‹ Œuvres dramatiques de Camille BernayChapitre 387 sur 391 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Osmin. — Triomphe momentané de l'estomac. — Ma mère! — La morale dans les bouteilles. — Surprenante extension de la minorité. — Diverses paraphrases du grand Tartufe. — Tableau pastoral où l'on inspire le goût du lait, y compris celui de la vertu. — Léonle.

— La peste soit de cette ridicule échelle! disait Trombard , tout en se faufdant de son mieux à travers l'étroit spirale d'un petit escalier tournant qui devait le conduire ainsi que Ludovic ,jus(|u'à un cabinet séparé, oîi nos deux jeunes gens , afin d'être plus libres , avaient demandé qu'on leur servît leur dîner. — il faut assurément, continua-t-il, que le myrinidon d'architecte qui en a conçu le plan n'ait pas excédé la dimension d'une chandelle des six; car, qui a jamais ouï parler d'un tirebouchon de celte espèce? 11 n'est homme, pour peu qu'il soit d'un raisonnable embonpoint, qui puisse s'y insinuer auircmcnl que de prolil, et encore

Gl» Lb MASQIE.

n'cii I cssoilez-vous (lu'épouvaiilablciiiL'iii froisse* cl meurtri dans maint endroit notable.

Ce que disant , et une main sur les endroits en question, Trombard atteignit enfin le cabinet désiré.

Or, lecteurs, l'énuméralion d'un dîner étant généralement chose assez fastidieuse pour qui n'en lâte miette, mon intention n'est nullement de faire passer sous vos yeux toutes les différentes sortes de plats dont se composa celui-ri. (Ju'il vous suffise de savoir que le dîner fut ample et de choix confortable. Les vins, surtout, y allluaienl ; car , Trombard avait pour principe , principe qu'il prétendait tenir de son père , qu'il en est de la santé et de la joie comme de ces belles Heurs (|ul ne sauraient croître dans un terroir desséché. Aussi, s'arrosalt-il fréquemment et. toujours avec abondance.

Tant et si bien que, vers la fin du dîner, Ludovic, lequel, quoique fort nialade d'amour , comme on sait, ne s'en était pas moins laissé aller peu à peu à boire, à manger et même à rire comme deux hommes bien sains , ô instabilité de la nature humaine ! notre Ludovic ne put s'empêcher de s'écrier , voyant l'homérique Trombard sonner de plus belle pour redemander du Champagne.

— Ah ça ! tu es fou. Que diable ! tu veux donc que j'en arrive à le voir double , ce qiù serait monstrueux ; ou que je ne rentre au logis qu'A travers un galop général de tous les édifices tournant autour de moi !

— Eh! qu'importe? reprit Trombard, sonnant plus vigoureusement encore; qu'importe, si, à travers celte ronde monumentale, lu perds de vue tes chagrins! Ne connais-tu pas le proverbe: un clou chasse l'antre? Ainsi, de tout ce qui passe en nous: une llainme chasse une antre llammc : une ivresse chasse une autre ivresse ; et c'est pour ton bien ce que j'en fais.

Fuis, comme, à ce momcnr, un gan.on parut, rapide-

Lt MASQl t. Gl'.t

Cl nasillant d'un air effaré : Voilà , Messieui s ! — Ludovic, dit tout bas Trombard, eu se pcuihant vers son ami, est-ce que tu ne trouves pas que ce garçon a, dans la pose et dans le nez, quelque chose de ce contident extraordinaire que nous vinies, il y a deux mois, ûans Bajazei? A quoi, Ludovic répondit par un oui suivi d'wi éclat de rire. Alors, Trombard, se levant à moitié , se drapant théâtralement avec sa serviette, et s'adressant au garçon toujours obséquieusement inquiet:

— Mais, laissons, cher Osmin, les discours superflus.

Que ce retour tardait à mon Impatience ! Et que d'un œil content.,.

Je VOUS vois dans ce cabinet ! 0 Osmin ! m'entendezvous, Osinin?

-— Osmin, Monsieur! fit le garçon de plus en plus effaré par cette soudaine allocution. Que veut dire. Monsieur? Est-ce à moi que Monsieur parle ? Je ne me nomme pas Osmin , Monsieur.

— C'est possible, garçon; mais, vous le mériteriez à tous égards; car , je dis , ô garçon , que si , à cette physionomie intelligente que vous avez, vous ajoutiez seidcment un turban quelconque...

— Oui, un turban en forme de baba , interrompit Ludovic, beaucoup moins triste comme on voit.

— Baba est le mot , reprit Trombard. Si donc, vous y ajoutiez un turban ainsi fait, vous feriez un fort beau turc, garçon , et un aussi bon confident que quiconque ait jamais lâché des: « Quoi, Seigneur,» devant un parterre assoupi. C'est pourquoi, garçon, ajouta-l-il avec une dignité toute princièrc , voici d'abord vingt sous pour vous procurer soit le turban voulu, soit un autre visage; puis , sur ce, écoutez: presque ici, au-dessous, se trouve dans la cuisine...

Nourri dans le sérail , j'en connais les dciours,

620 LE MASQIF.

se trouve un escalier fort puant, et au bas une cave. Précipitez-vous-y, Osmin , et ne reparaissez à la lumière du jour que muni de deux bouteilles de Champagne ; bouteilles auxquelles vous adjoindrez quelque plum-pudding au rhum , suivi d'un punch , d'un carafon de kirch , et de mainte autre superfluilé. Concevez-vous , garçon ?

— Je conçois , Monsieur , ré|)ondit le garçon , cherchant à sourire d'un air lin : le Champagne d'abord ; le reste ensuite.

