CHAPITRE II
(l) La lettre paraphrasée. — Le beau promeneur. — Trombard à la course.
— Pas de lettre! répétait intérieurement le jeune Ludovic, tout en marchant d'un pas inégal et distrait à travers le beau jardin des Tuileries, qu'il parcourait ainsi depuis le matin. Pas de lettre! Voilà qui est étrange! Hester quinze jours sans m'écrire! Quinze grands jours! quel motif à cela? L'observerait-on de telle sorte qn'il ne lui fût pas possible de m'écrire? Mais non; cela ne saurait être. Quoi donc? Elle le pouvait il y a quinze jours, et elle ne le pourrait maintenant ! Cela ne saurait être. Puis, d'ailleurs, sa dernière lellre n'était-elle pas plus froide, plus embarrassée que les précédentes ? pleine de ces phrases péniblement convenues , comme on en a toujours au déclin d'une tendresse , lorsque la tête seule se fatigue à chercher ce que le cœur ne sent plus? Il me semble qu'elle était ainsi.
(l) Ici, nous devons en prévenir le public, commence le manuscrit de l'érhevelé Jean Socrate; manuscrit qui non seulement, nous l'avouons à notre iionte , n'a presque plus aucune ressemblance avec le sage procès-verbal du correct Jean Junius; mais qui, de plus, nous fait rétrograder d'un au environ en deçà du nocturne entrelien qui termine le chapitre précédent. Si donc lecteurs et lectrices tiennent à savoir par quelle étrange circonstance cette conversation se trouve liie à une catastrophe terrible, qu'ils se lancent courageusement à travers la variété des choses qu'on va leur faire parcourir, et sur ce, plaise à Dieu qu'ils ne s'endorment point en roule!
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Sur quoi notre jeune homme s'arrêta, tira plusieurs lettres (le sa poche, en choisit une , la parcourut des yeux, puis y reprenant çà et là quelques passages , et appuyant sur chaque mot, comme pour en mieux pénétrer le sens :
« En vérité, je ne sais ce que nous garde l'avenir, mais parfois j'ai peur. » — Oui! murmura-t-il. Et en quoi l'avenir pourrait-il l'ellVayer, si elle m'aimait véritablement, comme on doit aimer? Ludovic, ne craignez rien, me disait-elle autrefois. Quoi qu'il puissj arriver, je serai à vous ou je ne serai à personne. Maintenant, autre langage : elle a peur. Continuons. « Chaque jour, mon oncle me tourmente de plus en plus. » Il la tourmente, et pourquoi? Certes , le vieux juge n'est pas toujours des plus gracieux, et je sais par expérience de quelle pierre est bâti cet honmie ; mais s'il la tourmente, c'est pour quelque chose probablement; pour quelque prétendu, quelque riche parti qu'on veut lui faire épouser ; cela est sur. D'où vient donc qu'elle n'en souille pas mot, (|u'elle ne s'en explique point plus au long? Si cette perspective l'allligeait ^•éellemcnt, ne s'empresserait-elle pas de m'en parler d'abord, de uie coniier ses craintes, ses inquiétudes, au lieu de s'en tenir à ce mot vague : Il me tourmente ! Et cette autre phrase : <i Aussi, je crains toujours qu'il ne me surprenne vous écrivant. » Prélude adroit pour en arriver à ne plus m'écrire, à s'allranchir par là d'une correspondance (pii la fatigue; rien de plus évident! puis, à la lin... Oh ! voici qui achève de m'éclaircir tout-à-lait: « Pensezà moi. Lèome.» Elle ne m'aime plus ! — Dans les autres leiii-es, elle mettait : « Pensez à moi. Votre Léomk. » Dans celle-ci : Léonie, tout court; c'est-à dire, celte qui n'est plus pour vous voire Léonie, mais simplement Léonie, comme pour tout le monde.
