Oeuvres dramatiques de Camille Bernay
Lorsque, deux ou trois mois avant la venue du mal qui l'a emporté, Camille Bernay, comme s"il eût prévu sa fin, témoignait à un de nos amis communs (1), le désir que sa notice fût écrite par moi, dans le cas où je lui survivrais, j'étais loin de penser que je serais mis si promptementen demeure d'accomplir ce douloureux office. Eh ! qui l'aurait pu croire, en lui voyant le visage si vermeil , le regard si vif, la démarche si ferme ? Hélas ! en moins de huit jours , tout cela devait être frappé de mort; et les ravages du mal furent si profonds que le médecin chargé de visiter la dépouille du jeune défunt, demanda s'il n'y avait pas six mois que la maladie durait.
Lolis-Camille bernay naquit h. la Malmaison le 16 mars 1813. Son père était maître d liôlcl de l'impératrice Joséphine. Camille n'avait encore que six ans et demi lorsqu'il suivit ses parens îi Parme, chez l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche. Mais , au Jjout de cinq ans, le climat d'Italie paraissant lui être contraire, on le ramena en France, et on le mit dans une pension à lielleville. Par malheur, on avait plus songé à la santé du corps qu'à l'instruction de l'intelligence. Trois ans s'étaient h peine écoulés que le jeune Camille n'avait plus rien à apprendre des professeurs de l'établissemeuL II était devenu la provi-
(0 M. «harlcs Van Cléenipult.
fi NOTICE
dence de tous les élèves incapables ou paresseux. Sa plume et son crayon étaient au service de tout le monde et satisfaisaient îi toutes les nécessités. S'agissait-il d'un thème en retard ou d'une version inexpugnable, s'agissait-il d'une pièce de vers ou d'une tète de Romulus pour un mariage, pour une fête, ou pour un commencement d'année , c'était toujours à lui qu'on s'adressait; et il n'y a pas d'exemple qu'il se soit montré sourd à aucun de ces appels.
Mais, si l'on trouvait aisément le chemin de son oreille, la vérité nous oblige h dire qu'il était encore plus facile de trouver le chemin de ses yeux. Déjà le doux profil des jeunes filles ne passait plus impunément à la portée de ses regards ; déjà son cœur battait au frémissement d'une robe enjouée qui l'effleurait par hasard. Que de fois nous a-t-il raconté ce qu'il appelait en riant sa première escapade amoureuse ! Il avait alors quinze ans. Un dimanche, il remarqua dans l'église paroissiale, où il s'était rendu comme de coutume avec ses condisciples, une jeune personne de la beauté la plus délicate. Dieu sait qui occupa le plus de place, dans l'esprit de Camille, du créateur ou de la créature, pendant toute la durée du saint sacrifice ! Pour contempler de plus près la gracieuse merveille, notre écolier se rendit volontairement coupable de je ne sais quelle peccadille. Aussitôt on le fit mettre à genoux au miUeu de la nef. Punition bien au-dessus de toutes les récompenses, puisqu'elle le rapprochait de la vierge de ses pensées! Et certes, ce ne devait pas être un spectacle sans charmes que ce Pétrarque de quinze ans, à genoux, muet et immobile, aux pieds d'une Laure du môme flge. Le dimanche suivant, même rencontre , même chAtimcnt volontairement provoqué. Mais, l'expression des regards de Camille ayant paru un
peu trop tendre pour le caractère du lieu, on finit par s'apercevoir que ce que l'on prenait d'abord pour de la componction n'était que de la charité mondaine, et on le renvoya à sa chaise. C'était la punition la plus dure qu'on pût lui inHiger. Trois dimanches s'étaient écoulés depuis cette interruption forcée de ses contemplations profanes, lorsqu'en tournant les yeux vers la personne chargée de faire la quête, il reconnut, qui? sa Laure, sa Béatrice, ou pour mieux dire, son inconnue. Aussitôt, il suspend la marche delà quêteuse en fouillant, avec emphase, aux poches de son gilet, puis à celles de son habit ; et, après s'être suffisamment rassasié de la vue de ces jolis traits que la rougeur de l'attente embellissait encore, il prend son mouchoir et le porte gravement h sa figure, au grand désappointement du Suisse et à l'amusement non moins grand de ses condisciples.