— Fort bien , garçon. Je vois avec plaisir que votre esprit n'est pas moins saisissant que votre pin sionomie. Et , sur ce ,

Au séjour du nectar, Osmin, portez vos pas.

— Portez, quoi, Monsieur? demanda le garçon , avançant les mains avec inquiétude.

— Vos pas, garçon. Vous comprenez: portez vos pas, c'est-à-tlire , prenez vos pieds dans vos mains. Figure hardie et pittoresque pour exprimer ; Allez-vous-en, Au séjour du nectar, c'est-à-dire là où séjourne Bacchus, en d'autres termes: à la cave. Toutes manières de parler tragiques et élégantes , comme vous voyez. Aussi , n'est-il point surprenant qu'elles vous paraissent inintelligibles ; car, qu'est-ce que l'élégance , sinon la clarté? Vous m'entendez, garçon?

— Oui , Monsieur , à la cave.

— Précisément. Je vois que vous continuez à progresser en intelligence, garçon. C'est pourquoi, volez, Osmin.

Et Osmin de voler , se disant à part lui : C'est tout de môme un homme bien fiuce que ce gros M. Trombard. Il est toujours plein d'un tas de choses spirituelles que l'on ne comprend pas.

De la sorte raisonnait Osmin. Quant à nos deux amis , ii's commençaient à n'avoir plus pour un décime de raison.

LE MASniit. 021

OU plutôt , ce qui revient exactement au même , ils en étaient.à raisonner sur tout, à tort et à travers, à qui mieux mieux. Ainsi, de mainte plaisanterie sur Osmin ils dérivèrent dans mainte dissertation sur la littérature ; puis, de là, l)rusque enjambement dans la politique , de la politique dans la religion, de la religion dans le panthéisme, le saint-simonisme , le rouriérismc; de tout cela, enlin, dans le scepticisme et dans la foi, dans la matière et dansTùme; toutes profondes discussions entrelardées d'ailleurs, comme bien Ton pense, de telle ou telle facétie plus ou moins line, de telle ou telle charge plus ou moins énorme. Et, après la complète absorption du Champagne et du plum-pudding, ce fut bien pis , bon Dieu ! Il y eut un moment , par exemple, où Ludovic, debout, le bras tendu, Tœil flamboyant et la bouche encore pleine , paria fièrement de se soulever et de reconstituer la Convention. Il y en eut un autre, et ce fut à l'entrée d'Osmin portant le punch , où Trombard , saisi d'un nouveau transport poéti(|ue , se mit à débiter je ne sais quelle tirade de Ruy-Ulas, parodiant de son mieux l'accent guttural de Frédéric Lemaîlre, et pressant Osmin sur son cœur. Pals, crescendo d'hilarité. On but le punch; et, alors, leur folle imagination s'illuminant toujours de plus en plus, à mesure que leur raison allait se rembrunissant, et qu'en eux fumait la boisson, alors, pointes, jeux de mots, calembourgs,joyeusetés, saillies, tout cela, à travers cette croissante obscurité de leur bon sens , ces croissantes vapeurs de Champagne et de punch , tout cela, dis-je, de scintiller , coup sur coup , à la fois, fusées décochées par l'ivresse , bouquet de feu d'anilice, un soir de fête, montant, s'évasant et croulant à travers la nuit et la fumée.

Ainsi de nos deux amis, au dessert. Et, quelques heures plus tôt , qui eût pensé cela de Ludovic? O chagrins d'amour, où étiez-vous? Hélas! dans cette brusque irruption de liqueurs fortes, tendres pensers, vous aviez disparu. L'estomac submergeait le cœur.

Cela même était si vrai que ce fut Trombard, beaucoup plus calme d'ailleurs, parce que, pour lui, un pareil dîner

022 1,E MAbfJll^.

ii'clail que son ortliiiaiic le pins simple, ce lui 'rroml)ar(l qui , intei rompant Ludovic au moment où ce dernier contrefaisait de son mieux le chanteur de salon :

— 0 mon ami, s'écria-t-il, arrête; car, assurément, on ne saurait miauler avec plus d'âme. Arrête, je t'en prie, ou tu vas me voir pleurer moi-même dans mon kircli, m'abreuvant parla de mes propres larmes. Puis, en outre, continua-t-il d'un ton tant soit peu goguenard , écoute , Ludovic : te voici devant moi, porteur d'un visage qui pourrai!, au besoin, servir de lanterne à un omnibus, et certes ce sont de ces illuminations que j'aime , parce qu'elles témoignent d'un estomac en fête; mais, sur ce, réponds: est-ce qu'il ne te souvient point, par hasard, d'un certain brun, je crois, rêveur, au visage très pâle, lequel, il y a fort long- temps, deux heures, au moins, avait promis à un sien ami, homme de belle prestance , ma foi ! de lui conter au dessert, entre eux deux, divers chagrins d'amour? Ne vous en souvient-il pas, ô Ludovic! au dessert !

