‹ Œuvres dramatiques de Camille BernayChapitre 382 sur 391 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le vieux garçon impitoyablement bousculé «lans ses dernières maladies. — Sa uiorl terrible.

Devant les tiibulations de toutes sortes auxquelles nous avons fait assister nos lecteurs , surtout devant celte extrême solitude dans laquelle cette femme intéressée emprisonne son vieux maître, il ne m'élonnerait point que quelques-uns se fussent écriés avec une vertueuse indignation : Eli! pardieu! qu'il renvoie cette mégère! Fort bien, lecteurs, mais d'abord le peut-il? en a-t-il la force? Abandonné par elle, que voudriez-vous qu'il devînt? Serait-il sûr d'en rencontrer quelque autre qui s'accommodât de ses maladies, de ses inlirmités? infirmités auxquelles elle est faite, qu'elle connaît. Puis, parvenu à cet âge où l'on tient à son fauteuil par cela seid qu'on s'y assied tous les jours, il tient de même à cette femme. Sans compter qu'elle est jeune, qu'elle est fraîche , et n'est-ce pas assez vous dire par quels côtés secrets , outre l'accoulumance des soins journaliers, ce vieux libertin doit encore èirc attaché à celte femme? Vous voyez donc bien, lecteurs, (ju'd lui faut la garder, céder à ses exigences; et ainsi fait-il tôt ou tard.

Seulement en est-il plus heureux? Ilélas! non. far, une fois le testament obtenu, le legs assuré, et cet homme déclinant toujours de plus en plus, alors, et quoique comptant bien encore sur quelque bonne somme de la main à U main, notre accapareuse donzelle commence à s'occuper beaucoup de la possession fort probablement prochaine dudit legs. El, dans celUî pensée, mille rêves sur cet argent, mille projets sur son emitloi. Avec le legs, elle se retirera

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dans son endroit, clic y achètera un petit fonds, clic s'y niarieia, fera foriune. Four elle, plus de gêne, de servitude; elle aura son intérieur, son cliez-soi, voire même une domestique; et cette |)erspective lui sourit fort, et elle voudrait déjà tenir le legs, moins le légataire. Quoi donc, d'ailleurs! on aura tiré de cet homme tout ce qu'on pouvait tirer de lui, et il persévère à vouloir vivre, et il faut toujours le soigner, qui pis est! Ceci devient singulièrement fastidieux. Aussi s'en plaint-on souvent avec les commères du (|uariier. « En vérité, ma chère, la position n'est plus lenable. Figurez-vous que j'ai encore passé les deux nuits dernières à le veiller. On n'a pas idée d'une telle fatigue. Quanta moi, vous l'avouerai-jePje n'y liens plus; et si je ne veux pas y laisser mes pauvres os, il serait réellement à souhaiter que cela (inît; autant du reste pour lui que pour les autres, ajoute ton liypocriiement ; parce (|ue, vrai, ma chère, et comme vous êtes honnête femme, il souffre aussi par trop, le digne homme ! »

Ce qui veut dire, ô vieillard, que celte femme est lasse de loi; qu'elle appelle la morl de tous ses va-ux; qu'elle t'enterre par avance de ses regards à toutes les minutes du jour. Ce qui veut dire que, tout désir secret perçant toujours plus ou moins à travers les actions, cette femme , par brusqueries , par contrariétés, par secousses , en un mot, par loul ce qui peut saper une décrépitude, te hâte ardemment vers ta dernière heure, et te précipite vers le tombeau. 0 dure expiation de ton célibat! ô châtiment de ton égoismc ! ô vieillard ! que je te plaindrais si je ne te connaissais déjà !

Mais, silence ! voici devant nous un spectacle encore plus terrible! voici cet homme sur son lit de morl! Et tandis que, dans quelque autre coin du monde, à la même heure peut-èlre, s'éteint aussi quelque homme patriarcal, mourant pour qui l'on prie et l'on pleure, vieillard (|ui expiie entouré de toutes les larmes de sa fiimille, de toute la douleur de ses amis, de tous les regrets de ses domestiques, cl mieux encore, de toute la bonne conscience de sa vie passée; tandis ([u'ainsi expire cet homnie, considérez au-

tour de cet autre moriboud combien secs tous les yeux ! combien pétrifiés tous les cœurs! Et quelle terrible incurie pour ses souffrances I et quel grand abandonnement pour son agonie !

