‹ Œuvres dramatiques de Camille BernayChapitre 384 sur 391 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

SERVANT DE PRÉF.iCB;

Oii moi, Jean Juniiis Brunck , homme de savoir et greffier de première instance, déclare posiiivemeut n'être pour rien dans tout ce que la rédaction du présent manuscrit peut avoir de follement romanesque et frivole ; où je raconte comment...

— Comment les choses se sont réellement passées ! s'écria mon neveu Socrate, interrompant tout-à-coup ce qu'il écrivait sous ma dictée. Mais, mon oncle, ajouta-til, se retournant vers moi brusquement et avec une telle secousse dans toute sa clievelure mérovingienne, qu'à la place de son visage je ne trouvai plus un moment qu'une sorte de perruque désordonnée où bourdonnait une voix, — mais, mon oncle, expliquer ainsi les choses par avance, c'est vouloir tout gâter, c'est renverser de font! en comble toute l'adroite économie de mon plan ! c'est ruiner l'intérêt de notre ouvrage î

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— Notre ouvrage, ripostai-je aussitôt, et choqué comme je devais l'être, d'une aussi inconvenante interruption, notre ouvrage ! Dites le vôtre, je vous prie. Je n'appelle point mon ouvrage l'étrange galimatias sous lequel il vous a plu de faire disparaître le sage exposé de faits dont je vous avais commis la pul)lication ; et il ne sera pas établi que, sans protester avec force contre ce fol intervertissement de toute formule correctement verbalisante, je laisserai mon nom, le nom honorablement connu de Jean-Junius Brunck, figurer en tête de tout ce mensonger amas de billevesées fantastico-burlesques.

— Burlesques ! burlesques ! Mon Dieu ! mon oncle, pour quelques observations dont j'ai cru devoir enrichir...

— Enrichir ! Dites appauvrir. Vos observations ! Il y aura tantôt quelque soixante ans que je suis sur cette terre, Monsieur, ce qui me donne sur vous, si nous savons compter, un avantage de trente-cinq bonnes années d'expérience. Eh bien ! jamais, pendant ce long espace de temps, jamais, moi Junius, n'ai rien observé, je veux bien vous l'apprendre, rien qui ressemblât le moins du monde à ce tas de rêves saugrenus que vous osez qualifier d'observations.

— Mais, enfin, mon oncle...

— Mais, enfin, mon neveu, je suis votre oncle, et je pense savoir ce que je dis. Ce que j'ai toujours observé, moi, qui vous parle, ce sont les formes exactes du droit et de la raison ; et, je le répète, ce n'est point h mon âge que je laisserai peser sur ma réputation d'homme sensé un soupçon de participation quelconque à vos extravagances. Non, mon neveu, non. Que si l'affaire est trop avancée pour s'en dédire, si l'éditeur tient à publier ce qu'il vous plaît d'appeler notre ouvrage, fort bien ; je ne m'y oppose point ; je vais même plus loin : pour donner à cette œuvre, dont le fond, du moins, reste vrai, une importance qu'entre nous votre nom peu connu ne lui donnerait guère, je vous permets de vous prévaloir de l'autorité du mien. Je vous accorde, en un mol, de mettre mon nom à ce que

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VOUS avez écrii (1) . Mais, ici, mon neveu, et à cause même de cette grande condescendance que j'ai pour vous, je veux, je dois me relranclier derrière toute espèce de réserves, et surtout signifier à chacun par suite de quelle conversation...

— Comment ! quelle conversation ? interrompit encore mon neveu, s'agitant aussi violemment que la première fois, et luttant derechef avec sa chevelure.

— Eh ! mais, répondis-je, celle que nous eûmes un soir sur l'avenue de Paris, conversation maudite, et que je me reprocherai long-temps, Socrate; car, sans elle....

— Sans elle , ce meurtre horrible n'aurait peut-être point eu lieu, et la pauvre i nfant vivrait ! dit alors mon neveu en baissant la voix et avec un accent douloureux qui me pénétra d'autant plus que mes pensées l'étaient aussi, mes pensées qui s'étaient soudain reportées vers tous les ell'rayans détails de cette ténébreuse histoire.— Mais, mon oncle, reprit Socrate après un instant de silence, est-ce donc cette conversation que vous voulez redire ici?