Mais déjà s'éveillait en lui une passion plus sérieuse, et qui devait avoir une influence bien plus profonde sur son existence. Il avait organisé dans sa pension un théâtre dont il avoit lui-môme formé la troupe, et sur lequel il figurait à la fois comme auteur et comme acteur. Contrairement aux entreprises de ce genre, celle-là eut un plein succès. On se battait pour entrer , et aucun spectateur ne regrettait la somme de cinq centimes qu'il fallait payer à la porte.
C'est ainsi que Bernay atteignit sa seizième année. Son père, alors, revint en France, et jugea qu'il était temps de faire embrasser h son fils une profession quelconque. Il le prit donc par la main, et, pendant quatre jours consécutifs, il lui fit parcourir les principales rues de la capitale pour qu'il choisît lui-même
la carrièi'e qui lui conviendrait le mieux. Les yeux du jeune homme furent éblouis, et son appétit momentanément quadruplé ; mais à cela se bornèrent les résultats de cette singulière pérégrination; et, le cinquième jour, une diligence roulait à grand bruit vers les Alpes , emportant avec la même rapidité le désappointement du père et les espérances du fds.
Une circonstance fortuite vint donner une forme aux vagues désirs de l'un et calmer un moment les inquiétudes de l'autre. Nos voyageurs avaient dépassé le Simplon lorsqu'un accident, arrivé à la diligence, les contraignit à s'arrêter dans une petite ville. On entra dans une auberge et on se mit à table : c'était la manière la plus simple d'employer le temps. Camille, dont les dents plus jeunes étaient nécessairement plus promptes, eut bientôt expédié l'ordinaire de la table d'hôte, et laissant là ses compagnons de route, il sortit. Sur le devant de la porte se trouvait un char attelé de deux bœufs dont l'un était gravement couché. La nouveauté de ce tableau frappa notre jeune observateur, qui, saisissant son portefeuille et son crayon, s'installa sur une pierre , et se mit à dessiner le pittoresque attelage. Il ne s'aperçut pas que son action avait été remarquée par un des voyageurs, et qu'un visage étonné se penchait par dessus son épaule. M. Bernay père venait aussi de quitter la table, et s'approchait de son fils, lorsque le voyageur, se redressant soudain et lui adressant la parole : « Quel a été, je vous prie. Monsieur, le professeur de cet enfant? » Sur la réponse de M. Bernay, que les seuls maîtres de son fils avaient été ceux d'une pension : « Eh bien ! répartit le voyageur, puisque vous allez eu Itahc, je vous conseille de mettre ce jeune homme entre les mains d'un professeur habile. Ce n'est pas une cliose comnume que d'avoir.
à son âge, tant <le franchise et de facilité dans le crayon. »
Ainsi se trouvèrent fixées les irrésolutions de M. Bernay. A son arrivée à Parme, il confia son fils aux leçons de Callegari, professeur de dessin à l'académie de cette ville, et plus tard il le fit entrer chez le célèbre graveur Toschl.
Les deux années que passa Camille à Parme furent exclusivement consacrées à d'assez fortes études de dessin et à quelques essais de gravure. Mentionnons, en outre, d'aventureuses excursions dans les Apennins, un nombre incalculable de baisers envoyés dans toutes les directions de la rose des vents, et nous n'aurons plus rien h dire sur cette partie de son existence. N'oublions pas toutefois la part qu'il prit, selon ses forces (il avait dix-huit ans), à l'insurrection de Parme, en 1831. Il ne parla de rien moins, que de reconstituer l'unité italienne; mais son père, que les devoirs de sa place auprès de l'archiduchesse Marie -Louise devaient rendre peu sensible à la beauté de cette brillante utopie , s'empressa de renvoyer en France le jeune carbonaro avec sa mère et sa sœur.
