‹ Œuvres dramatiques de Camille BernayChapitre 376 sur 391 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

relit préliminaire insinuant, suivi de divers aperçus; plus la peinture d'une toilette fort extraordinaire.

Certains vieux célibataires! Quel est ce titre? diront peut-être tout d'abord nombre de gens très sensés. Pourquoi ce mot certains? Il ne s'agit donc point d'une généralité 1 Pas tout à fait, judicieux lecteurs, et c'est précisément en quoi ce mot certains est ici fort à propos ; car , pour peu que vous réfléchissiez combien est diversement nuancée une même catégorie d'individus, tellement que celui-là commettrait certainement de monstrueuses erreurs, qui, à première vue , et sans plus ample examen , confondrait brutalement tel homme avec tel autre ; pour peu surtout que vous n'ayez point l'incroyable inconvenance de vous endormir sur les trois ou quatre premières pages du présent opuscule , alors je ne doute pas, lecteur , que vous ne saisissiez aussitôt combien est pleine de sagesse et de courtoisie l'opportune restriction du susdit titre.

En effet, Dieu me préserve de penser que dans l'homme que je vous vais dépeindre soit typéliée toute la respectable classe des vieux garçons. L'arbre du célibat a plusieurs branches , comme celui du mariage ; et, paraphrasant certain mot de Molière , je dirai que , tie mtMne qu'il y a fagots et fagots, ceux-ci faits de bois vert, ceux-là de bois pourri , de même il peut y avoir célibataire cl célibaiaire. Ainsi, entre autres personnes fort honorables, et que

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BOUS n'avons garde de confondre avec riiomme dont ils'a» git, nous citerons d'abord le marin; lequel ne s'est point marié, par la seule considération que ne pouvant transporter une femme à son bord, et se trouvant lui-même presque toujours en mer, il s'est dit, non sans quelque raison, que tandis qu'il voguerait de çà, de là, démâtant et abordant les vaisseaux ennemis, il se pourrait fort qu'on en fît autant à la vertu de sa chaste moitié: célibataire par état , et que nous approuvons.

Nous citerons ensuite le savant, le mathématicien, lequel, à force de se retirer tout entier dans son cerveau , à force d'additionner et de multiplier dans sa tète, n'a point jugé nécessaire de multiplier autrement, trouvant d'ailleurs bien assez laborieux son mariage avec dame science, femme forte, comme on sait, et rude aux enfantomens : célibataire scientifique , et que nous respectons.

Nous citerons l'homme de tribune ou de gouvernement, lequel, dans ce grand maniement des affaires, dans cette incessante préoccupation des besoins communs, a fort bien pu ne pas songer à une famille, lui qui était déjà par sa position un des chefs de la grande famille humaine : célibataire politique que nous honorons.

Nous citerons l'auteur favorisé qui , parvenu tout ensemble à la maturité et à l'Académie, et, dès-lors, s'accoutuniant à l'heureuse somnolence qui caractérise les travaux et les réunions de cette illustre compagnie, a pu raisonnablement craindre que la féminine turbulence ne vînt à déranger ses graves habitudes: célibataire littéraire, et dont nous apprécions trop le sommeil pour lui souhaiter rien qui l'en puisse tirer.

Nous citerons encore l'homme distrait , qui ne s'est point marié par cela seul qu'il n'en a jamais trouvé le temps : célibataire préoccupé. Puis celui auquel manquèrent, ce diton, certaines conditions indispensables: célibataire naturel. Celui qui ne prit point femme , nni(|uenient parce qu'aucune femme ne le voulut prendre : célibataire forcé ,.

et, comme tel , ayant droit ù tous les égards qu'exige l'infortune.

Nous citerons, enfin..., que ne citerions-nous pas? Vons, par exemple, vénérable célibataire qui me lisez; vous, avec lequel je ne me pardonnerais de ma vie d'avoir pu me brouiller un seul instant; vous, en un mot, assez clairvoyant, je l'espère, pour appliquer le portrait que je vais vous tracer à maint vieux garçon de votre connaissance, mais non assez aveugle sur vos propres qualités pour vous l'appliquer à vous-même.

Sur ce donc, et m'abritant derrière celte petite précaution oratoire, à l'usage de tous les honorables vieux garçons des quatre parties du monde , je commence.

S'il est, lecteurs, une vérité qui se puisse généralement admettre, c'est que jamais peut-être en nulle époque plus qu'en la nôtre n'abondèrent certains vieux garçons. Et d'où vient cela, sinon de notre égoisme croissant, qui, à force de resserrer l'individu, à force de stériliser toutes ses facultés relatives, linit par dessécher en lui jusqu'au besoin de la famille, cette sève première des sociétés?