— Sans nul doute.

— Quoi ! tout cniière! Cependant, vous n'avez point l'in-

(l) Ici, nous nous pcrmeUrons de faire observer que si l'intègre bonhomie du vénérable Jean Junius n'était aussi universellement reconnue, cette grande condescendance de sa part semblerait tout d'abord quelque peu suspecte, et cela, vu le rapport singulier qu'on pourrait trouver entre elle et la condescendance non moins grande de certains gros littérateurs fort en nom, gens honnêtes, comme on sait, pleins de bon vouloir pour tous les jeunes auteurs ignorés, s'intéressant vivement jt leur début, à leur réussite, et tous d'une si perpétuelle obligeance, qu'empressés de prêter leur appui à quiconque ea a besoin, et, dès-lors, ne trouvant jamais le temps de rien écrire par eux-mêmes, ils passent charitablement leur vie à signer ce qu'ont fait les autres. C. B.

tention de pailer du meurtre que vous nous raconiâtes alors, ni surtout d'expliquer l'étrange façon dont il fut commis.

— De l'expliquer ! Pourquoi pas ? Il me semble qu'au contraire cela ne pourrait qu'éciaircir....

— Oh! oui, éclaircir! répliqua mon neveu, se levant tout ellaré, et les souvenirs de l'homme disparaissant en un moment sous les craintes de l'auteur. — Éclaircir! Il s'agit bien d'être clair maintenant ! Il s'agit d'entortiller, d'intriguer. Autrefois, on écrivait, on développait; aujourd'hui, on charpente, on embrouille. Romans et drames, tout en est là. Charades en deux volumes, charades en cinq actes, voilà ce qui prend, voilà ce qui agrée! Allez à la Porte-Saint-Martin, mon oncle, à l'Âmbign, aux Français même; allez-y, et tâchez de saisir quelque chose, une peinture, une vraisemblance, une pensée, un mot, n'importe quoi, à travers cette étonnante cohue de faits bizarrement enlacés, et jusqu'à la fin se bousculant l'un l'autre; tâchez de saisir quelque chose à travers celte grande bataille d'incidens, cette confusion tournoyante oîi récils, jeux de scène, personnages, répliques, tout va se traversant, se combattant, s'enlrechoquant, avec de grandes phrases à effet, pleines de bruit et de fumée, assourdissantes et aveuglantes comme des coups de canon dans la mêlée ; tâchez de saisir... mais, non, vous ne saisirez rien, pas plus que votre voisin, pas plus que toute la salle, pas j)lus que l'auteur lui-même, ébahi de sou propre ouvrage. Rt ainsi de mainte pièce à succès! Chacun en sort vide, profondément vide, avec un grand trouble tout autour de la tête, avec une sorte d'éblOuissement dans les yeux. Mais, qu'importe? Devant tant de fracas et d'agitaiion, l'ouïe et W. regard ayant été constamment occupés, sinon rinlclligence, il en résulte que si l'on n'a pas compris, du moins n'a-t-on pu bâiller; et l'on y retourne, afin de mieux comprendre, on y retourne, et l'on ne comprend pas davantage ; il n'importe ! on y retourne encore, trois fois, six fois, huit fois, et l'on continue à ne pas comprendre ; et l'on y retourne toujours, en comprenant t« ujours moins, (Ju'airive-l-il

cependant? que chaque soir la salle est comble, que la pièce a soixante, cent représentations; que radiniiiistration empoche, et l'auteur aussi. En un mot, et par une conséquence singulière, que tloit-on faire maintenant pour n'être point ce qu'on appelle un auteur incompris ? d'incompréhensibles ouvrages. Voilà tout le secret pour réussir!

Sur quoi Socrate s'étant arrêté fort essoudlé, ce que l'on concevra sans peine :

— Fort bien ! lui répondis je, encore étourdi de cette tumultueuse volubilité de paroles ; mais, n'en déplaise à votre loquace seigneurie, à quoi liine tout cela, mon neveu?