Arrivé à Paris, Bernay fut présenté à M. ïlenriquel Dupont, que recommandait aux amateurs de la gravure en taille-douce l'Entrée d'Henri IV à Paris ; mais cet artiste désintéressé , qui prévoyait la chute prochaine de son art sous la triple concurrence, on pourrait presque dire sous la coalition de la gravure à la manière noire, de la lithographie et de la gravure sur bois , détermina M°" Bernay à faire entrer son fils dans une autre carrière.
Il fut placé dans une étude d'avoué , à Versailles.
Passer du beau ciel de l'Italie sous notre ciel brumeux, de l'atelier de Toschi dans la sombre officine d'un paperassier, la transition était brusque et peu faite pour plaire à un esprit généreux. Aussi, tous les efforts de Camille furent-ils impuissans pour le faire pénétrer dans les sublimes arcanes de la saisie immobilière et de la purge légale ; et, comme autrefois les profanes dans les temples des dieux, il fut obligé de s'en tenir à la douteuse compréhension des vérités élémentaires, j'entends àes avenirs et ûes significations d'avoué à avoué. Mais, en revanche, il chansonna très bien le principal clerc et croqua à merveille les plus remarquables cliens de son patron. Au lieu d'élucubrer pieusement quelque abondante requête sur l'article 815 ou sur tout autre article non moins inspirateur et non moins étoffé, il couvrait sa pancarte de couplets irrévérencieux , de bonnets de juges, de nez de greffiers et de bouches d'avocats.
M. Bernay père , à son retour en France, ne tarda pas à voir que son fils goûtait peu sa nouvelle carrière. Espérant que, dans une étude de la capitale, les répugnances de Camille pourraient s'affaiblir, il le fit entrer chez M' Delachapelle , avoué à Paris. Mais on ne fit par là qu'élargir le cercle de ses patiens , et fournir un plus grand nombre de sujets h sa verve railleuse. A cette époque remontent ses premiers essais de peinture. On voit que la plume et le pinceau se succédaient entre ses doigts, et qu'il flottait encore entre la poésie et les arts du dessin.
Sic pictura poesis erit.
Enfin, la littérature l'emporte, Camille venait d'avoir vingt ans. Le 5 juin 1833, son père reçoit de lui la lettre suivante :
« Mon père,
» Quand vous lirez cette lettre, je ne serai plus chez vous. Je quitte la maison. Et ne croyez pas que cette résolution soit la suite d'un bizarre caprice de jeune homme, une inconséquente étourderie. Je l'ai long-temps mûrie ; j'en ai calculé toutes les chances, toutes les probabilités.
» Je pars. Je vais vivre de moi-môme, de mes propres moyens ; je vais essayer de lutter seul avec l'existence. Assez long-temps vous m'avez fait vivre .1 vos frais. J'ai vingt ans : je veux être libre.
» Je quitte l'étude, parce que je n'aurais jamais été qu'un mauvais clerc , et qu'en y restant sans y pouvoir rien faire, c'était vous occasionner des dépenses inutiles. On ne se refait pas, mon père. Jamais la procédure ne m'a convenu : c'était un habit trop étroit pour ma pensée; j'y étais gêné, mal à l'aise. J'eusse été tout autre dans un art quelconque , mécanique ou libéral, enfin dans toute carrière où il faut un peu d'imagination. Je n'aurais jamais pu être clerc , etc.
y> Adieu. Jusqu'ici , vous m'avez jugé faible et indolent : l'avenir vous montrera, je l'espère, tout l'opposé. Quoi qu'il arrive, croyez que je ne m'écarterai jamais des lois de l'honneur.
» Adieu, encore une fois. Nous nous reverrons quand je serai indépendant. Pas avant.