Or, si gai que fût notre héros , il ne l'était pourtant pas asseï pour qu'un tel rappel à l'ordre ne le déconcertât tout d'abord; d'autant qu'an fond, vu sa qualité d'amant inconsolable , il ne put s'empêcher de s'en vouloir à lui-même, de se sentir si consolé. C'est pourquoi , con)menrant par singer le ton railleur de son ami, afin de s'éviter" par là quelque plaisanterie nouvelle : 11 m'en souvient. Je ne l'ai point oublié un seul instant : cœur qui souIVre n'oublie pas; mais, aussi, c'est ton diantre de dîner, ton chien de dîner !.. Non, d'ailleurs, qu'il ne fût très bon , mon cher et vieux Trombard, s'empressa-t-il d'ajouter en lui serrant la main avec ellusion (car, après tout, cette dernière considération l'attendrit) ; certes, il était très bon, reprit-il d'une voix mélancolique; trop bon même! — Puis, s'échauffant par degrés: parce ((u'enlin, s'écria-l-il , peste soit de la sotte complexion de ce futile animal qu'on appelle homme ! V imitas vanitatuin ! Nous nous sommes à nousmêmes une perpétuelle dérision de nous-mêmes. Ainsi, moi, par exemple : li)b bien! ne semblerait-il pas, à me voir, quej'ai tous les sujets du monde d'être heureux ? Et ,

M- MASQI'E. G2S

pom tant, comme je te le disais, et comme tu vas hieniôt l'en convaincre, lu vois en moi un iiommc piofondémenl malheureux, mon gros, toui-à-fait malheureux.

— Oui, fit ïrombardavec un sourire quelque peu dubitatif.

~ Assurément, continua Ludovic, Tu ris? Je te dis qu'il n'y a nullement là de quoi rire, et que je suis au contraire dans un état extrêmement déplorable, un étal, entends-tu, à avoir besoin de toute espèce de consolation.

— Tu redemandes du kirch, peut-être? dit Trombard, s'empressant aussitôt de lui en verser un petit verre.

— Hé ! non, répHijua Ludovic indigné, quoiqu'il n'opposât d'ailleurs aucun obstacle aux spiritueuscs consolations de son ami. Du kirch ! Que la peste l'étoud'e avec ton kirch! ce sont les secours de l'amitié que je réclame, et non du kirch. Au surplus, écoule; puis, lu me diras si cela est risible, et s'il s'agit de kirch.

Après quoi, et tout en s'accordant machinalement, sans doute, une gorgée de ce même polit vene, notre amoureux, d'un ton (le voix rendu doublement grave, autant par l'importance de son triste récit que par l'épaisseur de sa langue, quelque peu empâtée, noire amoureux commença en ces termes :

El d'abord, Trombard, mon vieux Trombard, pour que lu comprennes mieux tout le douloureux de ma situation, tu sauras que le nom sous lequel tu me connais, celui de Ludovic I\in»berl, n'est pas positivement un nom, mais simplement et en quelque sorte une moitié de nom. Me conçois-tu ?

— Pas le moins du monde.

— Je veux dire, mon ami, que ce nom est bien celui de ma mère, Hélène Uimbert, mais |)as du tout celui de mou père, lloclor Dcbruge. Saisis tu, maintenant.'

62a LE MASQUE.

— Je saisis, reprit Trombard ; d'où suit qu'étant amoureux, lu n'es que très conséquent avec ta naissance. Et, sur ce, mon beau fils de l'amour, ton père ne s'appelle-t-il pas Debruge, m'as-iu dit ?

— Oui. Pourquoi ?

— Oh! pour rien, si ce n'est que parmi les innombrables crétins de mon estaminet, celui de V Univers, où j'ai la faiblesse de me rafraîchir assez souvent, parmi eux se trouve un jeune cuistre fort épais, lequel porte aussi ce nom-là.

— Le nom de Debruge ?

— De Debruge. Le connaîtrais-tu ? A peu près de notre âge : une brute renforcée ; très fat, très bruyant, et très nul; aussi vide, quant à l'esprit, que douteux quant aux mœurs ; lié avec coulissiers, cabotins, marchands de chaînes de sûreté ; carotteur de petits verres et de pièces de cent sous; qui ne fait rien, c'est-à-dire qui fait son droit; en un mot, quelque chose de mitoyen entre le dandy, le floucur et l'étuiliant. Le connaîtrais-tu ? Alfred Debruge.

— Si je le connais! Je le crois, pardieu, bien. Mon cousin.... illégitime, ni plus ni moins; un drôle auquel il fut un instant question de sacrifier ma Léonie, conçoit-on cela? bref, le fils du frère de mon père. Et, vois-tu? mon ami, que mon père ait eu pour frère ce vieux diable de juge, ce vieil Octave Debruge; c'est ce qui fut bien fatal, non seulement à moi, mais encore à ma pauvre bonne femme de mère, ajouta fiUdovic avec un accent très louché qui valait mieux que ses paroles.

— Fatal à ta mère, dit Trombard ! En quoi fatal ?

— Comment! en quoi, s'écria notre héros avec une sorte d'emportement, d'ailleurs très louable au fond. En quoi fatal? Elle! ma mère! une créature si douce, si affectionnée, si soumise ! ma pauvre mère ! Non, vois-tu ? je voudrais que tu la connusses, Trombard. Elle est mainte-

nant en Auvergne, retirée à Clcrmont, depuis la mort de mon père. Je voudrais que lu la connusses. Toujours bonne, toujours égale! Du vivant de mon père, par exemple, jamais la moindre plainte à son égard. La rudoyait-il? elle se renfermait et pleurait, voilà tout ; craignant même de lui montrer ses larmes; une crème de femme, te dis je, une erreur de Dieu, qui, faisant son âme, aura cru faire un ange; cela est sûr. EU bien ! quoi? parce qu'elle était pauvre et ouvrière, elle fut abusée et malheureuse. Jeune et belle, on voulut l'avoir. Honnête, on la trompa pour l'avoir; on lui fit une promesse de mariage, que l'on ne tint point. Et voilà comme agissent les hommes ! Gela est-il juste ? cela est-il bien ?