— A quoi ? à un très véhément désir que j'ai, mon cher oncle: celui de me faire un nom, une fortune; celui d'être, comme tant d'autres, qui ne valent pas mieux que moi, imprimé, représenté, portraité, lithographie et illustré ; voilà tout. El, pour cela, que faut-il? Je le répète, mon oncle, non du style, de la verve, de l'esprit: maintenant <|ue l'esprit court les rues, on n'en met plus dans les livres : ce qu'il y faut mettre, c'est de l'intérêt, beaucoup d'intérêt, toujours de l'intérêt. Et comment diable voulez-vous que mon pauvre roman intéresse, si, au lien d'activer, d'éperonner, comme il convient, la cnriosiié du lecteur par un crescendo de surprises lial)ilement gra<lué, si, dis-je, au lieu de cela, dès le premier chapitre et sans préparation aucune, nous lui jetons à la tète la connaissance dun fait tellement important dans la catastrophe qui clôt mon livre? Songez-y, mon oncle : une fois cela su, et le dénouement deviné, plus rien, pour le public, de celte attente mystérieuse qui, seule, l'attache à ce qu'il lit. Retrouvant plus que des idées dans mon (nivrage, lecteurs et lectrices, les lectrices surtout, dormiraient dessus immédiatement; et, dès-lors, adieu pour moi la vogue, l'argent, la célébrité cl la fortune! Mais, hélas! — et, ici, la voix de Socrate devint toui-à-coup élégiaque et touchante, — non pas adieu pour moi les créanciers! créanciers plaintifs dont j'ai fait la petite liste que voici, mon excellent oncle! Infortunés

fournisseurs qui, tous, vous supplient, par ma voix, de ne point aventurer de la sorte le succès d'un livre, leur dernière espérance..

Or, je dois l'avouer, la petite liste en question me parut, quant à moi, d'une si épouvantal)le longueur qu'elle me fit reculer tout d'abord; et comme j'ai pris, sans trop savoir pourquoi, la déplorable liabiiude de payer, de temps à autre, les dettes de cet écervelé, ce dernier argument de sa part acheva de me convaincre. C'est pourquoi, et tout en repoussant de la main la liste présentée: — Oui, oui, lui dis-je,je conçois parfaitement, Socrale, parfaitement; et puisque lu penses qu'un tel livre peut contenir pour tes créanciers une espérance de remboursement quelconque, à Dieu ne plaise que je la leur enlève ! Ainsi donc, écris. Afin de laisser à tes lecteurs, si tant est que tu doives en avoir, tout l'imprévu de ton dénouement, je consens, So-* craie, à ne rierj spécifier de l'expédient terrible employé par le meurtrier.

— Oh! alors, mon oncle...

— Alors, écris, et surtout ne m'interromps plus : il se peut que ce ne soient pas toujours vers à ta louange, et que je m'égaye un peu sur la personne; mais....

— Mais, là-dessus, liberté pleine ; au contraire, plus vous en direz, mieux la chose vaudra. Pailer de soi au public, mon oncle, c'est encore là un des chemins les plus battus de la célébrité ; et je sais tel ou tel qui ne s'en est fait une qu'à granii renfort de dissertations sur ses pantoufles cl sur son chien.

Après quoi, mon neveu ayant repris la plume, je lui dictai ce qui va suivre :

11 y a environ six mois, je venais de dîner, et, suivant mon habitude constante depuis trente ans que j'ai l'honneur d'être grellicr près le tribunal de Versailles, je me di-