» Votre fils respectueux, etc. , etc. » Une lettre sur un ton beaucoup plus tendre fut
également adressée par Camille à sa mère ; puis, les deux lettres écrites et envoyées, il quitta la maison paternelle, avec un léger bagage et une somme de 100 francs. Un de ses amis, clerc d'avoué comme lui, et comme lui rimeur, le reçut dans une modeste chambre qu'il occupait rue du Caire. Ils mirent tout en commun : leur verve et leur bourse ; il n'y avait pas là de quoi les mener bien loin. J'ai eu sous les yeux un drame écrit par Camille à cette époque, sous le titre de Le Roi s'ennuie. On me croira sans peine, lorsque je dirai qu'il était mauvais ; mais ce que j'ajouterai , c'est que le rythme en était généralement classique ; le vers, facile ; et la rime, d'une richesse poussée jusqu'à l'équivoque.
Son courage allait être mis à une rude épreuve. Vaincu par la gêne ou par le sentiment de son infériorité, son camarade de chambre abandonna la partie et se fit avocat. Force fut bien dès-lors à Camille, resté seul, de chercher un autre gîte. Ce fut probablement à cette époque qu'il erra pendant deux ou trois jours dans les rues de Paris, couchant et mangeant où il plaisait à Dieu. Enfin, il fut recueilli par quelques amis qui, tour à tour, se chargèrent du soin de l'héberger. Malheureusement, la nécessité ne lui permettant guère de scruter sévèrement la conduite de ceux qui lui ouvraient ainsi leur porte et leur bourse , il ne se trouva pas toujours dans des compagnies d'élite. Redoutable épreuve qui suffirait à démontrer l'excellence de son naturel , et à laquelle beaucoup d'autres auraient succombé! Mais il avait toujours présentes à sa mémoire ces paroles que nous avons déjà lues dans sa lettre d'adieu : « Quoi qu'il arrive, je ne m'écarterai jamais des lois de l'honneur. »
Ce fut dans une mansarde, rue Plumet, qu'il ccri-
vit un roman intitulé : Sous les toits. On aurait eu mauvaise grâce à lui contester la vérité de son tableau. Ce roman trouva un éditeur ; Abel Ledoux en donna, je crois, deux ou trois cents francs. Cet ouvrage eut-il quelque succès? Nous l'ignorons, et nous ne croirions pas faire grande injure à la mémoire de Bernay en nous prononçant pour la négative. Du reste, il nous a été impossible de mettre la main sur un seul exemplaire de ce livre. Le peu que nous en dirons se bornera donc à quelques détails que nous tenons de la bouche même de Camille. Dans ce roman, il avait voulu peindre l'histoire de sa vie : son héros était un poète qui, après avoir traversé les plus pénibles épreuves, mourait au moment même où il allait recueillir le fruit de sa longue fatigue. Ne serablet-il pas que Bernay eût déjà comme un pressentiment de sa fin prématurée ? Ce ne sera pas la seule remarque de ce genre que nous aurons à faire dans le cours de ce récit.
Au bout de quelques mois, nous retrouvons Camille dans un logement qu'il a loué à ses frais, rue de Savoie, et qu'il paie avec le produit de quelques portraits à l'huile. Encouragé par les progrès de son pinceau, il songe à le mettre sous la direction d'un peintre en renom, et il entre dans l'atelier de M. Gros. Là, il améliore sa couleur, élargit sa touche, agrandit ses contours. Sa brosse, toutefois, ne lui fait point négliger sa plume ; on dirait même qu'il se fortifie, comme poète, de tous ses accroissemens comme peintre. Il compose, à cette époque, plusieurs poésies où l'inspiration vraie commence à se faire sentir. L'imitation des Orientales s'y mêle aux souvenirs de la forme classique. Voici quelques vers d'un chant guerrier :
J'aime, au milieu des morts, des blessés, des mourans. Dans le choc des fusils, des cavaliers courans, Comme dans les combats chantait le Grec antique. Notre hymne marseillais, ce sublime cantique Qui s'élance par bonds, électrique, fervent. Vous brûle, vous secoue, et vous pousse en avant.
