TRIADE
Nous étions trois ensemble, et nous nous pariions bas ; Nous soupirions ces mots que l'on ne comprend pas, Ces mots que nous semions comme des paraboles. Entre la terre et Dieu, magnifiques symboles. Qui, pareils à ces chants, échos de nos douleurs, A ces sillons dormans, pleins de vagues couleurs. Où le blanc pèlerin, dans son âpre voyage. Va déchirant ses pieds aux cailloux du rivage. Voyant de loin, hélas! sa barque sur les flots. Sa barque où va son cœur voguant vers le repos, Repos divin, repos des âmes synthétiques. Tranquille austérité des cylhares bibliques. Grandes solennités de l'hymne universel Que chantent dans la nuit les étoiles du ciel , De même qu'on entend au soir de blanches vierges Dont la pâleur se mêle à la pâleur des cierges!.. Nous étions donc tous trois, et tous trois nous causions. L'un s'appelait Baptiste (2) , et l'autre Tartanpions (3) , Et l'autre... Je tairai ce qu'était le troisième. Or, tous trois méditant comme un laboureur sème. Nous récoltions en nous les célestes moissons Où le vent de Dieu passe avec de vagues sons. Alors Baptiste dit, se penchant sur lui-même :
(1) Cette pièce est une imitalion grotesque du style vide et prétentieux de certains poètes à la mode. Elle fut improvisée après la lecture d'un recueil de poésies qu'il est inutile de désigner Ici. H. T.
(2) Baptiste, figuration du nouveau Jcan-lîaptiste, annonçant la réapparition du Messie chez les travailleurs. C. R.
(3) Tartanpions, figuration de Platon dans ses rapports avec la synthèse universelle. C.B.
0 Tartanpions! ô frère! oh! quel est ce problème?
Le monde ne va pas comme il devrait aller !
Nul pied tranquille : on court, se sentant chanceler!
Toute foi se renverse, et le doute nous fauche...
Les uns s'en vont à droite, et les autres à gauche!
Et qui prévaut alors, devant toi, Jéhova ,
Ou de l'homme qui reste, ou de l'homme qui va ?
— Insoluble problème ! ombre, mystère et doute!
Que doit faire le sage ? — 11 doit rester en route,
Et, prenant gravement sa tête dans ses mains.
D'un sincère regard stTuter les six chemins !
Et Baptiste se tut. Tartanpions austère.
Pleura trois fois de suite en regardant la terre...
Car c'était un beau blond ardent, ange rêveur.
Calme et mélancolique, ainsi que le Sauveur,
Et tel que les candeurs sur sa figure douce
Se jouaient comme font les oiseaux dans la mousse.
Puis, il parla, disant : « 0 Baptiste! souvent,
Au bord des grandes eaux, quand je m'en vais rêvant,
11 m'advient, en songeant à cette ombre où nous sommes,
De vaguer en moi-même, ainsi que font les hommes !
Et je m'exclame : 0 Dieu! que faisons-nous ici?
O Dieu! révélez-moi le but de tout ceci.
Parlez , pour que, la lèvre à celle coupe obscure,
J'épèle l'alphabet de l'humaine nature.
Et que, sachant lequel vaut mieux de tout ou rien ,
Lequel est bien ou mal, lequel est mal ou bien.
Au lieu d'être. Seigneur, une onde aventureuse,
Je m'endorme à vos pieds comme une étoile heureuse !
Frère Baptiste, ainsi, sous le platane vert.
Pensif, je méditais, lorsque, nuage ouvert,
S'épandii un grand bruit, rumeur mystérieuse.
Chant lointain, voix d'espoir limpide et sérieuse,
Telle qu'aux pieds de Dieu les anges souriant,
Extasiés, tendaient les mains vers l'Orient!
Et je dis : Merci, Dieu , car voici ta lumière !
Loin du monde, la nuit, toi. Verbe, aube première,
Aurore des rêveurs et fanal des esprits.
Je l'attends, c'est assez; tu parais, j'ai compris!.. »
Baptiste comprenait. Dans celte âme moins neuve,
55a POÉSIES
Vaste cbamp que semait et récoltait l'épreuve,
La compréhension des temps religieux,
De ces sentiers remplis d'accords mélodieux,
Faisait germer parfois de soudaines pensées
Qui, graves, s'écoulaient sur les choses passées;
Qui, joignant au travail la révélation ,
La pensée à l'esprit, et la Grèce à Sien,
Unissaient Sunium à la Terre promise,
Jésus-Christ à Platon, et Platon à Moïse!!!
0 chaîne des esprits ! filière des penseurs 1
Graves austérités l ineflables douceurs !
Sages anciens! Baptiste, aux campagnes ardentes.
De loin toujours suivait vos tuniques Ilottantes!
— Et tel était Baptiste... âme oii l'aurore a lui. Esprit qui demandait sa tunique aussi, lui! Tunique demandée ! adorable tunique !
Vêtement doux, mais triste; humble, mais symbolique. Que se nouaient au cou les saints dans les jours forts. Quand ils marchaient en Dieu , bien qu'étant en dehors!
— Alors, Tartanpions répondit : G Baptiste ! Pourquoi toujours ainsi mystérieux et triste ? Pourquoi pencher ainsi ton front inconsolé, Gomme dans un désert un palmier désolé?
Et pourquoi de tes yeux abaissés, — double amphore , ■ Une immense douleur s'écoule-t-elle encore ? — Tu demandes pourquoi ? dit Baptiste soudain. Hé ! demande pourquoi? demande au jeune daim Pourquoi seul il s'en va broutant dans les clairières; Poiuquoi l'oiseau des nuits, durant les nuits entières. Résonne harmonieux sous le chêne endormi. Comme auprès d'un ami chanterait un ami? Pourquoi l'onde gémit? pourquoi le vent soupire? Pourquoi rêve le Nil dans son lit de porphyre? Pourquoi, se répandant comme la voix des moris, L'antique Océan vient murmurer sur ses bords? Et pourquoi, quand tout songe en la nature immense. L'homme seul, de son bruit, trouble ce grand silence? Hélas! frère, voilà, trois fois voilà pourquoi. Moi, qui sens dans mon cœur se morceler la foi, Je baigne de mes pleurs mes longues tresses blondes,
DIVEUSES. 555
Comme une herbe emportée au fort courant des ondes.
Et tous les deux alors se tendirent la main,
Comme deux voyageurs qui se disent : Demain !
Tous deux s'agenoulllant dans la même pensée,
L'âme par le sommeil mystiquement pressée,
Tous les deux, à la fois, sous les yeux du Très-Haut,
S'endormirent, croisant sur eux leur paletot.