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rigeals, avec nia fille, vers l'avenue de Paris, lorsque je vis s'avancer vers nous quelque chose d'assez extraordinaire. Ce quelque chose vous est déjà connu, lecteurs; car ce n'était ni plus ni moins que mon neveu Socrate l'échevelé. Or, ce neveu, lequel est aussi mon (illeul, et que, dans mon imprévoyance de l'avenir, je baptisai jadis du nom de Socrate, ce neveu, dis-je, est un des plus grands extravagans qui se puissent imaginer... —Socrate, mon ami, ne vous troublez nullement et continuez. — Ainsi, lecteurs, au lieu d'étudier honnêtement son droit, d'être un raisonnable clerc de procureur, sage et posé, de grossoyer, par délassement, quelque bonne et abondante requête, de tout faire, en un mot, pour arriver un jour à être greffier comme moi Jean-Junius, son oncle, ou comme Jean Caïus, son père, ou comme Jean Germanicus, notre aïeul ; au lieu de tout cela, à quoi s'occupe ledit Socrate? A rien, ou, si mieux vous l'aimez, à des drames, des romans, des articles, des feuilletons et autres billevesées de celte sorte. Outre cela, l'être le plus hétéroclite quant à l'aspect : jamais rasé, ou ne se rasant que pour dessiner sur ses joues et sur son menton poilu quantité de petits quinconces se variant tous les jours; de plus, chevelu comme vous le savez, et si abondamment, qu'on croirait voir flotter autour de lui trois larges queues d'étalon sauvage, l'une engloutissant le dos, et les deux autres chaque épaule ; comme encore, pour couronner la chose, un tout petit chapeau triste, confus, mai à l'aise, et paraissant aussi surpris de se trouver là que si quelqu'un l'eût perché sur un saule pleureur (1). Que si vous demandez maintenantquelle est sa phy-

(l) A ce propos^ nous nous permettrons encore une remarque : c'est que nous ne reconnaissons point dans cette description le style sensé du respectable Junius. Aussi, soupçonnons-nous fortement son neveu Socrate de s'abriter Ici derrière son oncle, uniquement pour avoir l'occasion de se désigner ainsi luimême à l'attention publique; ce qui, du reste, est un excellent prospectus de génie. En effet, qu'un liomnie ainsi bâti passe dans la rue, vous vous arrêtez, disant: Ouel est ce carnaval? Mais, moi, mieux Instruit, je >ou9 réponds : Quoi, vous ne sa-

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siononiie; tout à l'avenant : grave, mélancolique et funéraire ; jouant au Byron, heureux de se trouver le teint verdâlre ; toujours rêveur et ténébreux, mangeant même d'une façon lugubre, et ne pelant jamais une pomme qu'il n'ait l'air d'égorger quelqu'un. Voilà le personnage.

Aussi, dès que je l'aperçus : Oh! oh! m'écriai-jc , le très sombre et très poétique Socrate à Versailles! Que nous présage cette effrayante apparition ? 'le voici planté droit devant moi comme une alliche de mélodrame! Serions-nous menacés, par hasard, de quelque élucubration de votre diabolique cerveau ?

— Eh! mais, il se pourrait, mon cher oncle, répondit Socrate en me serrant la main, et en souriant à sa cousine, autant toutefois que le comportait sa dignité littéraire.

Sur quoi, —je passe ici sous silence toutes les questions réciproques sur la santé, les allaires; — sur quoi, dis-je, mon neveu nous accompagnant, nous nous remîmes tous trois à marcher. Alors, ma Jille, laquelle est une petite écervelée comme son cousin , et parfois presque aussi ténébreuse :

— En vérité, fit-elle, auriez-vous h nous laconter quelque nouveau sujet de pièce? Oh! je vous prie, mon cousin, parlez. Quoi qu'en dise mon père, c'est un vrai plaisir pour moi que de vous entendre, et j'aime vos ouvrages parce qu'ils me font peur.

vez pas? Eh I mais, c'est un tel, un grand liomnicl Ce n'est pas que quelques-uns, ne se trouvant pas ])rol)ablcinent assez en vue de la sorte, n'y ajoutent, de temps à autre, soit quelques poulaines retroussées, soit quelque culotte en velours, collante, cramoisie; mais, à vrai dire, on n'en rencontre guère qu'un ou deux de cette force. Généralement, en fait dccéléhrilé littéraire, le plus grand nombre s'en tient à la coiffure. Il n'y a que la longueur qui varie.

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— Vous êtes trop bonne, ma cousine, reprit Socrate en s'inclinant modestement. Et, dans le fait, je crois pouvoir me flatter d'écrire aussi eiTroyal)Ieraent que quiconque ; je l'ai déjà prouvé, et le nouveau drame que j'ai en tête...

— Est bien noir, peut-être? interrompit ma fille avec une cnrantine curiosité qui me fit sourire.