Allons! allons! tout est iini, ajoutat-il brusquement, froissant la lettre dans ses niains, la remettant furieusement dans sa poche, et recommençant de plus belle à arpenter les allées, tout est Iini ! et pourquoi en serait-il autrement? parce qu'en fans nous avons grandi ensemble? liaison de plus alors |)our qu'elle soit lasse de moi. Car, qui ne sait
que l'amour est une passion faite de rêves et d'ignorance ? Aussi, une fois l'objet aimé inspecté de trop près, adieu l'illusion, adieu l'amour! Elle tiendrait bien plus ù moi, si elle me connaissait moins. Et pourquoi encore m'aimerail-elle? Elle est riche, je suis pauvre. Elle est fille légitime avec un nom illustre, je suis fils illégitime avec un nom obscur. Elle est charmante, spirituelle, admirée, faite pour le monde, les courtoisies et les adorations; moi je suis un rêveur taciturne et isolé, dédaigneux du monde et de son bruit, toujours enfoui comme un sot dans l'inutilité de mes pensées maladives, toujours penché sur moi-même, e(, pour toute séduction, sachant aimer. Beau moyen de séduire !
Puis d'ailleurs, continua-t il, avec un accent encore plus acerbe, — car c'est là le propre des esprits méditatifs et passionnés , qu'une fois plongée dans une idée , quelle qu'elle soit, leur pensée va toujours s'y accélérant de pbis en plus par son poids même, à |)eu près comme une pierre qui tombe dans un gouffre, — puis d'ailleurs, continuat-il, suis-je auprès d'elle, pour qu'elle se souvienne de moi? Elle est à Versailles, moi à Paris; à quatre lieues, c'est énorme! Trouvez-moi une femme qui ait la vue assez longue pour voir celui qu'elle aime à travers quatre lieues? — Et le regard du cœur, ne manquerait pas d'objecter quelque gobe-mouche de passion éthérée, pour qui le comptez-vous? — Sottise! est-ce que le cœur fait autre chose que de recevoir l'impression transmise à l'œil par l'objet extérieur; et, dès-lors, comment le cœur continuerait-il à voir ce que l'œil ne voit plus, surtout lorsque l'œil peut trouver de quoi se complaire en mainte autre contemplation. Non, non; je ne croirai, pour ma part, à la fidélité d'une femme qu'autant qu'elle sera aveugle; et encore, pour plus de sûreté, voudrais-je lui retrancher l'ouïe, cette autre porte des passions; autrement, pas de fidélité certaine. Et je vois bien que Léonie n'a pu que m'oublier, tout-à-fait m'oublier! Quelque dandy auv belles dents et aux cheveux bouclés l'aura en mon absence envahie tout entière, et il en aura été d'elle comme de cette jeune lille que j'observais l'autre jour. Elle était là dans la rue, sem-
l)Iant aitendre quelqu'un ; cl je vis, depuis, que c'était ua jeune homme qu'elle attendait. Kn paiaissait-elle cependant plus aveu'^dc pour tous les jeunes gens bien mis f|ui passaient? Nullement. Mais un certain blond s'éiant arrêté à la considérer, je la surpris deux ou trois fois qui lui prodiguait les plus douces œillades, le tout jusqu'à ce que l'autre arrivât; ce en quoi il lit bien; car s'il eût lardé plus long-temps... alors... alors, comme disent les enfans :
C'est aiijoiinriiui la Saint-Lambert, Qui quitte sa place la perd.
Et c'est toujours la Saint-Lambert avec les femmes.
Ici s'arrêta Ludovic dans cet amer monologue de sa pensée; puis il rallentit le pas, baissa irisiemenl la liHe. et en vérité le pauvre jeune homme souHrail beaucoup. A force de se répéter qu'il était oublié et malheureux, il en était venu à se croire malheureux, et par consé(|uent à l'être. Cependant, qu'y avait-il de plus simple que de prendre une place dans une voilure publique, et de courir à Versailles pour tâcher au moins de s'assuior des choses? Mais non; tel n'était pas Ludovic. Il lui arrivait vis-à-vis de ses inquiétudes, ce qui arrive la nuit aux enfans vis-àvis d'un objet quelconque dont la vue les trouble. S'ils s'en approchaient d'abord résolument, ils verraient aussitôt ce dont il .s'agit, et ils ne craindraient plus ; mais comme ils n'osent faire un pas, peu à peu l'objet, considéré à travers leur imagination, ce microscope de la peur, grandit de telle sorte, et si monstrueusement se iranslbrme, que bientôt il devient pour eux comme un cauchemar terrible. Et ainsi de tout ce qui tourinenlail Ludovic. Au lieu d'aller droit vers la cause de son inquiétude, il s'arrêtait à considérer son inquiétude, et comme ce n'était jamais sans la surcharger d'un prodigieux amas d'observations généralement vraies sans doute, mais souvent très fausses par leur application particulière, il en résultait (|ue le fait, si minime qu'il fût en réalité, allait s'élargissant par degrés jus- <|u'à des proportions eflVayanles , et qu'alors le malheu-
leux jeune Uoiiime reculait devant ce qui n'était au fond que son propre ouvrage.
