CHAPITRE IV
Toujours les collatéraux et la gouvernante. A qui le vieillard?
Dans le précédent chapitre, lecteurs, comment avonsnous laissé noire vieux garçon? Trompé, volé, et n'osant se plaindre. Or, en cela, il faisait d'ailleurs très sagement, ne fût-ce que pour son repos; car, ainsi que l'ont craint ses neveux, il baisse sensiblement, le digne homme; et c'est (juand il faudrait autour de ses derniers jours le plus de tranquillilé et de soins, c'est justement alors (pi'il va se trouver harcelé et bloqué par des persécutions [Ans grandes.
En eftet, devant la terreuse lividité de son teint, devant la grande cavité de ses yeux, devant le spectacle de toute cette caducité croulante, la gouvernante s'est dit un beau matin : Diable! diable! est-ce que mon vieux maître voudrait déménager, par hasard? Ceci devient inquiétant ; parce qu'enGn, après lui, zéro pour moi : tout retournera à des |)arens, à des collatéraux, gens qui hériteront de sa mort, sans avoir eu à supporter sa vie; pendant que moi, qui, tout au contraire , l'ai soigné, l'ai veillé; moi qui ai eu à souffrir de toutes ses incommodités, de toutes ses gronderies, il me faudra sortir delà maison comme j'y suis entrée, les mains vides, et j'aurai infructueusement dépensé auprès de ce vieux les plus belles années de ma jeunesse! Cela doit-il être? cela serait- il juste? Non, messieurs les collatéraux, et, ne vous en déplaise, nous aviserons à ce qu'il en soit autrement.
Sur quoi, et dans cet équitable projet, notre gouvernante de sucrer ses façons, de s'entartulier de tout point : machiavélisme dont tout d'abord mon vieillard se trouve mieux. Ainsi, on le négligeait quelque peu, on le brusquait même assez souvent, et, tout-à-coup, voici qu'on l'enveloppe des soins les plus empressés, des plus minutieuses sollicitudes. « Pourquoi vous mettre ainsi entr'' deux airs? Pourquoi vouloir manger de ce mets? vous savez, cependant, que cela ne vous est pas bon. Vous vous exposez trop ; vous faites des imprudences. » Et du matin au soir on le cajole , on le dorlote, on s'enquiert avec soin de sa santé. On craindrait tant de lui voir aventurer cette santé précieuse ! on craindrait tant de le perdre ! Triste pensée qui amène tout naturellement de non moins tristes considérations sur l'affreuse possibilité d'un tel malheur. Hélas! à Dieu ne plaise que cela puisse arriver! Aussi bien, on ne s'en consolerait jamais , on n'y survivrait même pas, au besoin. Puis, une fois privée de son bon maître, que deviendrait-on? Une pauvre fdle, abandonnée, sans appui, détestée de tous les neveux, précisément à cause de sa tendre affection pour un oncle qu'ils abandonnent. Et l'on baisse la tête, on porte la main à ses yeux, comme par un mouvement involontaire , telle-
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ment que mon vieillard, louché, en pleure presque luimême d'aitendrissement. Bon ! se dit-on alors, voiti l'instant. Et aussitôt, entre deux larmes, entre deux atietitions, deux caresses, on lui glisse tout doucettement h l'oreille trois ou quatre mots concernant une petite disposition testamentaire quelconque. Paroles qui , je dois l'avouer , ne plaisent pas d'abord à notre vieux garçon, vu que, n'étant nullement disposé à mourir, il déteste tout ce qui sent la bière. Mais, que cela le choque ou non, il n'est point au bout : une fois le mot lâché, on ne s'arrêtera pas en si beau chemin; et le matin, le soir, dans la journée, toujours, les cajoleries de redoubler, et avec elles les insinuations testamentaires.
De leur côté, les collatéraux ont eu vent de la chose, et ils en ont été eflarés. Ils ont tenu conseil entre eux, et tout aussitôt d'accourir, la li^iure pâle et renversée, toisant la gouvernante avec épouvante, et flairant les intentions du vieux parent. Chacun d'eux arrive à la lile, amenant, l'un, sa femme, l'autre, ses enfans, et jamais le cher oncle ne fut tant visité, tant fêté! car, de même que la gouvernante, tous ces honnêtes héritiers le cajolent et l'amadouent de leur mieux. Toutes ces avidités ont rentré leurs grilles; elles sont bénignes, caressantes; elles font patte de velours.
Mais voyez : la lutte commence. Les collatéraux se sont dit : Faisons expulser la gouvernante; la gouvernante s'est dit : Faisons expulser les collatéraux. Et, comme il faut, pour cela, que l'un des deux partis s'empare complètement du vieillard, c'est autour de lui, c'est sur lui, que s'agitera ce furieux combat dallâmes, dont il est, en quelque sorte, le but et le champ clos; c'est à sa tranquillité que va s'attaquer celte guerre de vautours. Entre cette voracité collatérale et cette voracité domestique, il sera tiraillé en tous sens, comme une proie. Et maintenant, vous, lecteurs, qui commencez à vieillir, et qui aimez votre repos, vos aises, je vous le demande : n'y a-t-il point là de quoi vous épouvanter? et celle Siude considération n'esl-elle pas suflisaiite pour faire marier tout le genre humain ? Mais, pas-
sons, et, pour Tiuslant, ne nous occupons que du seul point qui nous doive importer, c'est-à-dire, à qui la victoire? à (|ui la proie? à qui le vieillard?