Quelqu'un , madame de Staël , je crois, a défini l'amour del'égoisme à deux, d'où l'on peut, par extension , délinir la famille de l'égoisme à plusieurs; et du moins reste-t-il encore là quelque issue ouverte aux abondances du cœur. Mais que dire d'un vieux garçon qui ne pense qu'à lui , ne pourvoit que lui , et n'aime que lui? Quoi déplus éteint, quoi de plus infécond, quoi de plus muré (|u'un tel homme? Quelle plus complète expression du moi humain dans son extrême rétrécissement? Certes, aucune. Et d'abord, numériquement représentée par de certaines masses, toute société tendant, comme je l'ai dit, à s'individualiser de plus en plus , et, peu à peu se dissolvant , à n'être plus, en quelque sorte, qu'une longue addition du chillre 1 superposé, de cela ne peut-on pas conclure que , dans l'ordre social, l'homme resté vieux garçon par égoïsmc est à la dis-

jonction ce que le pan iaiche est à l'agrégation? l'un au commencement des peuples, l'autre à la fln, l'un source d'amour et d'abondance, homme providentiel et respecté; l'autre , marais croupissant et infertile , personnalité étriquée et honteuse; en un mot, l'un vieillard, l'autre vieux.

Aussi , lecteurs , s'il vous advient de rencontrer par le monde quelque chose de ridé , et dont on rit, quelque ruine rhumatismale au\ allures grotesquement juvéniles, quelque frivole sexagénaire ayant du coton dans les oreilles et de la frisure par-dessus , quelque impuissaiiî satire aux yeux veinés, miteux et impudiques, quelque bouc!:e doublement flétrie , pleine de chicots et d'obscénités, quelque vieillesse désœuvrée et vagabonde qui va traînant toujours et partout les inoccupations de son cœur, dans les coulisses de la Bourse, sur les bancs des tribunaux, dans les stalles du Théâtre-Français , partout où l'on peut dormir et s'oublier; enfin quelque inlirme dandy sanschez-soi, sans coin du feu, coureur de restauians, dînant çà et là, et pique-assiette par ennui , pilier de tous les repas et de toutes les noces, grand faiseur de couplets gaillards et d'épithalaraes gazés , chanteur fêlé, amuseur de dessert , fourmillant en calembourgs, qui fait rimer Bacchus avec Vénus, s'égaie avec la mariée, plaisante sur les trulTes, recommande le poivre .dans la salade, tranche du jovial, du fringant , et intimide les toutes jeunes filles, et lorgne les poitrines décolletées, et sourit, et galantise, et clignotte ; ô lecteurs! s'il vous advient de rencontrer un tel homme, à tous ces signes caractéristiques reconnaissez l'homme de mon titie ; reconnaissez un de ceux que j'ai étiquetés: certains vieux cûiibataires, uniquement, je le répète encore, pour ne les pas confondre avec quantité d'autres vieux garçons fort respectables de tout point.

Et, d'abord, dans le vieux célibataire en question, quatre côtés bien distincts, et qu'il importe de spécifier: son dessus, lequel est ridicule ; son dessous, lequel est dépravé; sa condition, laquelle est misérable : son rapport social, lequel est nul.

Expliquons-nous, (i procédons par ordre.

J'ai lu quelque part que rien ne ressemble moins à une femme qu'une vieille femme. De même, de maint vieux garçon relativement au garçon. La raison en est que, par garçon , on entend généralement un jeune homme, et que mon vieux garçon est un vieux jeune homme : ce qui y ressemble fort peu. Or, il lui veut toujours ressembler: d'où le ridicule.

Ainsi, voyez-le au moment où notre Adonis délabré se reconstruit de pied en cap pour quelque soirée, quelque noce, où il veut à toute force folâtrer, papillonner, éblouir. D'abord le visage , ce qui n'est point petite afliiirn, car notre homme n'en est plus seulement à se raser: en fait de toilette, il se supplicie; en fait de barbe, il s'épile: il épile ses joues crevassées , il épile son menton déguenillé , il épile ses narines en broussailles. Puis vient le tour des eaux de senteur: eau pour raflermir les gencives, eau pour purifier les bouches nauséabondes , eau pour nettoyer les yeux gommeux, eau pour extirper les boutons, eau pour adoucir la peau... que sais-je? trente-six eaux, trente-six pommades dont notre homme , en trente-six façons, et se frotte, et se graisse, et s'imbibe: après quoi, quand il pense s'être suffisamment épluché, lavé, parfumé, et que de toutes ses lessives , de toutes ses odeurs , il ressort tout propret, tout muguet, et marbré, ot couperosé, vermillonnant comme une engelure, notre Adonis se trouve frais , et il s'admire ; et tout en se mirant il teint ses f^ourcils. Il teindrait bien aussi ses cheveux; mais de cheveux, peu ou point; car le libertinage des onesprit a dès long-temps desséché son crâne. Alors, que faire ?

Vous le savez toutes, 6 mes jeunes lectrices, une tête chauve, cela n'est '^ixbvc tentant, guère conquérant; cela sent furieusement la soixantaine. — Eh bien ! une perruque. — D'accord, mais comment? — Grise ou blanche, sans doute? — Grise ou blanche, mesdames! Allons donc : mais vous n'y pensez point. Du gris à ce jeune vieux ! c'est tout au plus s'il voudrait du noir, du châtain. Eh ! que non pas : parlez-moi de quelque chose de tendre, de juvénil.