Caractère funeste, comme on voit. Aussi , se disait-il de la meilleure foi du monde : « Oh ! je voudrais mourir ! » Et celte parole était d'autant plus sincère qu'il se trouvait justement au milieu des trois conditions les plus pleinement vivantes de ce monde : ayant, dans tout son corps la jeunesse, dans son cœur l'amour, autour de lui le printemps.
Oui, mes lectrices, le beau printemps. Et dites-moi : se trouver dans une de ces tièdes journées, où mai, le mois charmant, le père des tendresses et des roses, va pénétrant à la fois de ses molles chaleurs toutes les plantes et tous les êtres, et à travers les branchages nouvellement reverdis, fait pleuvoir son doux soleil en larges gouttes de lumière, comme à travers tous les yeux il fait rayonner d'humides llammes, comme il met sur chaque tige une fleur, dans chaque cœur un désir, et dans toutes les feuillées des chants d'oiseaux, et dans toutes les bouches d'amoureuses plaintes ; se trouver, dis-je, dans une de ces journées, ô mes belles lectrices, avoir vingt-six ans, et se croire, à tort ou à raison, oublié de celle qu'on aime, cela n'était-il pas bien terrible, bien désolant ? et ne plaindrezvous pas un peu ce pauvre jeune homme, surtout lorsque vous saurez qu'au malheur d'être amoureux il joignait encore celui d'être très beau ? et non pas de cette beauté corporellcment vulgaire, devant laquelle une grisette s'écrierait : Bel homme ! ou beau brun ! maisd'une beauté délicatement noble, mâle avec élégance, robuste avec grâce, comme il le faut enfin pour plaire aux dames de choix; c'est-à-dire que notre Ludovic n'était ni trop grêle et chétif, ce qui est rebutant, ni trop charnu , ce qui est commun ; mais qu'il avait à la fois et ce qui agrée dans un splon et ce qui agrée ailleurs, ou, si mieux vous l'aimez, d'une part le pied bien fait, étroit, facile à chausser, la taille IJcxible, ronde, partant très mince, la main petite et lisse au toucher, les façons choisies, le geste gentilhomme et un très bon tailleur; toutes choses distinguées ; comme encore d'autre
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pai i, la jambe alerte, les reins fermes, les bras musculeux, la poitrine large, toutes choses appréciées. Voilà pour lu forme corporelle! Quant à sa flgure, trop féminine peutêtre, à ne considérer que la suave délicatesse des joues, la jeune rondeur d'un menton presque imberbe, la fraîcheur des lèvres, la blanche petitesse des dents, et la soyeuse ondulation d'une chevelure bouclée et noire; mais par la majestueuse ampleur du front , par la fermeté douce du regard, par l'altière courbure d'un nez presque romain, surtout par la chaude iiansparenre d'un leint doré, pareil à celui de ces beaux Siciliens , fils aînés du soleil , par tous ces côtés , dis-je , ligure très noble et suflisamment masculine; sans omettre, Mesdames, et c'est par où je terminerai, une certaine petite moustache brune, achevant d'attester la virilité de mon héros, et d'ailleurs si coquette, que Sapho, la voluptueuse muse ! Sapho, j'en siis certain, y aurait suspendu je ne sais conibieii de vers et de baisers. Sur quoi, mes belles lectrices, concluons : maintenant que de pied en cap vous connaissez Ludovic, avais-jo tort, répondez-moi, de compter sur toute votre pitié pour une douleur ainsi faite? et même ne vous semble-t-il pas qu'il serait toul-à-fait charitable de consoler ce charmant malheureux, d'apprivoiser ce jeune farouche? Quanta moi, je le pense ; d'autant plus que le moment ne saurait être plus propice. En ell'et, que murmure-i-il, tout en marchant sous l'allée ombreuse qui longe la rue de Rivoli? Kcoutons-le. « Allons, allons, c'est dit, je l'oublierai ! cet univers est vaste et encore plein de créatures très belles. Je l'oublierai. •)
Eh bien! qu'en pensez-vous, Mesdames? n'est-ce point là une heureuse disposition d'esprit, et est-il une seule d'entre vous qui ne consente à se dévouer, lorsque se présente une si belle occasion de faire une bonne œuvre? Mais quoi, qu'a-t-il à présent? que fait-il? une des voitures publiques qui vont de Paris h Vei sailles vient de passer li grand bruit, et tout-à-coup notre amoureux de courir.