Quant à moi, je vous l'avouerai, je crains fort pour les neveux. En somme, la gouvernante tient son maître de plus près; et, bien qu'après mainte et mainte escarmouche, ils se soient un beau jour retirés tout joyeux , dans l'espérance d'un très prochain triomphe, je leur annonce, moi, que cet avantage momcnlané ne servira qu'à précipiter leur défaite.
Ainsi, dans leur dernière conversation avec leur oncle, qu'ont-ilsfait? Directement, et sans ménagement aucun, ils ont attaqué la gouvernante : bataille décisive, comme vous voyez. Kt d'abord, en avant de leur attaque, les tirailleurs, l'artillerie légère, ou, si mieu.vvous l'aimez, parlant sans figure, échelonnées de loin en loin , çà et là, les demi-insinuations, les demi-méchanceiés : que l'état souffrant où ils voient leur cher oncle leur semble exiger la plus attentive surveillance ; que, quant à eux, ils se réjouiraient fort d'un tel emploi; qu'ils ignorent si la personne qui en est chargée s'en acquitte avec tout le dévouement convenable, mais qu'on ne peut guère en douter, à moins que de la supposer bien ingrate envers un si bon maître ; «l'autant qu'après tout, la position qu'elle occupe près de lui est fort heureuse pour elle -, que certainement elle doit s'en montrer très reconnaissante, et qu'en admeliant qu'elle ne le fût pas autant qu'elle devrait l'être, il serait l)ien à souhaiter qu'elle le fût. Qvxc sais-je, enlin? mainte autre perfidie de la sorte enveloppée. Ensuite de quoi, de parole en parole, d'insinnaiion en insinuation , et la fusillade ainsi commencée sur toute la ligne, alors les grandes révélations, les grandes médisances, le gros canon : qu'elle a lait ceci, cela; tenu tel propos, médit de telle manière, et qu'on le sait de très bonne part; qu'en toute occasion, par exemple, elle va se moquant tout haut des inlirmités de son maître ; (pfelle raconte à (|ui veut l'entendre mainte particularité sur sa vie, ses habitudes, brodant mille hisinires, forgeant mille calotniiies, et partout oiilin disant de
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lui un mal aflieu.v ; qu'en oulro e\\p s'enlencl avec tous les marchands; qu'elle le vole horriblement, comme dans un bois, et qu'on en montrera les preuves. Que, bien plus, lait non moins choquant pour noire vieux garçon , elle mène une conduite eiïroyable; que c'est une honte pour la maison, un scandale pour tout le quartier; que tel dimanche, en tel lieu, à telle heure, on l'a vue dans un liacre avec tel ou tel jeune homme, et, huit jours après, avec un autre dans les bosquets d'un bal de barrière, et encore, une huitaine après, avec un troisième ! Chagrinantes révélalions qui, toutes, comme bien vous pensez, ne Lussent pas que de morlilier quelque peu le vieillard, de lui échaulVer singulièrement les oreilles. Aussi s'en aperçoiton, et daubet-on d'autant sur la gouvernante. On ne s'en tient plus seulement ù ce qui est, on enjambe hardiment de la médisance dans la calomnie ; c'est à qui accroîtra , embellira tout ce (|ue l'on a recueilli sur son compte! c'est à qui la bombardera de plus près dans l'esprit de son maître!
Tant et si bien, qu'une fois les collatéraux partis, mon homme, lequel a la icUe montée , d'un ion très bref et qui ne lui est point habituel , intime à la gouvernante qu'il la veut interroger sur diverses choses ; et là, non sans entrecouper ses phrases d'un eflroyablc accès de toux, causé sans doute par l'irritation, il l'accable de tons ses reproches, (le toute sa colère ; il déverse sur elle tout le boisseau d'accusations dont ou vient si charitablement d'encombrer sa cervelle. Mais notre gouvernante n'est point femme ù s'épouvanter de si peu. Onoi^uiî d'abord étourdie par quel- (|ues vérités , elle a bientôt repris toute son assurance , et elle nie ellrontément. Qu'on fasse paraître les monstres qui l'accusent, et elle les confondra. Aussi bien, elle devine d'où sortent tous ces albeux mensonges; mais que Dieu pardonne à ses ennemis, comme il est vrai qu'elle est innocente, et qu'il est bien cruel à une pauvre tille de se voir calomniée de la sorte ! Kst-ce là le prix de sa fidélité , de son affection ? Et elle pleure , sanglote , se pàuie : d'où suit (|ue la 1res mince dose d'énergie resiée à son niaîlrc étant plus qu'à nioilié évaporée en pai olo , il commence à se
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sentir ému. Alors, changement de ton. Tout à rbcure , les larmes la suffoquaient; maintenant elle s'emporte, trépigne, arpentant la chambre à grands pas, bousculant tout, renversant les chaises, et tout cela avec une telle volubilité de mots, une telle tempête de cris, que, d'énm seulement qu'il était, voilà mon vieillard terrifié ! Bon ! se dit la donzelle , je gagne du terrain. Et la comédie continue. « Au surplus, s'écrie-t-elle lout-à-coup, que veulent vos neveux? mon renvoi , n'est-ce pas ? Eh bien ! mon paquet ne sera pas long ; je pars demain. » Et celte menace à laquelle il ne s'attendait point, cette subite solitude où il se voit d'avance, achève de terrasser son maître. Il tombe immobile sur son fauteuil ; il ne souflle plus.