(l'arcadien; d'une belle et fine perruque, bien frisottante, bien blondissante, à la bonne heure ! Voilà ce qu'il nous faut. Et tenez, la perruque est arborée. Contemplez et émerveillez-vous. Admirez comme cela boucle adorablement par devant, sur les pliures de son front jaunâtre; de côté, sur le rouge de ses oreilles plates; par derrière, sur le gras de son cou plucheux. A votre avis, est-il non-sens plus grotesque? Est-il plus fou carnaval? Est-il plus hétéroclite déguisement? Et cependant, de la sorte empanaché, mon ruineux Narcisse est content; il croit qu'il est beau; il croit qu'il est coillé ; et il s'attifle, il se pavane; de tous côtés il masque sa vieillesse, et il appelle cela être vêtu.

Car remarquez, je vous prie, que dans cette singulière arlequinado, tout le reste du costume est à l'avenant. Autour de son cou, par exemple, que faudrait-il? quelque libre et moelleuse cravate où pût reposer commodément tout ce bizarre fouilli de peaux fripées. Nullement : aujourd'hui, qui dit cravaté dit encaissé ; et il s'encaisse, il met son cou au carcan. De même de ses jambes : pauvres vieilles jambes endolories, ce qu'elles demandent, avant tout, c'est quelque bon pantalon ample et chaud, où elles puissent flotter au large. Vaine requête : la vogue étant aux pantalons coUans, mon vieux garçon veut encore être de vogue; et pour cela faire il s'étrique, il s'amincit; il sangle ses rhumatismes; il crucifie ses infirmités. De plus, comme chez lui toute espèce de formes sont en déchet et en écroulement, croyant obvier à la chose, il commence par s'appliquer préalablement quantité de faussetés en colon, le tjut comme complément de mascarade. Car, voyez : tout à l'heure il peignait son visage à fresque, voici maintenant qu'il replâtre son corps. Du haut jusqu'en bas il se rebâtit à neuf. Quel plus complet déguisement! Il y manque cependant une dernière pièce, lecteurs, une dernière folie, une dernière soullrance, et c'est par où je terminerai le tableau de cette ridicule toilette.

Ainsi, figurez-vous, d'une part, les plus fins escarpins, petits, mignons, aussi amenuisés que possible; de l'autre, les plus ('iraiitîos pieds, roux de mon vieux garçon : pieds

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rouges, i)0ur80uflés, légumineux, diffonues. sorte de platesbandes tuberculeuses, la seule fécondité qui soit en lui. Figurez-vous, lecteurs, ce double aspect, et dites-moi ce que vous en pensez. — Ce que nous en pensons! Eh! mais, nous pensons que très évidemment la nature ne fit point ces pieds pour ces escarpins. — Ce qui n'empêche pas, judicieux lecteurs, que ces escarpins aient été faits pour ces pieds. Oui, Messieurs, ce pied va entrer dans cette chaussure; cette énormilé dans cette exiguïté. Mais, vous écrierez-vous, une telle entreprise n'est point praticable, et même le fût-elle, une fois emboîté de la sorte, cet homme ne saurait marcher. Il ne s'agit poifit de marcher, il s'agit d'être chaussé, de faire pied jeune... — Mais il souffrira horriblement. — 11 s'agit d'être chaussé, vous dis-Je. Eh! qu'importe la marche, la souiïrance? Qu'importe la furieuse résistance de ses pieds? Qu'importe, qu'entre les doigts, sur les doigts, de toutes parts, lutte et s'insurge toute la végétante peup'ade des cors et des oignons? mon vieillard n'en tient compte. Il est féroce envers son corps; pour se rendre plus sûrement ridicule envers tous , il se rend despote envers lui-même. Nulle pitié! nulle miséricorde ! Il bouscule ses doigts, il brutalise ses cors, il pétrit ses oignons, il empile le tout, et, bon gré, mal gré, il faut que le tout s'encaisse. Vainement le gras du coudepied, accru et bouUi par le racornissement des doigts, menace à tout uïonient de déborder par-dessus les parois de l'escarpin, comme du lait par dessus la bouilloire, ce martyr de ses fatuités s'est mis en tête d'être chausse, et il l'est, c'est-à-dire qu'il sue et grimace, qu'il ne tient pas sur ses jambes, qu'il vacille sur lui-même, qu'il s'accroche à tous les meubles. Mais qu'importe? I*our pouvoir tenter quelques pas de suite, il compte sur l'engourdissement qui suit la douleur. En ellet, ce bietdieureux engourdissement venu, s'il ne marche pas tout-à-fait, du moins il glisse, et tout en glissant il va. Suivons-le, lecteur; car il est curieux de voir à quoi bon toute cette décoration grotesque et douloureuse.

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