— Ludovic! hé! Ludovic! que diantre lui prend-il? çà perds-tu l'esprit, et est ce après lui que tu cours? Ludovic!
11 ne m'entend pas, et le voici galopant de plus belle. Ah ! au diable !
Or, lectrices et lecteurs, s'émerveillant non moins que vous de la brusque fuite de mon héros, de la sorte se récriait, dans cette même allée des Tuileries , non pas moi Jean Socrate, ce que vous auriez d'abord pu penser, mais un nouveau personnage, ami de Ludovic, jeune comme lui, quoique d'un aspect fort différent. Ce personnage avait d'ailleurs grand'raison de s'écrier, et pour deux causes : d'abord, parce qu'ayant avisé Ludovic, c'était juste au moment où il s'avançait vers lui, les bras pathétiquement étendus comme un père noble, que notre jeune fou fdant subito, avait ainsi laissé cet homme, bouche béante, les deux mains en l'air et fort ébahi , comme on peut le croire ; ensuite, parce que, vu sa conformation prodigieuse, Trombard, — tel était le nom de l'ami en question,— Trombard, dis-je, le vaste Trombard n'avait guère d'autre ressource que sa voix poui' ressaisir qui que ce fût à la course. En cflet, qu'on se figure, d'une part, quelqu'un de leste comme celui qu'on vous a dépeint, et, de l'autre, quelque chose d'extrêmement court et gros avec un dos démesuré, une croupe d'une circonférence fabuleuse, un ventre en forme d'édredon, des jambes comme des traversins, et une tête sans cou, si amplement joufflue qu'elle allait s'étalant des deux côtés sur le gras des épaules, à peu près comme un oreiller sur un lit de plumes; qu'on se figure ce double aspect, et qu'on me dise si raisonnablement, en fait d'impétueuse galopade, Trombard, ce silène aux courtes jambes, pouvait lutter avec Ludovic, cet Hippomène aux pieds rapides? Il n'y a certes aucune apparence à cela, et c'est ce dont bientôt Trombard se rendit compte lui-même. C'est pourquoi, après s'être élancé, mais en vain, durant une minute tout entière : — Au diable! se dit-il, tout en reprenant le pas majestueux qui lui était naturel. Que rot cUlaiiqué Ludovic s'essoullle à courir si bon lui semble ! c'est un sot plaisir que je n'ai jamais compris. Je suis déjà tout en eau, et je ne vois nulle nécessité d'en arriver à me [promener parles rues à l'état d'arrosoir.
Ce que disant, et à la suite de mainte autre rcllexion non
moins profonde, Trombard se trouva enfin," sur le trolloir de la rue de Rivoli; mais, là, nouveaux cllorts; car, ayant aperçu de loin Ludovic qui s'était arrêté à soixante-dix pas environ , distance énorme ! voici derechef notre svelte Trombard en roule. Et certes, lecteurs, de le voir s'accélérantdeson mieux, enfler ses joues comme un soulflet de forge, et, de ses deux bras, écartés du corps comme deux courtes nageoires, aider à sa marche et ramer l'air avec vigueur, de le voir, dis-je, s'avancer ainsi avec cette solennelle impétuosité, cela était véritablement très beau. Puis, dès qu'il fut à portée de se faire entendre, alors, se hâtant toujours, et avec une joie aussi large que l'était toute sa personne.