Nous trouvons en outre, à la même date, un parallèle entre l'amour et ce qui en est la mort : la débauche. Ce morceau où respire, par moment, toute la brutalité des iambes de M. A. Barbier, n'est peutêtre pas sans quelque valeur. Nous allons essayer d'en citer quelques traits. L'auteur y peint, d'abord,
Ces fanges de la femme,
Mets dégoûtans de ceux que la luxure affame,
Messalines du soir
Vampires du plaisir, dont la charnelle étreinte, Toujours à l'âme, au corps, laisse une sale empreinte....
Puis, il s'écrie:
Analhème sur vous! . .
Femmes qu'on peut louer comme un cheval, à l'heure , Qui faites aboutir la rue à votre lit !..
A ce tableau hideux, il oppose la gracieuse image d'un premier amour ,
Puis, les sermcns si vrais de s'adorer toujours, D'avoir tout en commun, les bons ou mauvais jours.
Faut-il dépeindre encore
Ce naïf abandon qu'un être impur ignore ; Ces discours qu'un baiser interrompt par niomens ; Ces beaux rêves, ces riens, tous ces projets cbarmans : Ils vivront dans les champs, seuls, et toujours ensemble. Eh ! que leur fait le monde ? »
BIOGRArHIQLE. 15
Nous permeltra-t-ou d'ajouter que le premier luérite de ces vers est la sincérité ? Le sentiment de la forme et des convenances ne s'y révèle point encore avec assez d'empire , mais on ne peut nier qu'ils ne soient le produit spontané des propres inspirations du poète. Et c'est ce qui nous a encouragé à les transcrire ici, au risque de blesser parfois les esprits délicats.
Glanons aussi quelques mots dans une autre poésie du même temps, intitulée Le salut. Le poète rencontre un corbillard, et se découvre devant la dépouille du défunt :
Je le suivrai plus tard ,
dit-il,
— Un peu plus lard,
se liâte-t-il d'ajouter, comme pour corriger ce qu'il y a de trop vague dans sa première expression ; puis , il se représente cet homme vivant encore et acceptant le travail dans l'espoir de la récompense. 11 voit déjà le but, dit- il.
Il va donc eue heureux !.. Ilélas ! il faudrait vivre... Et qui peut compter sans la mort?
C'est la seconde fois que cette pensée se trouve sous la plume de Bernay ; ce ne sera pas la dernière fois.
A la même époque se rattache une espèce de méditation sur l'Ame, qui semblerait avoir été inspirée par les dogmes philosophiques de M. Leroux, si la
doctrine du néant n'y était professée. Ce morceau est adressé à M. Ch. Emmanuel, jeune écrivain qui a dû initier Bernay aux opinions de la nouvelle Encyclopédie. Dans cette espèce d'épître, nous avons plutôt cherché des renseignemens sur la biographie intellectuelle de Camille que des beautés littéraires. Elle est généralement déclamatoire. En voici quelques vers :
Près du néant, rêvez un nom sublime!
Mortels, mesurez donc vos géans à Tabîme, Et dites quel bruit font vos héros éclatans, Quand on jette leur nom dans le chaos des temps !
Lorsqu'un monde vieilli s'écroule avec sa gloire, Le vent prend sa poussière, et le temps, sa mémoire.
Notre immortalité n'est qu'un peu de poussière.
Après avoir fait bon marché, comme on voit, des croyances qu'il appelle, dans la même pièce.
Les Glles de notre orgueil.
il passe à la peinture des devoirs de l'homme. Aux esprits supérieurs et courageux , il propose l'exemple du Christ; aux autres, il présente une route plus fleurie: Aimez, leur dit-il, aimez: l'amour, c'est le ciel de l'âme. Puis, comme dernier trait à ce tableau, il compare la femme à un
Calice où Ton dépose et sa joie et ses pleurs.