— Ne m'en parle point, riposta Trombard, se levant et pris, à son tour, d'un accès de vertu déclamatoire, d'autant plus énergique que, du caralon de kirch vidé il venait de passer à l'eau-de-vic et au rum, ne m'en parle point ! Je te dis qu'il n'y a pas plus de morale dans ce monde que dans mon chapeau ! pas plus que de saveur nourrissante dans une viande gâtée ! pas plus qu'il n'y a de fruits à espérer sur un arbre rongé par les vers ! Et qu'estce que' l'égoïsme , ce père de toutes les turpitudes hypocrites ou cyniques suivant l'occasion, sinon un grand ver autour duquel vont fourmillant tous ses petits, troupe vorace et hideuse, rongeant la société au cœur? Plus rien de grand, te dis-jc, plus rien do robuste et de sacré ! Respect des particuliers envers leur parole, respect des pères envers leur dignité, respect des puissans envers la majesté du pays, respect de tous envers Dieu, tout s'altère, se dissout, s'en va. Les mœurs se pourrissent, mon vieux, elles se pourrissent. Et quelle solidité possible dans une société sans mœurs fortes, dans un édifice dont les colonnes sont moisics? Gare la dégringolade ! c'est clair.

De la sorte s'exaltait Trombard ; et, s'en moque qui voudra, je dois l'avouer, disant ces choses presque granules, il l'était presque lui-même. Seulement, les eûtil dites dans son bon sens? Non, certes; car, alors, il aurait trop craint lo ridicule; et, mieux que toutes ses paroles peut

020 LE MASQIE.

Cire, ce qui témoignait contre cet écroulement moral dont il participait tout en le signalant, c'était que lui, cet homme bouffi d'intempérance, nature bien trempée pourtant, qui, dans un siècle fort, eût été sainement vigoureuse, et qui, <lans le nôtre, n'était qu'exubérante et dévergondée, cet homme ne pût trouver l'énergie du bien que dans les bouteilles, et, pour s'enthousiasmer, eût besoin d'être ivre.

Mais, passons, ou plutôt, sans autre dissertation, revenons-en, lecteurs, à notre auguste ivrogne.

— Non, non, continua-t-il, il n'y a plus de morale ! il n'y en a plus! Ainsi, voilà ta mère, ta pauvre mère que j'aime et que j'honore d'après ce que tu m'en as dit, mon Ludovic!...

Et tous deux se prirent de nouveau les mains avec un redoublement de tendresse.

— Voilà la mère, la pauvre Madeleine....

— Hélène, Trombard, Hélène!..

— Oui, Hélène. Voilà, trompée par les promesses d'un homme qu'elle aimait, peut-èire, voilà la pauvre Madeleine forcée d'être malheureuse toute sa vie, et rejetée du monde à cause de cela, et liée pour toujours, par sa fauie même, à celui qui l'abuse et qui lui rappelle sa faute! 0 sacrilège empire de la force assouvie sur la faiblesse en larmes! Jour de Dieu! cela vous indigne. Mais, saeredicu! gredins de séducteurs que vous êtes !..

— Comment! Trombard, gredins!..

— Oui, gredins: J'appelle gredin quicoique ne sent pas que le plus beau rôle de la force est d'avoir pitié de la faiblesse. Mais, non ; il leur faut des maîtresses, il leur en faut, et comme, en fait de mariage, ils ne veulent que des dots, alors, au diable! Vnc femme malheureuse! qu'iml»ortc? Une existence perdue! qui s'en sourie? lié! morbleu! messieurs, faites comme moi. N'avons-uous pas la

lue? Lîi, (lu moins, vous ne jouerez que votre poau, ce qui vaut mieux que de jouer son honneur; car, enliu, pour en revenir à ton père, que s'en suit- il? qu'on a de l'honneur ou qu'on n'en a pas.... c'est incontestable ; et quand on eu a....

— On en a, interrompit Ludovic avec dignité. Et mon père en avait, Trombard, je vous prie de le croire; mon père est mon père ; mon père....

— Mon Dieu ! je n'ai nullement voulu l'ofl'enser. Respect aux auteurs de nos jours! Mais, pourtant....

— Mais, mon père était Jiomme d'honneur, je te le répète ; seulement ce fut un homme faible, et, de là, tout le mal, un homme.... Tiens, au surplus, dit-il, prenant dans sa main un morceau de mie, resté sur la table, tu vois ceci: libre à moi , n'est ce pas? de pétrir cotte mie à mon gré, — et Ludovic pétrissait,— de l'arrondir, de l'aplatir, ou de l'étendre; de lui donner enfin telle forme qui me plaît? Comme encore, supposant que ce rum ne soit pas du rum, mais une liqueur vénéneuse quelconque, n'est -il pas certain qu'en y trempant cette mie, — et Ludovic l'y trempait, — d'une bonne chose en soi, je ferais, par-là, une cliose très malfaisante?

— Rien de plus évident. Mais, observa gravement Trombard, qu'a de commun cette mie de pain?...

— Avec mon père? reprit Ludovic non moins gravement. C'est qu'il en était ainsi de lui relativement au vieux juge dont nous parlions, cet Octave Debruge , son frère. La volonté de ce frère était la main qui le pétrissait ; ses mauvais conseils étaient le poison dont il rind)ibait ; et voilà comment furent presque toujours déformées les tendances naturelles de mon père, comment fut corrompue sa bonté native ; en un mot, voilà par suite de quelle intluence il n'épousa jamais ma mère.

— Ce vieux chenapan de juge! dit Trombard. Puis, soudain, comme quelqu'un qui s'avise : Mais, attends donc.

028 LI- MASQli:.

fit-il, cela serait singulier. Tu viens de lue répéter que son nom de baptême est Octave, et, depuis l'empereur Au- Rusie, Octave est un nom qui donne peu.... Est-ce que ton homme est de Versailles?..

