surprise, lorsque j'ai retrouvé dans votre comédie
la même scène , et jusqu'aux mêmes sommes. Vous en conviendrez , j'ai dû croire que les détails de ma visite à M. *** vous avaient été racontés.
J'avoue que la petite anecdote du maire me fit plaisir; car elle me prouva que j'avais touché juste, en traçant le personnage de mon banquier.
On me demandera peut-être si une pareille exactitude est indispensable. Oui , certainement ; car, dans une comédie, tout l'esprit du monde ne saurait rendre bon ce qui n'est pas vrai. Mais comment la plupart des spectateurs peuvent-ils juger de la vérité? Je répondrai , et chacun en a pu faire l'expérience, que des hommes réunis dans un théâtre, ont un instinct et un tact merveilleux. Le public devine qu'un caractère est bien saisi , comme nous sentons quelquefois qu'un portrait doit être ressemblant.
Je le répète, dans la comédie, il faut avant tout être vrai, en acceptant, bien entendu, certaines formes qui ne tiennent qu'à l'art et qui sont purement de convention. On n'est pas vrai, par exemple, quand on fait parler un personnage en vers, ce langage n'est pas celui de la société; mais il est admis au théâtre, et cela suffit pour qu'un auteur puisse l'employer sans manquer à la vérité.
Mais, même dans ce langage de convention , il doit y avoir, comme dans la prose , Une reproduction fidèle des discours, des conversations de nos compatriotes, dans les divers rapports qu^ils ont entre eux; Ainsi , comme notre langue est construite de telle sorte que.
presque toujours, on a compris ce que iiout voulons (lire avant que notre phrase soit achevée, et que, dans nos entretiens, la réponse arrive In plupart du temps avant la fin de la demande, il s'ensuit qu'au théâtre, pour titre dans la nature, il faut employer non-seulement le dialogue vif, qui est inhérent au caractère français, mais encore le dialogue coupé, qui est la conséquence de la construction de notre langue.
Cette observation m'a toujours été présente quand j*ai écrit pour la scène, et toujours jo m'en suis bien trouvé. Dans toutos mes comédies , j*ai introduit quelqu'un de ces dialogues vifs et heurtés dont la société nous offre sans cesse des modèles, et ces pass«iges ont constamment obtenu la faveur du public.
Mais que les jeunes auteurs y prennent garde, le dialogue coupé , qui pcimet aux interlocuteui*s les exclamations et les interruptions, est d'autant plus difBcile h bien faire qu'il semble mettre plus à Taise la négligence et la paresse de Técrivain. Quoi de plus commode en effet que de placer un a/t ! ou un mat^ pour compléter rhémistiche? que de suspendre le scon quand on ne sait comment finir la phrase, ou qu on est embarrassé par la rime? .Mais qu*arrive-t-il alors? ^oits tombez dans le style lâche, dans les chevilles, ^ans riïi^rrection ; et le public reconnaît bientôt Votre incurie on votre impuissance, en voyant vos pei-sonnai^es s'intcn*ompre sans motif les mis les autres, et paraître moins occupés de la passion qui les
anime que du soin de ne pas manquer à la rime et à la mesure.
Des gens de goût m'ont dit souvent que je dialoguais bien. Je crois, en effet (et pourquoi n'en conviendrais-je pas, puisque je le pense), je crois être un des hommes de notre époque qui a le mieux écrit la comédie en vers. Mais aussi que de peines je me suis données ! Ce qui semble le plus naturel dans mes ouvrages, est presque toujours ce qui m'a coûté le plus de travail. Quand on me complimente sur ma facilité on ne sait pas combien j'ai noirci de feuilles de papier pour composer une seule page de dialogue; combien j'ai changé de fois la marche et le mouvement d'une scène qui semble écrite du premier jet ; que de vers, que de tirades à effet j'ai sacrifiés pour ne pas sortir de la vérité ; enfin , que d'expressions j'ai essayées avant de m'arrêter à celles dont je nie suis servi.
Je crois donc que pour composer des comédies, le travail consciencieux et opiniâtre est aussi nécessaire que l'observation. Il n'y a que les hommes de génie qui puissent peut-être improviser des chefs-d'œuvre; et je ne m'adresse ici qu'aux auteurs qui ont seulement du talent.
Peu de pièces ont été aussi bien jouées au Théâtre- Français que le Roman, J'avais pour principaux interprètes, outre mademoiselle Dupuis^ dont j'ai parlé plus haut, Baptiste aîné, Armand y Devigny, Michelot et Finnin. Tous ces acteurs, surtout les deux
derniers, charges des personnages du banquier et de •on filty t'acquittèrent de leurs rôles avec un naturel, une verve, un entrain qui ne laissaient rien à d(*sirer, et Ton a vu bien rarement un ensemble aussi parfait.
Qu*on se figure maintenant ma comédie représentée aujourd'hui pour la première fois!... Je le demande, par qui et comment serait-elle jouée?... Pauvre Théâtre-Français î . . .
COMÉDIE
KN CINQ ACTBS IT BH f EIS,
COIfPOSÉB EN 1824 ET 1825,
El wpr^Mntfe pour b prtoiiAr* fois, par 1m eomMiMu frasçaU ordiaairw ^a Roi , le ai jnin iSaS.
PERSONNAGES
M. DUPRÉ, riche financier.
CHARLES, son fils.
Madame DORFEUIL , belle-sœur de M. Dupré.
HENRI, avocat, neveu de M. Dupré et de madame
Dorfeuil.
LE BARON DE FORLANGE, lieutenant général. Madame DE ROSBELLE , sa fille.
M. PRÉVAL, ami de la famille Dupré.
M. GERMAIN, caissier de M. Dupré.
M. ROLIN, libraire.
Un domestique.
La scène se passe à Paris, chez M. Dupré.
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