LES DEUX AUTRES
Vous connaissez son médecin ?
TROISIÈME COLLATÉRAL
Oh ! très bien : un ancien ami à moi, un camarade de collège. Il faudra que j'en cause demain avec lui, parce que, après tout, vous sentez, si notre oncle.... non que je désire le moins du monde qu'il lui arrive an malheur, à ce bon vieillard !
PREMIER et DEUXIÈME COLLATÉRAL, avec un gesle qui témoigne toute leur horreur pour une peusée aussi dénaturée.
Allons donci
TROISIÈME COLLATÉRAL
Mais vous comprenez... Vous verserai-je encore un petit verre? Vous comprenez, notre parent est d'un âge à payer plus tôt que plus tard... la dette commune; et, dès-lors, quoi? après lui, n'est-ce pas les droits de nos enfans, les nôtres? Enfm, nous avons nos droits.
PREMIER ET DEUXIÈME COLLATÉRAL, impétueusement. C'est incontestable.
TROISIÈME COLLATÉRAL
N'cst-il pas vrai? Vu donc son étal fâcheux, onlie nou^
à combien eslimez-vous que pourra se monter... la succession ?
PREMIER COLLATÉRAL, devenu grave.
Ah ! oui ! Voilà justement ce qu'on ne peut savoir, parce que, comme nous disions, le cher oncle n'a pas toujours vécu moralement; et les cadeaux aux petites filles, les femmes à entretenir, les bals, les fines parties de toute sorte, que sais-je ? tout cela fait qu'il a dû efl'royablement dépenser.
TROISIÈME COLLATÉRAL, plus grave que le premier.
Dépenser 1 Dites gruger. Cet homme n'a jamais songé qu'à lui.
DEUXIÈME COLLATÉRAL
Encore, ne serait-ce rien que ses dépenses, si d'autres n'y mettaient aussi la main. Mais l'entourage, mon cher, l'entourage ! Vous savez assez qui je veux désigner ?
LES DEUX AUTRES, d'un ton lugubre.
Qui, oui, la gouvernante.
DEUXIÈME COLLATÉRAL, s'animant.
Enfin, la dernière fois que j'y suis allé, j'ai tout vu de mes yeux: un gaspillage! des fêtes, des festins, des galas! On dîne là-dedans comme si on n'avait que cela à faire. Je vous dis que c'est une honte; qu'ils lui mangeront sa dernière chemise, le malheureux! sa dernière chemise! J'ai voulu lui faire quelques petites observations, dans son intérêt. Peine perdue... Il tremble devant elle; il en a peur: un enfant. Et vous avouerai-je plus : d'après l'insolence ouverte de la dame, je crains...
LES DEUX AUTRES, inquiets.
Vous craignez?
DEUXIÈME COLLATÉRAL
Un testament.
57r. CERTAINS
TROISIÈME COLLATKRAL, se levant de table avec emportement.
C'est une indignité! je le disais hier encore à ma femme : on devrait interdire cet liomme. L'n testament ! et pour qui? pour des va-nu-pieds, des étrangers, des misérables !
PBEMIER COLLATÉRAL.
Tenez, notre dîner est terminé. Voici ce qu'il nous faudrait faire : aller cliez lui immédiatement, et tous les trois, afin de sonder le terrain.
DEUXIÈME COLLATÉRAL
Volontiers, et quant au testament...
TROISIÈME COLLATÉRAL
J'en parlerai à mon avoué. 11 y a évidemment captation; il doit y avoir eu captation ; et on verra par là s'il existe ou lion une justice en France.
Et, sur ce, tous trois de se mettre en route , et ainsi de leur sollicitude pour leur excellent oncle.
Mais, parmi les paroles prononcées dans cette édifiante conversation, il en est une dont je vois d'ici quantité de mes vieux égoïstes se saisir avec jubilation et triomphe. Qu'importe, en ellVt, se récriera l'un d'eux, que nous autres célibataires n'ayons ni enfans, ni famille; nous n'en avons pas moins notre intérieur. Bien que non mariés, nous n'en avons pas moins une femme : nous avons la gouvernante.
Voilà comme parle ce digne vieillard , ajoutant de plus, sans doute, et non sans quelque joie, que la condition do ses pareils le débarrassant de toutes les charges du mariage, il n'a par là ni fds à établir, ni fille à doter, ni maint autre tracas de cette sorte. Mais, lecteurs , ne vous y fiez point. Si spécieuse que soit cette apparente satisliiction de son égoïsme, il ne nous montre pas le fond de son âme, le revers de son existence. Croyez que ce qu'il en dit part moins d'un contentement viai (pie d'un amoui- propre qui
veut s'aveugler; que, quand il s'efforce de persuader aux autres qu'il est heureux, c'est surtout pour se le persuader à lui-même ; croyez, dis-je, que bien loin que cette ressource d'intérieur qui lui reste, la gouvernante, lui soit aussi providentielle qu'il le prétend , là encore se cache pour lui ce qui perce toujours plus ou moins à travers les attentions vénales : mille ennuis, mille tracas, mille brusqueries, mille dégoûts; en un mot, un très intime dénuement.une tiès réelle et très profonde misère.