Pauvre infirme! bien t'a pris vraiment de faire cette sortie. Ce jour-là on lui sert sa soupe froide; son rôti brûlé; ses légumes non cuits; tout son dîner à Tenvers. Que s'il hasarde timidement une toute petite observation sur la chose, on lui répond rudement que si ce dîner ne lui plaît point, il n'a qu'à faire sa cuisine lui-même. Le soir venu, c'est pis encore. On est, dit-on, fort enrouée, et on refuse tout net de lui lire son Consiiitulonnel , comme d'habitude. Grande privation pour un vieillard qui a surtout besoin de somnifère. Ennuyé, et ne sachant que devenir , demande-t-il quelque pauvre biscuit , quelque pauvre petit verre de liqueur, à seule (in, observe-t-il craintivement, de se ragaillardir quelque peu; on riposte brusquement qu'il n'aime qu'à se griser, et qu'il devrait avoir honte. Il faudrait d'ailleurs descendre à la cave, et on ne descendra certes pas. On n'est pas en humeur de rire, de faire bombance, et l'on n'a pas envie de passer toute la nuit à lui administrer des tasses de thé comme l'autre fois. En un mot, les liqueurs ne lui valent rien, et il n'en aura pas.
Puis, mainte autre brusquerie, mainte autre méchanceté : ce soir-là, pas de tisane pour son catarrhe, pas de crachoir sur sa table de nuit. On va même jusqu'à lui escamoter ses pantoufles, jusqu'à repousser sournoisfMucnt le tapis sous le lit, jus(iu'à ne lui point allumer sa veilleuse; et, plus
lard, lorsqu'il est couché, au lieu de le tapoter moelieuseincnt sous son édredoii , de le border délicatement dans SOS draps ; au lieu de tout cela , du poing et du genou on donne au lit une si effroyable bourrade, que si le mur ne se trouvait là fort à propos, édredon, oreiller et vieillard culbuteraient infailliblement dans la ruelle. Hélas! plaignez-le, l'infortuné! cette nuit-là, il ne saurait dormir. 11 est agité , tourmenté; et le matin, voyant paraître la gouvernante toute vêtue comme pour le départ , alors , semblable à ces Romains énervés dont parle Pétrone, lesquels fondaient en larmes pour la moindre vétille, cet enfant de soixante-dix ans se sent tout prêt à pleurer. Que voulezvous? Notre gouvernante s'en aperçoit, et elle en est touchée. Après tout, elle est bonne fille, la chère demoiselle ! et, dévouée comme nous la connaissons, sinon à l'homme, du moins au testament, elle se laisse d'abord attendrir, puis elle se fait long-temps prier, puis elle consent à rester, et la voilà plus que jamais installée maîtresse au logis. Aussi , dès ce moment, les collatéraux sont-ils tous en pleine déroute et consignés. Argonautes malencontreux, cette toison d'or est gardée à vue , et défense à eux d'en approcher. 11 est vrai, je dois le confesser à leur honneur, qu'ils ne perdent point encore tout courage , et que ne pouvant plus rien par eux-mêmes auprès du vieux parent, ils tentent d'y mander à leur place quelques amis communs. Mais, la gouvernante a l'œil à tout; elle flaire les amis, et il en est d'eux comme des collatéraux : consignés. Désormais , vieillard, il faudra que tu accèdes à ce qu'on exige de toi, ou sinon je t'annonce que, forcément, à jamais, on te retranchera, vivant, de la société des vivans. Plus rien pour tes derniers jours, ni visite, ni distraction, ni compagnie. Cette femme, se méfiant de chacun, ne te laissera plus voir nul autre qu'elle ; et de la sorte tu seras séquestré dans ses craintes; tu seras muré dans ta domestique, et toujours, fl homme malheureux! dans cette captivité, dans cette solitude, toujours reviendront pour toi les persécutions testamentaires, comme la cloche qui mesure les heures au prisonnier, comme le glas qui présage la mort au mouraut.
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