— Hé! Ludovic , cria-t-il , sylphe ! éclair! tourbillon! locomotive ! fusée! et tout ce qu'il y a de plus rapide dans l'univers ! Ludovic, au nom de mon ventre, entends-moi ! que diable ! voici une heure que je t'appelle ! Ludovic ! entends-moi, à moins que tu ne tiennes à voir ton malheureux ami se fondre tout à coup, ou que tu ne joignes à l'avantage d'être aussi aérien qu'un vers de Lamartine, celui d'être sourd comme un pot.
Pour cette fois, Ludovic l'entendit, et allant vers lui immédiatement :
— Tiens, est-ce toi, Trombard? dit-il en lui tendant la main.
— Je l'espère, pardieu, bien, que c'est moi! répondit Trombard encore tout essoulllé. A moins, toutefois, que je ne sois horriblement maigri et desséché par les eflorls inouïs que je fais depuis trois heures pour te joindre.
— Comment? reprit Ludovic avec un sourire : Est-ce que tu courais après moi, par hasard ? j'aurais voulu te voir.
— Oui-da, zéphyr, mon ami ! répliqua Trombard, tout en se suspendant de tout son poids au bras de Ludovic. Eh bien! moi aussi, j'aurais voulu que tu me visses; je
t'aurais étonné. (Jae bombe n'est pas plus renversante que je ne le fus un instant. Mais, au diable! quand je te vis (i- 1er devant moi comme un wagon, moi qui n'en ai que la forme, je me suis calmé. Et, sur ce, dis-moi : est-ce un délassement qui te soit habituel que de faire ainsi concurrence aux voitures publiques que tu rencontres? J'avoue qu'une pareille idée ne me viendrait jamais. Sérieusement, pourquoi trottais-tu de la sorte ?
— Oh ! pour rien, moins que rien, dit alors notre amoureux! une véritable folie 1 quelqu'un que j'avais cru apercevoir.
— Quelqu'un! s'écria Trombard, oh bien! en ce cas, m'est avis que ce quelqu'un ne peut être que quelqu'une.
Et comme à cela son ami ne répondait que par un sourire :
— 0 Ludovic, ajouta-t-il, rejetant la lôte en arrière, pinçant ses lèvres, clignant l'œil gauche, et de son index tendu rebroussant le bout de son nez vers le susdit œil, ce qui achevait de donner à sa large face quelque chose de tout-à-fait pénétrant et narquois, — ô Ludovic, ne cherchez point à me rien celer; car, outre qu'un frais visage sous un frais chapeau, voire même sous un bonnet peu frais, peut seul pousser un homme à ces cabriolantes fantaisies que je réprouve, tout dans votre personne démontre, à n'en pas douter, que vous êtes esclave d'une jupe quelconque. Ainsi, ce visage élégiaqucment pâle, que nous atteste-t-il ? sinon un cœur trop allumé, lequel aspirant à lui toutes les chaleurs de votre sang, n'en laisse goutte sur vos joues; comme encore cotte cravate dont le nœud se trouvé actuellement sous votre oreille droite, ces gants d'une fraîcheur plus que contestable, ers bottes fort peu vernies depuis deux jours au moins, toute cette négligence enfin, que nous annonce-telle? sinon un esprit tourmenté, distrait, et parfaitement emprisonné dans quelque passion sam issue? D'où je rontins, 0 Ludovic, que, vu votre visage, vous aimez, cl que vu votre cravate, vos gants et vos
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l)olics, VOUS ne possédez nullement l'objet de vos feuv. Puis, ose dire que la conclusion est fausse.
— Et quand elle serait vraie, qu'importe ? répliqua Ludovic, non sans humeur. Que j*aic quelque amour en tète, cela est possible; mais que je sois disposé à en rire, nullement.
— Oui ! cela est donc sérieux! dit alors Trombard avec un accent de franche bonhomie qui prouvait qu'au fond notre gros jeune homme était la meilleure créature qui fût. Oh bien! s'il est ainsi, pardon, reprit-il, pardon, mon vieil ami! sois sûr que je n'ai nullement voulu te chagriner; je plaisantais, voilà tout. El même, si toutei'uis il n'y a pas d'indiscrétion à te faire cette demande, (|ue ne me confiaislu tes chagrins, au lieu de rester ainsi le nez Jiché à terre ? Parler de ses maux, c'est les alléger de moitié ! Conte-moi cela.