— Tout-à-fait noir, ma cousine.

— Oh! alors, racontez, racontez vite. Et dites-moi, y aura-t-il un traître ? .njouta-t-ello en s'eflbrçant de donner à son jeune visafje Texpression la plus terrible qu'elle pût trouver. Vous savez, mon cousin, un bon traître, un traître bien méchant ; de ceux qui apparaissent toujours au moment oiî l'on ne s'y attend pas, entrant par une porte fermée, s'élevant lentement hors d'une trappe, ou s'échappaiit tout-à-coup d'un tronc d'arbre.

— Comment! un traître! quel traître? répliqua brusquement Socrate, avec un ton presque oflensé. Cn traître de mélodrame comme il s'en faisait il y a quarante ans, ayant toujours des culottes abricot et un nom espagnol ! pour qui me prenez-vous, ma cousine? Un traître! demandez-moi un Szafie (i) , à la bonne heure! demandezmoi la représentation d'une des parties de l'éternelle antithèse du bien et du mal, ou plutôt, afin d'être plus clair, nn être typéfiant en lui le côté sombre du grand dualisme humain : — un être qui soit à un autre comme In nuit au jour, l'oppression à la servitude, le monopole au travail, le démon à l'ange ; un être, en un mot, qui ne soit pas un homme, une créaluie, mais une abstraction, mais un symbole, mais un mythe!

(l) rersonnagc fort remarquable, comme on peut s'en con-" vaincre en lisant le roman de la Siilùviandrc : homme né riche et heau, aimé, considéré, cl it <|ui, précisément à cause de (ont cela, l'envie de délester et de mal faire prcml un malin, comme une envie d'éternucr.

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— Un mythe ! fit ma fille tout étonnée, et de ce long chapplet de mots bizarres ne retenant que le dernier, à peu près comme d'une phrase chinoise on ne retiendrait que la dernière syllabe. Un mythe ! qu'est-ce que c'est?

— Ce que c'est ? Eh ! mais, ma cousine , je le répète : c'est un symbole, ou plutôt, ce qui se révèle sous la forme abstraite d'un symbole.

— D'un symbole! et un symbole, qu'est-ce que c'est?

— Un symbole! parbleu ! un symbole... que voulez-vous que soit uii symbole, sinon l'enveloppe qui contient un mythe?

— Oui, reprit ma fille, peu éclairée par cette explication. Oh bien ! ce n'est donc pas cela tjue j'entends : ce que je veux, mon cousin, c'est tout simplement un de ces traîtres que je vous disais, parce que, croyez-moi, rien n'est plus effrayant! Rt, tenez, ce que j'aime surtout, c'est lorsque, vers la fin de la pièce, minuit sonnant, on les voit s'avancer lentement, lentement vers le trou du soudleur; et qu'alors, le corps penché en avant, le coude à la hauteur du nez, la main droite près de l'épaule gauche, et dans cette main un poignard, alors, roulant de gros yeux blancs, levant la jambe d'une façon sinistre, et faisant retentir le plancher du choc de leur talon perfide, ils s'en vont mystérieusement assassiner leur victime.

De la sorte parlait ma fille, imitant de son mieux, avec ses gestes, tout ce qu'elle décrivait; et moi j'écoutais sans mot dire, souriant à ses frivolités, lorsque nous arrivâmes sur l'avenue de Paris.

Or, lecteurs, et pour plus complète intelligence de ce qu'on va lire, il faut que vous sachiez qu'à ce moment le jour commençait à baisser. Le soleil pourpre s'effaçait par degrés derrière le silencieux palais de Louis XIV, autre grand soleil effacé. Et du pied des arbres, du pied des monumens, de larges ombres parallèles allaient s'allongcant

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toutes à la fois sur la terre, cotuine si, les poussant devant elle, la grande nuit qui là-bas montait de Paiis, la grande nuit, leur mère, leur eût crié : Hâtez-vous !