— Oui, de Versailles. Octave Debruge, vice-président près la cour d'assises de Versailles. Le connaîtrais-tu aussi, par hasard ?

— Ma foi ! j'en ai peur. J'ai là-bas certaine vieille tante dont je me prive le plus possible, et ce nom biscornu. Octave.... Ça, voyons : un homme de moyenne taille, assez grèle, vêtu de noir, correctement, comme tout le monde et, quant à sa figure, pâle, anguleuse, avec un front carré un nez droit et pointu, la bouche dédaigneuse, l'œil gris clair, un regard embarrassant de fixité, et je ne sais quoi d'immobile et de pétrifiant répandu sur toute sa personne n'est-ce pas là l'Octave en question?

— Trait pour trait, Trombard.

— Ah ! vraiment! Parbleu ! je ne me doutais guère que ce fût là le père de mon crétin de l'estaminet, et presque ton oncle, de plus. Je l'ai aperçu deux ou trois fois chez ladite tante, qui ne l'appelle que son cher Octave, le festoie, lui fali des m'aniour.... Quelque sien ami d'enfance, sans doute, ce qui doit remonter haut. Mais, en outre, dis-moi, la dernière fois que Je le vis sur le tapis vert, où je remorquais ma tante, il était flanqué de deux fraîches créatures, l'une brune, l'autre blonde, ses filles, probablement?

Non pas, s'écria Ludovic, non pas toutes les deux. La brune est sa fille, oui, sa fille lléloïsc ; mais Fautrc est seulement sa nièce et pupille, Léonie Olphen, ma blonde Léoniel..

— Ah! c'est là riposta Trombard!.. Tudieu! vous

avez le goût bon, comme dit Mascarille. Tonnerre ! l'enfant n'en vaut pas la peine, non ! avec sa douce figure, ses yeux ravis, son épaule blanche ! Et ses mignonnes lèvres.

LE MASQli-. 620

bon Dieu! Deux fraises mises lu par l'amoui' pour le régai des l)aisers.

Puis, comme à cette alègre description notre héros faisait tant soit peu la grimace : Allons, allons, ne t'effarouche pas, reprit Trombard en riant. A la santé de ta belle, mon fds! D'autant que, sachant maintenant les choses, je veux....

— Tu veux? demanda Ludovic.

— Rien, rien, répondit Trombard. Pour l'instant, la suite de ton histoire. Où en étions-nous? Ah! tu m'expliquais comme quoi ledit Octave avait seul empêché le mariage de ta mère. Mais, que diable ! pourtant, avec sa physionomie d'arrêt de mort et sa tournure de statue du commandeur, quel tas de mauvaises raisons pouvait-il opposer à une chose aussi juste ?

— Oh ! une foule. Il n'en manquait point. « Prendsy garde, Hector, disait-il à mon père, chaque fois qu'il le voyait tenté <le tenir sa parole, prends-y garde. Parce que, jeune, à cet âge où, pour une jupe, on donnerait toute sa fortune h venir, si on en avait les titres en poche, parce qu'à cet âge tu as fait promesse à celte femme, tu te crois engagé envers elle, et tu veux l'épouser. Voilà qui est bien ; mais, d'obord, que les folles passions de notre jeunesse puissent lier à ce point la sagesse de notre âge mûr, cela est-il admissible? Quoi donc ! la non-validité dont est légalement fiappéc toute promesse de mariage, même écrite, et quel que soit d'ailleurs l'âge du promettant, cette nonvalidité n'existerait point pour une prom3sse purement verbale, faite, qui plus est, dans un âge où tout engagement est nul de droit, quand tu étais mineur ? — Mineur ! J'avais vingt-cinq ans, observait mon père. Or, remarque: ayant promis, soit d'épouser Hélène, soit de lui payer pour son enfant une somme de soixante mille francs, ne suis-je pas tenu, au moins.... — De payer ! ripostait notre légiste. Du tout, Hector, du tout. Je soutiens que tu n'y es contraignablc ni en droit, ni en conscience, attendu que la promesse, étant verbale, ne saurait rtic cvr-cnioiic conlro toi

630 LE .VIASQLE.

qu'autant que tu eu conviendrais en justice, ce à quoi lu n'es nullement forcé en conscience, nullement ; et voici pourquoi : c'est que, libre, en ce cas, d'interpréter la loi sur la minorité d'après l'esprit même qui la motiva, tu peux et dois te dire ceci : que, mineur ou non, suivant le texte, comme promettre follement, c'est toujours l'être suivant la raison , cela, dès-lors, équivaut à l'être suivant l'esprit de la loi, puisque, pour elle, la minorité n'est, après tout, que rage où l'homme n'a point encore toute sa raison. »

— O l'ingénieux paradoxe, s'écria Trombard, grâce auquel on pourrait se donner des airs de mineur jusqu'il soixante ans. Excellent pour les vieilles filles! J'en parlerai à ma tante.

— Bien conclu, dit Ludovic. Et ne va pas croire que j'invente. C'est ma mère qui, depuis, m'a conté tout cela. Et la brave femme, qui, d'ailleurs, en fait d'argent, a toujours vécu de son état de couturière, ne demandant à mon père que pour moi, la brave femme est incapable de mentir. Mais, revenons-en à notre légal escamoteur de promesses: — « Puis, Hector, ajouiait-il, outre cela, et sans te parler ici de tous les sacrifices que tu as déjà faits pour celte femme, ce qui certes t'a plus que suflisamment acquitté du côté de la somme promise, maintciiaiit, du côté (lu mariage, rélléchis : est-ce ((ue, franchement, avec la grande renommée que tu as commo architecte, la riche et nombreuse ciienlclle, les imporlans travaux que le gouvernement te confie, ta forlune même... (Mon père, Trombard, avait alors voilure, maison montée, et laissa en mourant un héritaj^'e d'environ 000,000 francs de capital)... ta foriiiiie inèiiic;, loiil ce ((ui le force, en un mot, à voir, à chafjue instant, des gens très haut placés, à aller dans le momie, à faire ligure, est-ce que, daiis celte position, une pannlle mésalliance est possible ? Non que je te veuille conseiller par là d'abandonner celle pauvre femme. Au contraire. Que lu continues à être, pour elle, ce que lu fus jusqu'ici, cela est juste et bien. Mais, l'épouser?