Pour son agonie, dites-vous? Quoi donc! quelqu'un meurt-il dans cette chambre? j'aperçois bien un homme sur ce lit, mais ce ne peut être un mourant. Nul n'a l'air d'y songer; nul n'y prend garde. Et ces gens, que fontils? je les vois tous courir çà et là avec un empressement extraordinaire et une ardeur étrange dans les yeux... A quoi donc s'occupent tous ces gens?

A quoi! demandez-vous? Ils volent, ils dévalisent, ils emportent. Cette femme est là avec tous ses cousins, toutes ses cousines, toutes ses amies ; et c'est à qui fouillera, c'est à qui prendra ; et pendant ce temps cet homme agonise.

Secrétaire et buffet, armoires et commodes, on ouvre tout, on bouscule tout; et ce qui est titre au porteur, on s'en saisit ; ce qui est couvert d'argent, on l'empoche ; et nappes, draps, mouchoirs, serviettes, on arrache tout des tiroirs; puis, quelques femmes démarquent le linge, quelques hommes font divers paquets, d'autres enfin empilent le tout dans des malles ; et pendant ce temps cet homme agonise.

Hâtez-vous! hâtez-vous! gens avides. N'entendez-vous point des pas dans l'escalier ? c'est peut-être l'autre meute qui vient : les collatéraux avec les huissiers pour mettre les scellés partout. Et tous, en effet, de se hâter, triplant leurs regards, accélérant leurs mains, se multipliant pour le vol. 11 semble , à les voir , qu'avec tous ses grands yeux, tous ses longs bras, le briarée de la spoliation s'étende ellroyablcment dans cette longue file d'appartemens dévastés; et c'est une précipitation, une course, un tumulte, un déménagement, un pillage!., et pendant ce temps cet homme agonise !

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Hélas l hélas! malheureux ! lu souflVes cependant ! tu le sens mourir, et tu te plains! inutile souffrance! inutile plainte! Il s'agit bien de toi, vraiment! il s'agit d'une curieuse pièce d'argenterie que l'on a vue, et que l'on ne retrouve plus. Mais, regardez : on va enfin vers lui; et sans doute on l'a entendu gémir; sans doute on a pitié de lui! Nullement! nullement! Ce n'est que pour lui demander où il a mis son épingle en diamant; ce n'est que pour chercher sous son traversin , alin de voir s'il n'y aurait point caché sa montre En vérité, je crois que s'ils l'osaient, ils enlèveraient jusqu'aux draps, jusqu'aux matelas du lit où il expire ! 0 férocité spoliatrice ! ô heure de délaissement et d'angoisse !

Ainsi cet homme qui, sur la terre, n'aima que lui et ne songea qu'à lui ; cet homme négatif quant au cœur, sans sympathie et sans tendresse, voué par le célibat aux plus honteuses passions , et qui ne vit en quelque sorte daas cette vie qu'une affaire de sensualité et de bombance; cet homme, si exclusivement idolâtre de sa chair, qu'il lui destina tout, qu'il n'exista que par elle et pour elle, ne s'entourant dès-lors que de tout ce qui pouvait aiguiser ses convoitises, et de plus en plus matérialiser tout son être ; cet homme, dis-je, déjà si dénué et si déserté dans sa vieillesse à l'endroit de ces mêmes jouissances, eh bien ! lorsque lentement, douloureusement arrive enfin pour lui le «lernier terme, alors la mort et ses domesli(iues emportant chacun de leur côté, l'une son corps, les autres, ses biens, alors, fi mesure comblée de son châtiment! cet homme reste seul, seul dans son agonie! aussi nu, aussi spolié, aussi abandonné que s'il était le dernier habitant du globe! Alors, personnes et choses, tous ces matériels soutiens de son existence se retirant loul-à-coup et à la fois de tout ce qu'il s'attacha, de tout ce qu'il rechercha si uniquement el avec tant d'ardeur, il semble se faire autour de son lit de mort un extrême refus, un délaissement terrible, une fuite épouvantable ! Il semble que, comme avant-goût de ce vide infini où sans doute la justice de Dieu fait choir éternellement après leur mort ceux qui n'existèrent que pour eux, il semble, dis-je, que dans celte chambie, presque caverne

et presque sépulcre, remplie par le vol et la mortalité, la nature se plaise à prolonger encore cet égoïste, le tenant (le la sorte comme un moment suspendu dans le grand vide qu'entr'ouvre autour de lui l'implacable égoïsme des autres. En un mot, cet homme n'exista que pour jouir; on ne s'occupe de sa mort que pour le voler; et de même qu'il vécut seul dans les satisfactions de ses sens, de même il meurt seul dans les souffrances de son agonie.

Quoi de plus misérable?

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