— Bonté du ciel ! qu'est-ce ici ? et quel incohérent amas de vaines métaphores ! comme si le jour commençait à baisser, ne suffisait pas! Je dois prévenir que tout cela vient d'être ajouté par mon neveu , au moment où je me délectais imprudemment dans l'aspiration d'une prise de tabac. Noos disions donc que le jour baissait. £n outre, ce qui n'est pas rare à Versailles, l'avenue était presque déserte ; si bien qu'il ne s'y trouvait guère que nous trois, plus un autre homme, marchant rêveur le long dos grands arbres, et à qui je ne fispointalors grande attention. Mais, m'objectera-t-on peut-être , à quoi bon cet homme ? Patience, lecteur, vous l'allcz voir bientôt. Pour l'instant, qu'il vous suffise de savoir qu'au bout d'un certain trajet, mes vieilles jambes commencèrent à se lasser; que le banc sur lequel j'ai accoutumé de m'asseoir depuis trente ans, étant heureusement disponible, nous nous y assîmes tous trois ; et que, là, pressé par les questions de ma (ille, Socrate se mit à nous débiter le plan de son nouveau drame.

Ce que c'était, je ne saurais trop vous l'apprendre, attendu que je n'y compris pas grand'chose, non plus que ma fille ; seulement, comme on s'y entrc-tuait avec persévérance, depuis la première scène jusqu'à la dernière, elle trouvait cela merveilleux. El, quant à Socrate, s'agilant, gesticulant et grossissant sa voix, suivant l'occasion, il faisait un fort bon effet sur sou banc.

Mais, tout doit avoir une fin , et comme ni moi ni mon neveu ne cessions, lui de parler, moi de bâiller en l'écoutant :

— ^Çà, lui dis-je, l'arrêtant tout court au moment où, presque debout, et les deux bras tendus, il s'écriait : « Mon fds! » Assurément, Socrate, voilà qui va le mieux du monde; mais, outre que je ne conçois pas trop pourquoi ce Malhéo que lu dis lient lollemoni à faire pendre

ce pauvre vieux Bruno qui se trouve tout-à-coup être sa grand'mère, outre cela, Socrate, là, franclieinent, est-ce qu'il ne te semble point que ton drame est énormément Invraisemblable et ennuyeux ?

— Comment, mon oncle, ennuyeux! Serait-ce que vous y verriez quelque chose...

— Moi, Socrate ! au contraire, je n'y vois rien du tout ; et, si je l'interromps, c'est précisément parce que je me lasse de n'y rien voir. Puis, entre nous, veux-tu quejo te dise? Toi et les pareils, romanciers ou dramaturges, n'importe, me semblez être de grands fous. Vous voulez à toute force être neufs, et vous n'êtes que faux ; mystérieux, et vous n'êtes que troubles; ellrayans, et vous n'êtes que baroques. Mais, que diable! au lieu d'aller pêcher au loin, je ne sais où, un tas d'aventures incroyables, pourquoi ne pas prendre tout bonnement autour de vous, dans ce qui est, dans ce qui se passe sous vos yeux, dans l'éternel courant des choses, dans la société, dans la grande nature? Croyez-vous que les sujets manqueront? Crois-tu, par exemple, que moi Junius, moi ton oncle, n'ai pas enregistré dans ma vie plus de faits réellement singuliers et sinistres que toutes ces prodigieuses inventions où va se dévoyant ton cerveau? le crois-tu?

— Non pas; mais, mon oncle..

— Mais, mon neveu, sais-tu ce qu'on pourrait te souhaiter de plus heureux à toi et à tes confrères ? Ce serait d'être comme moi, grellier.

— Greflier ! allons donc !

— Oui, grenier. Et , pour t'en convaincre, ajoutai-je , non sans quelque secrète intention de l'humilier dans son amour-propre d'auteur, pour t'en convaincre, Socrate, je n'aurais ici qu'à le conter...

— Une histoire bien lugubre, peut-être, demanda aussitôt ma fille ! Et comme je lui répondis qu'elle était telle

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Cl) cITet, je VOUS laisse ù penser si elle insista pour la ronnaîtie. A seize ans on lient encore de i'enhnce ; et l'enfance aime les contes de revenant presque autant que les contes de fées : le merveilleux et le terrible, deux choses qui se touchent.