— Non, tu te moquerais de moi, répondit Ludovic.
— Alors Trombard, nresquc gravement : Je ne me moque jamais de ce qui alllige les autres, et à plus forte raison mes amis. — Puis reprenant aussitôt le ton alerte que nous lui connaissons: —Eh ((uoi! d'ailleurs, ajouta-t-il, est-ce que j'aurais, par hasard, la mine d'un mortel insensible, comme eût dit Laharpe? moi, Trombard, le plus colossal monument des infortunes amoureuses! car, enlin, r<;garde-moi : je suis gros, et peut-être est-ce à la boisson que lu attribues, commo tantd'autres, cette incommode rotondité qui va croissant tous les jours. Erreur, mon ami ! ce sont les passions, une foule de passions malheureuses, une innombrable quantité de sou|)irs rentrés qui, seuls, m'ont gonllé, comme tu vois; et je le suis une preuve très visible, à quelle circonférence de ballon l'amour peut vous amener un homme.
— Que le diable l'emporte avec tes soupirs rentrés, dit Ludovic, dont la gravité ne put tenir à cette patluMique tirade! Tu me fais rire, et pourtant je n'en ai guère envie.
— Tant mieux, si je le fai? rire ! tant mieux ! le rire est aux amans ce qu'est l'appétit aux convalescens : présage de guérison. Sur quoi, Trombard s'étant arrêté majestueusement sur le trottoir de la rue de Richelieu, qu'ils avaient atteint tout en causant, trottoir que, par parentlièse, il obstruait tout entier : Et tiens, déclamat-il tout à coup, les bras en rond, les jambes de profd et s'cnvolant prestiue :
Non loin d'ici, Seigneur, est le pompeux séjour Où la nature, en moi, vers le déclin du jour, Satisfait au l)csoiu fougueux et nécessaire Dont les faibles mortels sont esclaves sur terre (l), Besoin...
Ma foi, j'ai oul)lié le reste. Mais, il n'importe. Viens avec moi vers le pompeux séjour en question, lequel n'est autre qu'un restaurant, comme tu l'as dû saisir d'abord. Viens-y , et dînons ensemble. Nous mangerons bien; nous boirons mieux; et, au dessert, tu me conteras tes chagrins, entre deux bouteilles de Champagne. Que l'en semble ?
(l) O prodigieuse supériorité de la belle poésie sur le dévergondage bas et obscur des écrivains modernes I Comme tout, dans cette idée que j'oserai presque qualifier de vulgaire : « Le restaurant où j'ai coutume d'aller dîner à 6 heures de l'aprèS'Tnidi, » comme tout se trouve habilement déguisé par un heureux choix d'expressions nobles! pas un seul mot familier, dur ou incorrect, rien qui rebute : tout y est, à la fois, coulant, simple et clair, sans cependant cesser d'être élégant. Quant à nous, nous l'avouerons : ces vers nous ont tellement frappé que nous n'avons pas hésité un seul instant à les attribuer soit à Voltaire, soit ù Laharpe, soit à Jouy, soit à notre grand Casimir lui-mrf'me, dans les beaux jours du Paria, c'est-à-dire avant l'invasion barbare du style de M. Hugo. Non pourtant que nous ne puissions nous tromper; mais, du moins, lecteur, s'il arrivait qu'en effet ces quatre vers ne fussent dans aucun de ces célèbres auteurs, ce que nous ne vous engageons pas à vérifier, du moins nous accorderez-vous qu'ils devraient assurément y être.
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— El) bien ! volontiers , dit Ludovic , entraîne malgré lui par les façons joyeuses de son vaste ami. Peut-être, après tout, me pourras-tu fournir quelques bonnes idées.
— Oh! pour des idées, j'en réponds, reprit Trombard. J'en foisonne toujours quand je dîne , et cela me vient en buvant.
0 vous donc , mes lecteurs , si vous tenez à savoir tout ce qu'absorba le puissant Trombard dans cette mémorable occasion ; et vous , mes lectrices , si vous désirez qu'on vous apprenne quelles terribles infortunes pouvaient bouleverser à ce point le charmant brun que vous connaissez, tournez le feuillet, je vous prie.