Uegarde M (Je ne sais plus qui. Quelqu'un de leurs

amis communs, i : comment t'sl-il dans le inonde . de-

LE MASOl E. est

puis son mariage avec une fiilc de rionV Hidicule, partant tit'considérc'. Sa femme paraît-elle dans un salon, ses manières font bien moins rire d'elle que de son mari, et peut-être n'a-t-on pas tort. » De la sorte argumentait le vieux bandit. Et, de là, quel résultat? Que non seulement mon père n'épousait pas ma mère, mais qu'en outre, étant dans l'âge où l'homme, au lieu de passions, n'a plus que des habitudes, il tenait à ma mère comme à une habitude. Cl ne pouvait ni se séparer d'elle, ni songer à se marier ailleurs. Puis, ce n'est pas tout : chaque fois que, pressé parles sollicitations de ma mère, mon père semblait décidé à me reconnaître au moins pour son Dis, eh! vite, son digne frère de le chapitrer de plus belle : « Car, enfin, à quoi bon tant se hâter d'aHicher paitont qu'on a un enfant illégitime? songes-y, Hector : dans la position, cela peut te nuire. Plus tard, quand lu te seras entièrement retiré des affaires, passe encore. Mais, maintenant, cela peut te compromettre, ouvrir les yeuv du public sur tes liaisons avec la mère (et remarque , Trombard , que cette liaison était sue d'un chacun), bref, mon cher Hector, faire jaser sur ton compte, te décrier, te donner l'air, ce (|ui certes est bien loin de tes habitudes, te donner l'air d'un homme à intrigues, d'un homme sans règle, sans conduite, sans ordre, je dirai pins, sans mœurs, oui, sans mœurs! El toi qui connais le monde mieux que moi, ajoutait le vieux renard, lu dois savoir ceci : c'est qu'il n'en faudrait pas davantage, surtout vis à-vis des gens du pouvoir, plus à même d'être informés de ces sortes de choses, il n'en faudrait pas davantage pour l'enlever peu à peu tout crédit; et qu'ainsi, par exemple, entre deux hommes d'égale capacité, mais de moralité différente, on choisira toujours de préférence celui dont la réputation, sous le rapport des mœurs, est la plus intacte, parce qu'on le supposera par cela seul plus régulier, plus soigneux, et plus coni])lctemcnt attentif à la seule direction de ses travaux. » Que sais-jo, Trombard, trente-six autres raisons qui toutes concluaient à ceci : « Attends encore pour reconnaître Lutlovic. Le reconnaître, tu le dois; mais, dans ton intérêt, attends encore. •> D'où suit qu'en attendant, on ne me reconnaissait pas du tout. Kt, quant au i)ut <le cello double-

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manœuvre conire ma mère et contre moi, lu comprends J on voyait mon père d'une santé faible ; or, moi, n'étant ni légitimé par le mariage de ma mère, ce qui m'eût donné droit à la totalité de l'héritage paternel, ni légalement reconnu, ce qui m'eût donné droit à la moitié, alors Trombard...

— Alors, interrompit ce dernier, une fois le cher frèrC aussi entièrement retiré des affaires que possible, suivant l'heureuse expression du prévoyant Octave, toute la succession, audit Octave. O ter quaterqae pendardam! O désintéressé tartufe de la fraternité ! Le pauvre homme !

— Oui, oui, reprit Ludovic, je vote pour Tartufe, saint Tartufe son patron ; sans oublier saint Bazile, son autre patron. Car, vois-tu bien ? outre tout ce qui se débita plus tard sur mon compte, quand je fus jeune homme, c'est-à-dire en âge d'être calomnié, outre toutes ces ingénieuses invenlions (et voilà , Trombard, pour Bazile-Octave), avant cela, quand je n'étais encore qu'un enfant, (et voici maintenant pour Octave-Tartufe) , devine un peu de quel honnête expédient on s'avisa, afin que mon père, sans me reconnaître pour fils, pûl néanmoins me traiter publiquement comme un fils. Devine.

— Ma foi! je n'en sais rien.

— Il ne s'agit pourtant que d'un mot à alonger , dit Ludovic, un simple mot. Fais, de fils, filleul. Tout est là.

— Filleul de ton père!