D'autre part, vous le savez, lecteurs, la vieillesse est conteuse; et moi, après m'étre fait prier quelque temps, uniquement pour la forme, je finis par leur raconter, — oh ! combien depuis je m'en suis amèrement repenti ! — par leur raconter ce que huit ans auparavant, j'avais découvert dans les registres du greffe.

Cen'étaitpasuncrime ordinaire, c'était un meurtre horrible ! un fait inouiîde ceux-là dans lesquels on craint de regarder : un de ces profonds puits d'épouvante , comme il ne s'en ouvre que de loin en loin, dans les obliques sentiers des malfaisances humaines. Surtout l'expédient employé par l'assassin avait quelque chose d'inusité et qui glaçait. Bref, une histoire étrange, et dont chacun, je crois, eût été terrifié ! aussi, mes auditeurs l'étaient-ils. Quanta moi, ayant d'abord commencé par m'exprimer très haut , suivant l'habitude que j'ai contractée dans mes fonctions de grellier, j'en étais arrrivé peu à peu , autant par l'effet de mon récit que par le spectacle de ce qui nous entourait, je veux dire l'avenue déserte et l'ombre croissante, j'en étais arrivé comme eu pareil cas tous les narrateurs, à baisser le ton, m'impressionnant de la sorte moi-même. La nuit, de son côté, allait toujours s'épaississant autour de nous, en même temps qu'allait se rembrunissant mon récit. Or, j'achevais d'expliquer comment s'étaitcommise la sombre action, quand tout-à-coup mon neveu :

— Sur ma vie, murmura-t-il, voilà qui est singulier !

— Quoi ? lui dis-je, cette histoire ?

— Oui, oui; cette histoire ! et quelque autre chos3 encore. Mais, mon oncle, ajouta-t-il très bas et très vite , je vous prie, afin de n'éveiller aucun soupçon, coiilinuezà ra-

GOâ LE MASQIE.

conter, et, tout en racoriiani, tournez, sans en avoir l'air, tournez un peu les yeux de ce côté ; puis, dites-moi, cet homme qui est là, près de nous, qui nous écoute, dilesnioi ce que vous pensez de lui.

Je ne répondis point à Socrate ; mais assez surpris et troublé , comme on peut aisément le croire, je fis ce qu'il me conseillait. Tout en continuant à parler, je regardai du côté qu'il m'avait indiqué, et là, je vis... oh! je pourrais exister encore cent ans, que jamais je n'oublierai combien fut grande la stupeur qui me saisit alors; je vis, tout près de moi, me touchant presque, et se détachant le long d'un arbre derrière lequel se cachait le reste du corps, une tête d'homme penchée en avant, et qui écoutait immobile. Cette tète , je n'en pouvais discerner les traits, à cause de l'ombre produite par un chapeau à larges bords ; mais je voyais les yeux , et c'était assez ; car, dans ces deux yeux fixes comme ceux d'un mort, sans paupières, luisait une si avide attention , une curiosité si terrible, qu'en vérité, je le répète, cela était pétrifiant. Il semblait, à voir ce nocturne écouteur d'une lugubre histoire, quelque génie du mal se complaisant dans l'audition d'un acte mauvais, ou plutôt, l'homme du meurtre luimême, sorti tout-à-coup delà terre pour entendre ce qu'on disait de lui. Aussi sentis-je malgré moi ma voix s'arrêter dans mon gosier. Quant à Socrate, sa main qui serrait la mienne était froide; ma fille, la pauvre enfant, se serrait contre moi toute frémissante ; et tous trois nous nous taisions, sans bouger. A la fin, pourtant, mon neveu :

— Eh bien! mon oncle, qu'en pensez-vous, dit-il?

— Je pense, lui répondis-je, que je voudrais voir le visage de cet homme, et je me retournai brusquement; mais alors, oh ! alors, il me faut l'avouer, je ne pus m'empêcher de sourire (huit jours après je ne riais plus! ) ; je ne pus m'en empêcher, parce que, lecteurs, cet homme, qui nous avait tellement eflrayés , eh bien! c'était, je le rc connus d'abord, c'était tout simplement, non pas un ami, mais une connaissance, un vieillard comme moi, quelqu'un de notre tribunal.

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