Ce fut vers ce temps que je le vis pour la première fois. La rencontre eut lieu chez M. Emmanuel, avec qui j'étais déjîi Hé. Camille était alors élincelant de
niOGRAl'HlQLE. 11
verve et de gaité. Jamais je n'ai vu supporter avec plus (l'aisance les privations de la misère , et opposer un front plus calme aux incertitudes de l'avenir. Il mettait la dernière main à une ode sur le Christ, qu'il vint nous lire quelques jours après. Cette ode appartient au môme système philosophique, et est marquée des mêmes défauts que VÈpitre sur l'dme. C'est assez dire qu'elle renferme plus d'une opinion hétérodoxe, et que l'enflure trop souvent y prend la place de la grandeur; mais elle nous semble sulïisamment animée du souille lyrique pour que nous n'hésitions pas à en citer quelques strophes :
Jésus-Christ ! A ce nom, 6 tous tant que vous êtes. Farouches conquérans et sublimes poètes.
Demi-dieux de la terre, inclinez votre orgueil. Car vous n'avez laissé qu'une vague mémoire ; Mais, lui ! le monde entier, ébloui de sa gloire. N'a trouvé que le ciel pour lui faire un cercueil.
Quel homme
Ne s'eOare à côté de cet homme-prophète !
Un siècle était trop peu pour tenir ce géant ;
Il lui fallait, au Christ, une sphère infinie : L'éternité pour son génie.
Et des autels pour sou néant.
Ab! si du grand Jésus la gloire est éternelle, C'est qu'il osa rêver une loi fraicrnelle; C'est que, tout palpitant d'une mâle fierté. 11 voulut, le premier, désenchaîner le monde, Fécondant de son sang la racine profonde De l'arbre de la liberté.
0 sainte liberté, fille de la nature.
Grande religion de toute créature,
Que tes autels sont beaux ! Hélas! pour les bâtir,
l!n sang bien précieux a cimenté la pierre !
Va, ton culte n'a pas trop de la terre entière :
Jésus fut ton premier martyr.
Le caractère démocratique dont cette pièce est empreinte est moins le produit des convictions personnelles de l'auteur que le résultat momentané de sa liaison avec un des adeptes de la nouvelle Encyclopédie. Esprit poétique et passionné, Camille devait payer sa dette aux systèmes philosophiques de son siècle ; mais le sentiment du ridicule était en lui trop vif pour ne pas le préserver de l'abus et de l'engouement. Prompt à l'enthousiasme et à l'admiration , ce qui est le propre des fils de la lyre , il était rare qu'au milieu de ses élans les plus spontanés et les plus rapides, la main et la voix du bon sens ne le maintinssent pas dans les limites du vrai, ce qui est le propre des poètes dramatiques et surtout des auteurs comiques. Les œuvres qui vont se succéder jusqu'à l'apparition du Ménestrel témoigneront plus ou moins clairement de cette lutte entre l'inspiration et la réflexion.
Jusqu'à présent, nous n'avons dû citer que pour mémoire les essais dramatiques de Bernay; le moment arrive où il faudra compter avec lui d'une manière plus sérieuse. En quelques mois, il conduit à fin deux drames en cinq actes et en prose : Dante et Irène. Ce n'est pas comme poète qu'il a montré Alighieri, c'est comme époux et comme citoyen. Aussi amèrement éprouvé d'un côté que de l'autre, Dante se voit trompé par sa femme et exilé par sa patrie. Cette production n'était encore qu'une promesse où l'on remarquait déjà un certain talent d'observation. Quant au style, n'étant pas soutenu ni en quelque sorte discipliné par les lois de la versification, il s'en allait littéralement à la débandade. Aussi celle pièce n'aurait-cllc laissé aucune trace
BIOGRAPHIQIE. 19
dans mon souvenir, sans un accessoire qui accompagnait le texte et le relevait. Camille avait appelé sou crayon au secours de sa plume. Il avait représenté dans une suite de médaillons les principaux personnages de son drame, disant qu'après les avoir ^linsi scrutés sous leur double aspect, il lui serait beaucoup plus facile de les maintenir dans leur identité à travers les modifications des faits.