— De mon père. Tu conçois : grâce à cet accommodement entre un acte qu'on lui représentait comme nuisible et une tciulrcssc dont il lui aurait coulé de contraindre l'expression, mon père se trouvait plus à l'aise, et Tartufe- Octave, plus tranquille, ce qui les arrangeait fort tous deux, mais beaucoup moins ma mère. Aussi, Trombard. ne crois point que notre cscobar de juge s'en soit tenu à m'avoir métamorphosé de la sorte. Kh! que non pas, le vieux grippc-sou ! Mais, s'étanl très bien aperçu que mon

père n'allait guère choa ma mère que pour m'y voir, me caresser, et m'emmener ensuite promener avec lui, sachant de plus que, nonobstant mon ingénieuse transformation, ma mère ne cessait de supplier pour qu'on me reconnût, et craignant, sans doute, ce que pourrait, à la longue, produire sur l'esprit de mon père l'effet de tant de supplications, renforcées par celui de ma présence, quel fut alors son calcul? De paralyser cet effet en le divisant, ou, si tu l'aimes mieux, en séparant l'enfant d'avec la mère. Ce à quoi il arriva, Trombard, m'accaparant luimême pour plus de sûreté; poussant même la bonté jusqu'à recevoir chez lui non seulement ma personne, mais encore une très grosse pension qu'on lui payait comme dédommagement; et tout cela d'ailleurs, mon ami, uniquement pour mon bien, pour ma santé! Ainsi, mon père se plaignant un jour devant lui de la longue convalescence qu'entraînait après elle une forte coqueluche que je venais d'avoir : « En vérité ! se prit à dire le sensible Octave, ce pauvre Ludovic ! un si charmant enfant! Diable! diable! il faut y faire attention. Les suites d'une coqueluche ! il n'y a point à badiner. — Aussi , sa mère at-elle pour lui tous les soins imaginables, répondit mon père. — Eh bien! oui, ripostait notre homme, qui avait so» but, elle a grand soin de lui , et peut-être est-ce là le mal ; peut-être le soigne-t-elle trop. Droguer les enfans, cela ne vaut rien, Hector, rien du tout. Vois les miens : jamais drogués. Sont-ils quelque peu malingres? vite la campagne et de l'exercice, ce qui vous les rétablit sur-le-champ. Et tiens, ajouta-t-il, sans doute avec attendrissement, saistu ce que tu devrais faire ? Ce pauvre Ludovic doit étouffer, ainsi calfeutré tout le jour dans la petite chambre de gi mère. Confie-le-moi pendant quelques mois , mon bon Hector. Je l'enverrai là-bas, à ma maison de campagne de Ville-d'Avray; tu sais? presque une ferme, au milieu des bois, où sont maintenant mon fils, ma fille et ma pupille, tous trois à peu près de son âge, ce qui lui sera une distraction. De plus , il y respirera un bon air , boira de bon lait, sorti tout chaud du pis des vaches, se roulera dans les champs , courra dans les bois , revivra enfin ; et c'est là ce qui fait la sauté des enfans , Hector, la santé des enfans !

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— Ah ! mais , lit ici Trombard , inlerrotupant de nouveau son ami, voici qui devient lout-à-fait pastoral et touchant! les vaches et les bois! les bois et les vaches! 6 juge bucolique! Virgile - Octave ! Gcssner- Octave ! Et sur ce , réponds-moi : est-ce que, par redoublement de commisération pour ce pauvre Ludovic, il ne lui a jamais pris fantaisie de mêler dans le susdit bon lait... tu conçois : quelque bonne chose amplement purgative, et qui te pût guérir d'un seul coup de toute coqueluche présente ou future?

— Quoi? quelque drogue d'enterrement? répondit notre héros, qnelle diantre d'idée as-tu là? non que d'après ce qui se passa à la mort de mon père, je ne croie cet homme capable de tout, mais la vérité est que, pour l'instant, il s'en tint au champêtre projet que tu sais; et, puisse le diable lui tordre le cou pour l'en récompenser, le vieux singe! d'autant qu'une fois qu'il me tint, Trombard, oh ! tout fut dit, il ne me lâcha plus. Et toujours dans mon intérêt, ce qui est plus gai! Prétextant, par exemple, que, comme moi et son fds étions, à ce qu'il prétendait, d'une constitution trop faible pour qu'on nous envoyât au collège, genre d'éducation qui d'ailleurs ne valait rien selon lui, surtout à l'endroit des mœurs, il y aurait dès-lors pour nous triple avantage de santé, de moralité et d'émulation à ce que nous lissions nos éludes ensemble, sous ses yeux, sous sa direction vigilante et paternelle, avec des maîtres qui nous ouvriraient les fertiles plaines du savoir , en même temps que lui nous guiderait par le sentier pénible de la vertu.

— Turlutulu! rima sur le champ Trombard. Puis, it ajouta : Il n'importe ! voilà encore une phrase qui m'attendrit, et cela me rappelle Marmontel.

— Et moi, cela me rappelle Harpagon, dit Ludovic. Car, ne crois pas qu'il ne s'agissait là-dedans que de continuer à m'isoler de ma mère, et par là, de rendre les visites de mon père beaucoup moins assidues chez elle ; Nenni ! vraiment ; il y avait encore à cela un autre motif.

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tout de passage et d'économie , il est vrai , mais qui pourtant ne laissait point d'avoir son importance : c'est que mon père, qui n'était ni défiant ni avare, se figurant, comme de juste , n'être que de moitié dans le paiement des professeurs communs à moi et au fils Debruge, j'ai su depuis, de très bonne part, que cette moitié consistait à payer le tout, ni plus ni moins. Et voilà comment un homme sage économise honnêtement aux dépens de ses proches, mon ami! Voilà enfin par quelle heureuse suite de petits calculs , Ludovic, cet enfant charmant, lillcul de ce cher Hector, fut pris, gardé et élevé chez ce désintéressé Octave ! D'où résulte, Trombard , que je persévère de tout mon cœur à souhaiter que le diable lui torde le cou, parce que, sans compter qu'on laissait à peine ma pauvre mère me voir quatre fois dans un an, ce qui, cerie, était bien dur pour elle, je te dis, de plus, que si maintenant je me tourmente, je soulTre , c'est à cause de tout cela.

— A cause de quoi ?