Ainsi, lecteurs, cette gouvernante dont il se targue, que sera-t-elle? vieille ou jeune, sans doute. Eh bien! dans la première hypothèse, et c'est la plus rare, voilà d'abord ce que je dis : que, pour certains motifs que nous savons, un tel homme n'ayant pu la choisir que jeune, si lui, vieux, elle est vieille, c'est qu'elle aura vieilli auprès de lui ; et si elle a pu vieillir auprès de lui , c'est qu'elle aura pris empire sur lui. Car, autrement, comment concevoir qu'il l'ait gardée, lui que nous connaissons si allamé de primeurs? Pour ses soins, peut-être, sa fidélité , son dévouement? Allons donc! la reconnaissance et cet homme n'eurent jamais rien à démêler ensemble ; et, de son côté, d'ailleurs, jamais cette femme n'eut rien de tel pour lui : les apparences de l'affection, tout au plus, mais le fond, jamais. Pour lui être réellement attachée, il faudrait qu'elle le respectât, et pour le respecter, elle le connaît trop. Ce qu'elle aime dans celte maison n'est donc que la position qu'elle y tient; et elle n'est dévouée à son maître que comme le sont les chats: pour le logis et la nourriture; principalement pour le logis, où elle commande, où elle maîtrise, où elle a la main haute sur tout; logisoùelle n'a pu vieillir, je le répèle encore , que pai ce que l'ascendant de cet homme a fléchi devant le sien ; parce que cette infériorité de caractère l'a mis au point de n'oser plus la renvoyer, ni même la contrarier; qu'elle est, pour ainsi parler, son maire du palais, son Richelieu ; qu'elle est véritablement gouvernante. Or, si d'égal à égal toute infériorité est déjà un malheur, quoi de pis que de trembler devant sa domestique?
Mais, dira-t-on, si, lui vieux, elle est Jeune? Oh! alor.^
lecteurs, cet homme sera gouverné plus étroitement encore : rintempéri(î de nos désirs énervant toujours nos volontés, cette jeune femme le matera par sa grande faiblesse, son libertinage; et tous deux, faisant échange de soumission, elle par l'abandon de sa jeunesse, lui par l'abandon de tout empire dans le logis , de la sorte, et sans compter l'argent et les cadeaux, elle touchera en autorité le revenu de ses complaisances; elle sera, dans tous les sens du mot, la mi\îiresse de son maître; maîtresse peu dévouée au surplus, femme qui. s'éiant vendue, et comprenant sa honte, doit se croire, par cela seul, d'autant moins méprisable qu'elle déteste plus le marchand qui l'a avilie. Puis , elle est dégoûtée de cet homme. Et comment en serait-il autrement dans une femme jeune et vigoureuse? Aussi, pense-ton qu'elle se contente de lui? Ce vieillard s'est-il ligure qu'elle voulût à jamais s'ensevelir dans sa décrépitude? Oh! que non pas. Je vous réponds, moi, que pour s'ébattre au champ des vraies amours, elle saura fort se permettre, de temps à autre, quelque bonne escapade hors de celte ruine, et que plus la ruine ira croulant, plus les escapades seront fréquentes... Alors on aura à visiter ses tantes, ses cousines, ses amies, que sais-je? mainte occasion de sortie. Bien mieux : si le vieillard devient tellement impotent qu'il ne puisse plus bouger de son fauteuil, on ne se gênera plus du tout; on trouvera incommode de se déranger; et, sur ce, tous les amoureux d'accourir, toute la cohorte de se précipiter. Il pleuvra au logis maint cousin prétendu, maint paysi\ii contrebande, des clercs, des étudians, des carabins, des soldats, tous s'invitant à dîner, tous jeunes et robustes, fort dénués cl fort allâmes, gens mangeant bien , buvant bien, avec des eslomacs très ouverts et des poches très vides; grands dévastateurs de celliers et de gardemanger, qui, tous, trouvant le tour on ne peut plus joyeux, et d'ailleurs, fort maigrement nourris pourl'ordinaire, s'étaleront alors de tout leur appétit dans celle succulente abondance. Et même, passe encore s'ils en restaient là : mais, comme on a remarqué que, par compensation sans donie, toute maîtresse payée est d'autant plus donnanic à l'endroit de ses doux ftlnis nu'elle est plus dévalisante à l'endroit de son payeur, celle-ci, notre gouvernante, se garde
MEIX CÉLIBATAIRES. Ù79
i)ien de manquer à une aussi louable coutume, dépouillant le vieilliomuie pour revêtir le jeune, c'est-à-dire que, seule réglant tout et pourvoyant à tout, elle vole, elle dilapide, double le prix de tous les achats, en invente même au besoin, et par tous les bouts monnaye son intendance. De plus, comme notre vieux fat eut toujours, vous le savez, la ridicule manie de s'habiller en jeune homme , malheur à ses habits s'il advient que l'ami du cœur soit de sa taille et de son encolure, car alors Dieu sait sur quel dos toit cela passe ! Dieu sait si, tandis que leur infortuné propriétaire tousse et crache au coin de son feu, habits, pantalons, chapeau et escarpins ne vont pas se pavanant traîtreusement dans quelque y;uinguctle, ou galopant dans quelque bal public!
De la sorte, cet homme est trompé, volé, et il en voit bien quelque chose. ]\lais»iuoi? le pli est pris. Vieux et inlirme, il est si faible qu'il laisse faire : c'est même à peine s'il ose se plaindre ; il se tait.
aïse»a««iso»aa««a«ea«Mi