Le second drame, Irène, attestait un progrès sur l'œuvre précédente. Camille y avait peint la destinée de l'ambition, comme il le fit plus tard dans CIdoiaire. Il y montrait Irène arrivant à la suprême puissance par un infanticide , et victime , à son tourd'une conspiration tramée par ses complices, Nice, phore et Bardane. Dans cette pièce, encore plus que dans celle du Dante, l'imitation de Shakspeare était manifeste; mais, à l'école de ce grand poète, Camille puisait ce style hardi, cette facilité d'allure et ce dialogue naturel qui devaient constituer le propre de son talent. Une chose fi remarquer dans les premières productions dramatiques de Bernay, c'est qu'en général il n'y fait bonne contenance que sur le terrain de la comédie. Sa force tragique ne se développa que plus tard. Cependant , il trouve déjà quelques traits qui ne seraient pas entièrement indignes de son Chlotaire ni de son Héritage dumal. — O destin ! s'écrie Irène après sa chute , n'était-ce point assez que de me précipiter si bas? Fallait-il encore me laisser la mémoire?
Camille venait de toucher fi l'époque de sa conscription : un rapprochement eut lieu entre lui et son père, qui lui acheta un homme. La reconnaissance du fils ne put tenir long temps contre les tentations littéraires et contre ce besoin d'indépendance
que les plus rudes épreuves de la misère avaient été impuissantes Ji refréner. Bernay quitta de nouveau le toit paternel.
Il écrivit alors un vaudeville intitulé le Complot monstre. Il y passait en revue les ridicules littéraires et politiques du temps. Voici quelle en était l'idée première. De jeunes poètes chevelus et barbus se sont réunis pour produire un drame aussi extraordinaire que leur personne. Un d'eux en trace d'abord le plan à grands traits ; mais il met à cela tant d'énergie, il prend la chose tellement à cœur, il s'exprime d'une manière si furibonde, il se montre si impitoyable dans la distribution des coups de poignard et autres gentillesses de même sorte qui doivent composer la partie terrible de la pièce, qu'un honnête bourgeois, auditeur secret de cet alfreux récit, demeure convaincu qu'il vient de surprendre un conciliabule républicain, et se propose de revenir en force pour mettre la main sur ceux qu'il regarde comme des conspirateurs. D'autre part , un de nos jeunes dramaturges, malgré son goût pour l'horrible, n'a pu résister à la grâce d'une jeune veuve qui habite la maison où s'est tenue la réunion littéraire. Il est même parvenu, avec une adresse qu'on ne lui aurait pas supposée, îi glisser des vers dans une escarcelle qu'il a trouvée sur une causeuse, et qu'il avait aperçue la veille au bras de la jolie veuve. Que dis-je? on lui a répondu! et on lui donnera audience, après le coucher du soleil, dans le pavillon du jardin ; or, c'est là justement, et à la même heure, qu'il doit s'entendre avec ses collaborateurs sur le plan définitif du drame en question. Advienne que pourra ! les collaborateurs en seront quittes pour braver le serein. Mais, le soir est venu ; déjà les deux amans se parlent h voix basse dans le pavillon. De son côté.
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le bourgeois que vous savez est allé revêtir son uniforme de voltigeur, et s'avance à pas de loup dans le jardin, suivi de dix ou douze volontaires de sa légion. Le pavillon est cerné, et on en requiert l'ouverture au nom de la loi. Les coupables sont saisis ; mais, ô dénouement inattendu ! au lieu de conspirateurs ne rêvant que massacre, on trouve un couple amoureux, et, au lieu de la jeune veuve, au lieu de son frais visage, la figure longue et sèche de la sœur même du bourgeois délateur, jeune vestale dont la réputation s'était conservée sans tache depuis tantôt quarante ans. Et la cause de ce quiproquo? un sac pris pour un autre.