— De quoi ? Eh ! parbleu ! des menées de ce fraternel lilou, je suppose. Ne me comprends-tu point? car enfin, si je n'avais point été élevé chez lui, je n'aurais pas connu Léonie ; si je ne l'avais pas connue, je ne l'aurais pas aimée, et si je...

— C'est juste! au fait, c'est juste! interrompit Trombard, les deux mains étendues pour calmer notre amoureux. Ne t'emporte point , ô moderne Léandre de cette moderne Uéro ! et si je vous bapiisc ainsi, c'est que, pour arriver à la jeune (ille, je vois (|u'il te faudra traverser... Au diable le vieux drôle ! d'après ce que je sais de lui, il me fait l'eiïet d'être plus noir que la mer Noire, plus perliile que tous les Ponts Euxins du monde. Mais, à ce propos, comment ta Léonie est-elle sa pupille?

— Comment? parce qu'elle est sa nièce du côté des femmes, et qu'en outre elle est orpheline, sa mère étant morte en la mettant au monde, el deux ou trois ans après, .'.t)n père, lo brave ^rém-ral Olphcn, ayant été tué dans I--

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gticrre de Moréc. Voilà , Trombard. Ce à quoi tu peux ojouter que, comme malheureusement pour moi Léonic est extrêmement riclie, alors notre juge...

— Gère pupille et Ijiens avec une égale tendresse, acheva Trombard. Intègre Octave! çà, toute sa vie n'est donc qu'un infatigable dévouement à toutes les fortunes qui sont parmi ses proches ?

— Oui , oui , infatigable ! et comme je crois te l'avoir déjà dit, c'est probablement par suite de ce même dévouement qu'on parla un instant de marier la pupille au fds, à la brute de l'estaminet; et n'eùt-ce pas été monstrueux? enter celte rose sur ce chardon ! tant de beauté sur tant de sottise !

— C'eût été immoral, Ludovic, immoral!

— N'est-il pas vrai? Au surplus, l'affaire n'eut point de suite. Outre que tous deux étaient trop jeunes, ce fut juste à ce moment que , s'étant amouraché de je ne sais plus quelle modiste à nom polonais, ton cuistre rompit en visière avec son père. Bref, on ne parla plus de ce projet ; et ce fut heureux, car autrement...

Et Ludovic fronçant le sourcil , étendait en avant son poing fortement serré, geste peu distingué, nous le confessons, mais singulièrement significatif, et qui prouve qu'arrivée à un certain point toute passion redevient populairement brutale dans son expression extérieure. Puis, d'une voix plus calme, plus égale, et peu à peu profondénient pénétrée, la puissance de ses souvenirs semblant avoir comme momentanément suspendu son ivresse : Mais, Trombard, ajouta-t-il, pour que tu comprennes mieux tout rc qu'un pareil mariage eût soulevé, bouleversé et ruiné en moi, il faut que tu saches d'abord... oui, il faut que tu saches tout, mon ami; comment cela vint, comment je l'aimai. Tu vas me comprendre. Que Léonie est belle, charmante, faite pour laisser une douce émotion à quiconque la voit, tu le sais, loi qui l'as vue. Cependant, Trombard, si cllo n'était pour moi que la fraîche appari-

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lion qui t'enchanta, une forme aitiayanle qui passe, et dont on se souvient, si même je ne l'avais connue que comme on peut connaître tant de femmes, causant, dansant ave elles, leur faisant la cour, et voilà tout, cela ne serait rien encore. Car, franchement, outre qu'à ce point de vue il en est mainte autre tout aussi belle par le monde, est-ce que tu crois plus que moi aux prétendues passions de ces gens qui prennent feu tout à coup , soit pour avoir aperçu dans un salon quelque femme amplement décolletée, soit pour avoir lorgné quelque griseiie à travers un carreau? caprices et feux follets que tout cela. Aussi, n'en est-il point de môme pour moi; et ce qui m'attache à Léonie si intimement qu'il me semble que si elle mourait, je mourrais, ce n'est pas seulement la beauté de son visage, Tromhard, ni môme la beauté de son àmc, non, mais c'est presque, — dût ce sentiment te paraître étrange et égoïste , — c'est presque moi-mômc que je retrouve en elle; je veux dire : tout mon passé où elle est, toute mon enfance mêlée à son enfance, tous mes souvenirs qui sont aussi les siens , en un mot, tout ce que j'ai senti comme elle, tout ce qui m'a réjoui et attristé avec elle, tout ce que j'ai craint et espéré à cause d'elle. Voilà, Trorabard, ce qui l'a tellement ideniiliéc à moi, qu'elle de moins, il en serait de mon cœur comme du corps moins l'âme , un cadavre ; et c'est la succession de ces choses que je veux te raconter, pour que lu comprennes mieux que, si le corps ne sent jamais l'àmc près de s'échapper sans de teriibles oiïorts pour la retenir, de même, s'il fallait qu'un jour cet Alfred ou quelque autre...

Mais ici la porte du cabinet s'élanl ouverte avec fracas (1) , un homme parut tout à coup, chapeau en tôle et

(l) Note de l'Éditeur, où se trouve rapportée la très curieuse altercation qui s'éleva cutre Jean Junius et son neveu, à propos de celte Tin de chapitre.

JEAN JDNICS.

Deux ncurcls à la main! quel misérable subterfuge, Sorrate ,

deux fleurets à la main; lequel homme, interrompant notre héros par son entrée soudaine , lit pousser à Trombard une exclamation de surprise.

■quel misérable' subterfuge! A quoi riment ces fleurets, je te prie? N'est-ce point là se jouer de la curiosité de ton lecteur, et n'as-tu pas honte d'avoir recours à un pareil charlatanisme ?

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