Cette première tentative de vaudeville n'était, du reste, pas fort brillante ; on y rencontrait seulement, çà et là, quelques détails d'observation assez finement saisis et quelques traits dont la pointe commençait à s'aiguiser. En somme, la prose ne semblait pas porter bonheur à Bernay, et, contrairement à Antée, qui recouvrait sa force en touchant la terre, ce n'était que dans la région aérienne de la poésie que le jeune Camille retrouvait toute sa verve. Il paraissait alors un tout autre homme. Telle fut , du moins, mon impression, lorsque, huit ou dix jours après m' avoir lu le Complot monstre, il vint me montrer une épître de lui, intitulée Coup-d'œil sur l'époque. Du reste, cette épître était encore une dette qu'il payait aux idées de son temps : on y sentait la double influence de l'école de M. Leroux et de celle des saints-simoniens. Cependant, comme elle renferme des parties réellement remarquables, nous a'vons cru devoir en publier les principaux fragmens.
A quelque temps de là, M. Bernay père parvint de nouveau à faire rentrer son fils dans sa maison. L'es-
tomac du jeune fugitif était presque entièrement délabré ; on eut les plus grandes peines à le rétablir. Mais il était dit que Bernay boirait volontairement le calice jusqu'à la lie, et qu'il apprendrait, aux dépens de sa propre existence, jusqu'où l'homme peut arriver à souffrir. Il semblait que les ressources de son imagination lui parussent insuffisantes pour le but où il voulait atteindre, et qu'il eût besoin de la développer en la mettant aux prises avec les plus terribles assauts de la réalité. Mais, ici, ce n'est plus la soif de l'indépendance, ni le besoin d'écrire qui lui font reprendre sa vie de bohémien; c'est une passion plus douce, mais non moins profonde : l'amour. Il veut épouser une jeune fille qu'il aime ; son père refuse de consentir à ce mariage ; Camille quitte le toit paternel pour la troisième fois, et va louer une petite chambre , rue Neuve-Vivienne. Il y vécut des produits de son pinceau.
La muse revint aussi le visiter, et lui inspira une composition singulière qu'il nomma : Prologue de 1793. Il y voulait représenter tous les excès qui ont déterminé la révolution française. Il faisait d'abord assister son lecteur aux derniers momens de Louis XIV. Les seuls fragmens qui restent de cette production appartiennent à la première partie ; ils sont dialogues, et, à l'imitation de certains drames de Shakspcare, le vers et la prose s'y succèdent tourà-tour, selon les exigences de la pensée. Le poëme s'ouvre par une scène un peu leste entre le duc d'Orléans et une camériste de M"' de Chausseraye. Survient le duc de Saint-Simon. Le prince, au lieu de se rappeler que l'on doit respecter les autres, si ce n'est soi-même, retient sur ses genoux la camériste, qui voulait s'enfuir, et demande au rigide Saint-Simon ce qu'il pense de ce bras l)lanc, de cette joue
fraîche, fie cette épaule ronde, de.... Bref, celui-ci ne peut retenir l'expression du blâme que méritaient de pareilles questions. Rappelé ainsi au sentiment des convenances, le prince se lève, congédie la jeune fille, et demande froidement au duc le motif de sa visite. Saint-Simon, alors, veut s'excuser de la verdeur de ses paroles. Le duc d'Orléans, après une courte hésitation, se laisse aller îi sa pente naturelle, qui était bonne, et remet h son interlocuteur sa petite peccadille ; seulement, lui dit-il.
Mettez-vous bien en tôte Qu'un avis choque moins sous une forme honnêlc ; Qu'il va plus droit au cœur, et fait autant d'eflet Que parler tout crûment, comme vous l'avez fait. Notre orgueil, Saint-Simon, est chose délicate ; Et l'homme haut placé, sans vouloir qu'on le flatte. Rejette les avis qui blâment aigrement.
Et ne les veut donnés qu'avec ménagement. Sucrer la médecine, est chose nécessaire.
Il termine en lui demandant des nouvelles de Paris et de la cour. — Tout va bien, répond Saint-Simon. Le roi décline, et les yeux se tournent vers vous. — Mais, crois-tu, reprend le duc, que le parlement voudra casser le testament ?